II

Au seuil de la maison, qui était campée sur la hauteur, une rafale

l'enveloppa, dont elle huma la saveur de sel, d'eau, de verdure...

Aussi, y flottait une odeur de terre humide qui montait du jardinet où

tremblaient les fleurs de septembre, mordues par la rude brise.

Mais cette rudesse même enivrait l'être jeune de Claude; et un éclair de

plaisir avait flambé dans ses prunelles quand elle avait senti sur son

visage le souffle violent. La bouche avide, elle murmura:

--Que c'est bon! Oh! que c'est bon!

Et vraiment, il semblait que cet âpre vent de mer eût, pour elle, la

volupté d'une caresse.

Rapidement, elle allait gagner la route. Mais, au passage, une voix

l'appela:

--Claude!... Vous sortez?

C'était Mlle de Villebon qui surveillait les petites, dispersées dans

la prairie qu'elle-même arpentait de long en large, car il faisait trop

froid pour qu'elle pût demeurer assise. Elle était grande et lourde,

avec un visage doux, des yeux clairs et très bons.

Comme Claude se rapprochait, arrêtée par son appel, elle répéta:

--Vous sortez?

--Oui... je m'en vais voir la mer...

--Peut-être, alors, vous pourriez entrer au château, dire à Mme de Ryeux

que c'est inutile qu'elle envoie le docteur, demain, pour Adèle Poulain,

qui n'a plus de fièvre du tout. Elle avait dû goûter trop de pommes sur

la route, hier, à la promenade.

--Peut-être, fit Claude avec une paisible indifférence. Chère

mademoiselle de Villebon, je vous promets de monter au Bois-fleuri

demain, à la première heure, si vous le souhaitez. Mais aujourd'hui,

laissez-moi aller me promener pendant que le jour le permet encore. Le

crépuscule vient si vite, maintenant!

--C'est vrai! Bientôt je vais faire rentrer les enfants. Il ne fait pas

chaud.

--Il fait même très froid dans cette prairie. Mademoiselle Cécile, vous

devez être gelée!

--Je marche, Claude.

--Mais c'est très fatigant de piétiner ainsi. Vous devriez emmener vos

petites, trotter sur la route, faire un bon _footing_.

Douce, Mlle de Villebon répliqua:

--Elles s'amuseraient beaucoup moins!

Claude l'enveloppa d'un indéfinissable regard:

--Mademoiselle Cécile, vous êtes une femme prodigieuse! Quand je pense

que, sans y être obligée, pour l'amour de Dieu et de vos semblables,

vous donnez ainsi votre temps, votre peine, votre cerveau et votre

coeur... je ne parle pas de votre fortune!... à toutes ces gamines qui ne

vous en auront aucun gré, quand je pense cela, je me sens sombrer dans

un abîme d'humilité.

Mlle de Villebon avait rougi, embarrassée par ces paroles jugées, par

elle, bien trop flatteuses; et presque comme si elle se fût excusée,

elle dit timidement:

--Claude, ces petites m'intéressent beaucoup!

--Parce que le ciel vous a gratifiée d'une très belle âme!... Que

n'a-t-il été aussi généreux à mon égard!... Je suis navrée d'être

obligée de me reconnaître une créature tout à fait inférieure, depuis

que je viens de lire la lettre d'Élisabeth qui évoquait le spectre de

l'austère Devoir... Avec une majuscule, comme il convient au nom des

divinités, accablant sans pitié la pauvre humanité.

--Vous vous calomniez, Claude. Le docteur vous a écrit?

--Pour me rappeler qu'elle m'attend jeudi, oui... Donc que mes vacances

sont finies, bien finies! Évidemment, un jour ou l'autre, il me fallait

aller reprendre la chaîne. Mais je suis comme les enfants. Il me

paraissait que ce jour ne viendrait jamais!

Du bout de son pied, mince dans le cuir fauve, elle tourmentait l'herbe

flétrie. D'un geste garçonnier, elle avait croisé ses deux mains

derrière son dos.

--Oh! Claude, cette chaîne n'est pas lourde!

--Peut-être... Mais tout de même, c'est une chaîne!

De nouveau, le masque volontaire devenait dur.

--Je vais être prisonnière de la stupide nécessité de gagner ma vie, de

dépendre de la critique, des journalistes, du public, surtout de

l'inepte public des gens du monde; être contrainte de travailler pour

eux; de jouer devant eux pour qu'ils me payent...--oh! horreur!...--en

espèces sonnantes, la musique que je voudrais faire pour moi seule...

tout au plus, pour quelques élus. Je devrai leur faire entendre des

abominations musicales, des oeuvres infimes à en pleurer! parce que ce

sont les seules qu'ils puissent comprendre... Donc...

--Oh! Claude, que vous êtes méchante et injuste pour les gens du monde!

Mlle de Villebon avait parlé d'un accent si désolé que Claude se mit à

rire; et, une seconde, elle eut ainsi une mine de petite fille amusée

par une taquinerie qu'elle a réussie.

--Suis-je vraiment méchante? chère bonne mademoiselle. Injuste?... Non

sûrement! Pour vous faire plaisir, je vous accorde, dans la phalange que

vous défendez, une créature compétente en matière d'art, sur...

Voyons... sur?... mettons trente... Les autres?... la nullité,

l'ignorance même. Pour quelques-uns, les amateurs instinctifs, des

lueurs plus ou moins vagues... Et pour tous, pour presque tous... des

prétentions... risibles! Vous savez, mademoiselle, voilà deux ans que

mon violon et moi, nous fréquentons les «thés» dans de somptueux salons,

remplis de belles madames et de messieurs aux cravates impeccables. Deux

ans que j'y regarde autour de moi. Ah! bonne mademoiselle Cécile, les

pauvres que tous ces gens très chics!

--Claude, vous êtes une petite anarchiste!

La jeune fille se prit à rire. A côté de Mlle de Villebon, elle s'était

mise à marcher, à travers la prairie où le vent de mer balayait des

feuilles desséchées.

--Une anarchiste?... Oh! pas du tout... Je ne prétends rien

bouleverser... Seulement j'enrage d'être contrainte de chercher--et de

subir--les applaudissements de ces gens-là, parce qu'il le faut pour ma

carrière... Car ils ont une qualité... Voyez, je reconnais la vérité...

Quand ils agréent une artiste, ils lui sont un excellent tremplin. Et je

veux, oh! oui, je veux le succès... comme je veux tant d'autres choses

encore!... Même des choses impossibles à atteindre, semble-t-il... que

j'aurai pourtant!

Mlle de Villebon avait coulé vers elle un regard un peu effaré. Très

rarement, Claude Suzore livrait sa pensée. Mais Mlle de Villebon ne

comptait guère pour elle; à peu près autant que les gamines de la

colonie de vacances. Aussi, en sa présence, il lui arrivait de songer

tout haut; et quelquefois déjà, elle avait eu des boutades qui

désorientaient la compagne à qui l'avait confiée Élisabeth Ronal, pour

le séjour à Landemer. Très candide, Mlle de Villebon était incapable de

démêler si Claude parlait ou non sérieusement; mais elle était

consciente de sa sincérité d'accent. Qu'y avait-il au fond de cette âme

fermée où, par instants, semblaient résonner des grondements d'orage!...

Elles firent quelques pas en silence. Claude s'absorbait en elle-même,

soudain oublieuse d'une présence étrangère près d'elle; et à peine, elle

s'aperçut que Mlle de Villebon la quittait pour remettre la paix entre

deux petites, hérissées l'une contre l'autre pour un coup de croquet

incertain. Le calme rétabli, elle revint, d'ailleurs, vers la jeune

fille, adossée à un arbre, avec de larges prunelles qui regardaient dans

l'invisible monde de son âme. Et une exclamation résuma sa confuse

impression:

--Quelle drôle de petite fille vous êtes, Claude.

La jeune fille eut un imperceptible tressaillement de créature ramenée

de loin, et l'énigmatique sourire souleva un peu ses lèvres, fermes et

souples:

--Ah! mademoiselle, chère mademoiselle à la belle âme, j'ai bien peur de

n'être plus du tout une petite fille! Le Conservatoire et la vie se sont

réunis pour faire de moi, tout au moins, une grande fille! Ne bondissez

pas, mademoiselle Cécile, mais je crains bien que, de nous deux, je sois

peut-être la plus vieille, quoique mes dix-huit ans viennent de sonner.

--Ah! que ce serait malheureux! Claude.

--Malheureux?... Pourquoi?... Au contraire... Puisque la destinée

m'oblige à me débrouiller, dès maintenant, dans le monde, il est

bienfaisant que j'aie appris... sans le chercher!... à voir un peu,

déjà, ce qu'il est, pour de vrai! Vous, mademoiselle Cécile, vous vivez

en compagnie de votre idéal, de vos patronages, de vos pauvres... Vous

ignorez... vous pouvez ignorer un tas de menues et de grandes choses

vilaines, mesquines, décevantes ou même trop... tentantes, pour les

pauvres étudiantes et artistes dépourvues de fortune; par suite,

obligées de connaître tous les moyens de gagner leur vie!...

--Mais, Claude, je vous assure que je sais très bien le prix de

l'argent, dit Mlle de Villebon, du ton contrit dont elle se fût excusée

d'un défaut.

Presque âprement, Claude, tout de suite, riposta:

--Mais non, vous ne savez pas, mademoiselle Cécile; vous ne _pouvez_ pas

savoir! Toujours vous avez eu la fortune. Et puis, vous êtes une

personne très sage... Vous n'avez pas de désirs égoïstes... Vous ne

pensez qu'à donner, au lieu d'avoir l'impérieuse envie d'acquérir, de

posséder comme les heureux qui n'ont jamais à se préoccuper de l'odieux

souci d'argent... qui peuvent s'offrir tout ce qu'ils veulent, faire ce

qui leur plaît... ne dépendre que d'eux-mêmes... Ah! mademoiselle

Cécile, vous ne connaissez pas votre bonheur!

Presque humble, Mlle de Villebon baissait la tête:

--Je crois, en effet, Claude, que le ciel a été très généreux à mon

égard; et c'est pourquoi, je tâche de le reconnaître en donnant, autant

que je puis, à ceux qui n'ont pas... Mais il me semble que, sous une

autre forme, vous aussi, avez été gâtée par Dieu!

--Gâtée!... En quoi?... Oh! mademoiselle, montrez-le-moi vite... Que je

connaisse un bonheur que j'ignore!

--Vous avez reçu l'intelligence, le talent... Un talent merveilleux qui

vous rend déjà presque célèbre...

--Oh! oui, _presque_, souligna Claude railleuse... J'ai du talent, soit.

Un talent qui, en effet, serait pour moi un trésor... sans prix! si je

n'étais obligée d'en faire un gagne-pain... Ce qui me le gâche!

Saisie, Mlle de Villebon regardait sa jeune compagne dont la voix un peu

grave, aux notes de contralto, sonnait brève, avec un accent presque

violent.

--Mais, Claude, qu'avez-vous donc, aujourd'hui, à tant médire de votre

destinée? A Paris, je ne vous ai jamais entendue rien articuler de

pareil! Vous paraissiez ravie de vos études, violon et autres. Vous

sembliez accepter de très bonne grâce votre vie simple, studieuse... et

méritante, auprès du docteur Ronal... Vous vous intéressiez à ses

malades, à ses pauvres... Vous aidiez au dispensaire, où vous êtes une

des meilleures infirmières... Alors, qu'y a-t-il de changé?...

Claude écoutait, toujours appuyée au tronc rugueux de l'arbre, son ongle

déchiquetant l'écorce; et, encore une fois, son regard avait fui vers

l'horizon de la mer où, dans le ciel gris d'automne, le vent précipitait

la course éperdue des nuées.

Quand Mlle de Villebon se tut, il y eut un léger silence. Toutes deux

songeaient... Puis la voix, un peu lente, ainsi que l'on pense tout

haut, Claude prononça, avec le même accent d'ironie:

--Vous avez raison, mademoiselle Cécile, j'étais ainsi, il y a deux

mois, et peut-être... sans doute, je redeviendrai la même à Paris, parce

que, je commence à le craindre, je ne suis qu'un reflet... Quand brûle

près de moi la belle flamme d'Élisabeth, j'en subis le rayonnement.

Alors je trouve, en effet, très simple, très honorable, même très

glorieux, de tracer moi-même mon chemin, sans souci de ma peine, de me

prêter à ceux qui ont besoin de moi... Je suis persuadée que je _dois_

m'efforcer de valoir,--on me l'enseigne depuis ma jeunesse!... Je

m'applique docilement à me diriger dans le sens qu'Élisabeth

m'indique... Je la vois, à toute heure, forte, dévouée, réalisant ce

prodige de trouver son bonheur à ne vivre que pour les autres... Alors

je suis entraînée par son exemple... Et, moi aussi, dans ma petite

sphère, je parais une personne... pleine de vertus...

Elle s'arrêta une seconde; son ironie devenait plus mordante encore,

imprégnée d'amertume:

--...Seulement, depuis six grandes semaines, je suis loin de la flamme,

livrée à moi-même... Et cette _moi_-là, qui est sans doute la vraie, ne

ressemble plus guère à celle qu'Élisabeth a créée...

--Comme vous vous calomniez! Claude, protesta de nouveau Mlle de

Villebon, qui avait écouté attentive, un peu saisie, cherchant à deviner

si Claude plaisantait ou non.

Et de nouveau aussi, la voix jeune s'éleva, railleuse, presque rude:

--Me calomnier!... Hélas! je ne le crois pas, chère mademoiselle. Vous

savez, j'ai suivi beaucoup de cours de psychologie. J'ai appris à

explorer, non pas seulement l'âme des autres, mais la mienne aussi... Et

c'est pourquoi, avec humiliation... j'y découvre un pitoyable regret de

n'être pas assez fortunée pour m'offrir de belles choses, voyager, faire

de la musique pour mon seul plaisir, être absolument indépendante, oh!

cela surtout!... réaliser tant de désirs... de toute sorte, que je sens

s'éveiller chaque jour plus vivants, plus impérieux... Ah! oui,

j'aperçois dans mon cerveau et dans mon coeur beaucoup de choses...

intéressantes peut-être, mais inquiétantes aussi...

--Claude, tous, plus ou moins, nous dépendons des êtres, des

circonstances; même des choses aussi...

--Plus ou moins, oui... Pour moi, c'est _plus_! Mais je ne sais pourquoi

je vous accable ainsi, mademoiselle Cécile, de mes très inutiles

réflexions!... Excusez-moi. Je me sauve bien vite me promener; et,

demain matin, à la première heure, je grimpe--c'est promis!--chez Mme de

Ryeux.

Mlle de Villebon inclina la tête avec un geste de remerciement. Mais

avant qu'elle eût parlé, Claude avait ouvert la barrière qui fermait

l'entrée de la prairie et, en courant, elle descendait la côte.

Le chemin qui descend · 第 9 / 31 题