LE CHEMIN QUI DESCEND

I

Assise sur le rebord de la fenêtre large ouverte, le vent de mer

soulevant les boucles courtes autour de son front, Claude, la tête un

peu penchée, lisait la lettre dont l'enveloppe était tombée par terre, à

ses pieds.

«Alors, enfant, c'est convenu, je t'attends jeudi, égoïstement contente

que la fin de septembre ramène au gîte la voyageuse. Notre _home_ est si

calme! Trop calme sans voix jeune, sans violon, sans livre abandonné

jusque dans mon cabinet... Trop d'ordre, en vérité...

«Tu ris, petite fille; et tu penses que six semaines de solitude ont

transformé ta grande amie, à ce point qu'au docteur Élisabeth Ronal ne

suffisent plus ses malades et les malheureux de toute sorte qu'elle est

si heureuse, pourtant, de voir s'agripper à elle. C'est que ce docteur a

pour vous, petite, un coeur de maman, vous le savez bien!

«C'est pourquoi, elle désire fort votre retour; et se préoccupe de votre

hiver... Une fille de dix-huit ans bien sonnés, ayant le droit et le

devoir de commencer à se débrouiller dans la vie, quand...--faut-il le

regretter?... j'estime que non...--quand cette vie ne lui offre pas une

route toute tracée, sablée d'or. Je pense, en effet, que c'est l'effort,

bravement accepté et accompli, qui crée l'être de valeur. Et, à tous

égards, je suis ambitieuse pour toi, mon enfant selon l'affection.

«Mais, de toutes ces graves questions, nous allons causer bientôt...

«Bonsoir, chérie. Je te laisse parce que j'ai encore beaucoup à

«paperasser» avant de pouvoir aller dormir. Et je suis un brin lasse.

Car, tantôt, il est venu au dispensaire beaucoup de misère et de

souffrances; et nous avons dû nous dépenser pour soigner, apaiser,

soutenir...

«Un tendre baiser, ma petite fille, et bon retour!»

Lentement, le geste machinal, Claude plia le papier et releva la tête;

son regard cherchait l'horizon, d'où le vent d'équinoxe entraînait, sur

la plage déserte, de grosses vagues limoneuses qui venaient s'écraser

sur le galet. La mer était toute proche; au delà des prairies où

paissaient des vaches paresseuses; après la route grimpant vers Landemer

que bordaient de vieux arbres magnifiquement déjetés et tordus par le

souffle du large.

Les yeux de Claude enveloppaient le paysage qu'elle avait aimé, et

soudain, elle murmura lentement:

--Partir... Oui, je vais partir... Que cela me paraît dur!... Est-ce

l'effet des vacances?... Comme je me sens lâche!

Elle avait croisé les mains autour de son genou; et, immobile, le visage

vers la mer, elle songeait. Des images, des souvenirs, des pensées

imprécises erraient, confus, en son cerveau; pareils à des ombres

qu'elle regardait presque curieusement,--interrogative un peu, aussi. Et

attentive devant ce monde mystérieux qu'elle apercevait au plus profond

de son âme, elle devenait étrangère aux choses extérieures. Elle

n'entendait même pas l'éclat des rires, les voix aiguës des fillettes

jouant dans la prairie allongée vers la route qui passait plus bas...

Les fillettes de la colonie de vacances auxquelles la présidente de

l'oeuvre, la vieille marquise de Ryeux, donnait l'hospitalité dans l'une

de ses fermes, aménagée à cet effet; celle qui hébergeait aussi Claude

et sa compagne, Mlle de Villebon, surveillante volontaire de la bande

des vingt-cinq gamines.

Mais une rafale emporta brusquement, des mains de Claude, la lettre

qu'elle tenait encore et la jeta à terre. Aussitôt alors, d'un bond

souple de créature très jeune, elle se mit debout. Ramassant les

feuillets, elle les posa sur la table, passablement encombrée. Beaucoup

de livres; des cahiers de musique; un buvard fermé près de l'encrier;

et, dans un vase de grès, veiné de flammes, deux lourdes roses thé dont

la senteur forte s'épandait dans la chambre, où librement entrait l'air

vif, saturé d'odeurs salines.

Elle était très humble, cette chambre, meublée par les fermiers, qui,

aux jours d'été, la louaient aux étrangers désireux de payer peu... Un

pauvre lit de noyer; des chaises de paille; une vaste armoire normande;

aux murs, un pâle papier gris, enguirlandé de bleuets fanés où des

rectangles plus foncés indiquaient de naïves réparations, et la place

des pitoyables lithographies que Claude avait bien vite enlevées.

Et dans ce cadre, modestement laid,--qui pour faire oublier sa laideur

offrait la vision d'un superbe horizon de mer,--dans ce cadre, des

raffinements inattendus, oeuvre de son hôte passagère: la bande

harmonieuse d'un voile indien cachant le marbre fendu de la cheminée;

tout un jeu de brosses d'écaille, chiffrées de filigrane d'or; des

flacons coiffés d'argent sur un tapis de linon, incrusté de guipure; un

violon; et sur la commode, revêtue elle aussi d'une toile rousse

ajourée, quelques photographies de musiciens que dominait la tête

tourmentée de Beethoven; puis une reproduction en gravure de l'«Orphée»

de Gustave Moreau. Mais pas un portrait qui pût dévoiler la vie de coeur

de Claude Suzore; pas même celui de la grande amie qui l'avait élevée,

orpheline, remplaçant sa mère morte toute jeune.

La lettre mise dans son buvard, elle demeurait debout, les yeux vers la

mer. Elle avait noué ses mains croisées derrière la nuque, renversant un

peu la tête et le buste. Et la glace verdissante reflétait le jet svelte

d'une forme souple extrêmement, sous la blouse lâche et la jupe unie qui

modelait la ligne des hanches... Ainsi, dans l'eau obscure du miroir,

apparut le visage qui ne se laissait pas facilement oublier car il avait

l'originalité, un peu ambiguë, de certaines têtes d'adolescent chez les

maîtres italiens... Cela, à cause, peut-être, des boucles courtes, d'un

châtain cuivré, qui échappaient aux bandeaux, séparés par la raie de

côté, tandis que la masse des cheveux se tordait, lourde, sur la nuque.

Dans la chaude blancheur de la peau, les sourcils s'allongeaient,--en

un trait si net qu'il en était presque dur,--au-dessus des prunelles

larges et sombres qui ne livraient point l'intimité de l'âme; des

prunelles un peu dédaigneuses comme l'étaient, au repos, les lèvres

volontaires, que la vie jeune empourprait.

Comme elle tournait à demi la tête, Claude rencontra son image. Alors,

sans un mouvement, elle la considéra, comme elle eût contemplé celle

d'une étrangère qu'elle aurait soudain interrogée. Puis, tout ensemble

railleuse et grave, elle marmotta:

--Oui, Claude, ma chère, c'est fini le bon temps de la liberté! De

nouveau, vous allez vous retrouver à l'attache... Que va-t-il faire de

vous, l'hiver qui vient?...

En elle, frémissait encore l'espèce de révolte qui, tout à coup, avait

jailli de quelque mystérieux abîme en son âme, quand la lettre

d'Élisabeth Ronal avait éveillé la brusque vision des entraves, des

obligations, des difficultés de toute sorte qu'allait lui imposer la

nécessité de tracer son sillage d'artiste... Puisqu'elle était de celles

qui doivent faire leur vie...

Non qu'elle hésitât jamais devant la peine. L'exemple et l'éducation

d'Élisabeth Ronal l'avaient bien trempée; et un orgueil inné lui faisait

aimer l'idée directrice de sa vie, «ne rien devoir qu'à elle-même». Dans

le cabinet de travail de cette amie d'enfance de sa mère, qui l'élevait,

petite fille isolée ne pouvant porter le nom de son père, elle avait

entendu soulever, remuer, discuter bien des questions, par des esprits

la plupart très supérieurs; analyser le rôle de la femme, de la jeune

fille du vingtième siècle, consciente de ses responsabilités librement

acceptées; de ses droits, égaux à ceux de l'homme, qui, pour elle,

pouvait être un allié, jamais un maître,--sinon un maître intellectuel,

un éducateur de par sa valeur morale.

Très intelligente, passionnément avide d'apprendre, elle avait mené,

très jeune, la vie d'une étudiante dont le cerveau possède d'inlassables

curiosités. Cloîtrée avec joie dans le travail, aux heures où elle

n'appartenait pas toute à son violon et au Conservatoire, elle s'en

allait, insatiable d'entendre, suivre en Sorbonne les leçons faites par

les personnalités qui l'attiraient; écoutant cours et conférences, comme

jadis les Hébreux recevaient la manne vivifiante; mais accueillant la

parole entendue avec une audacieuse indépendance de jugement.

Et encore, elle aidait le docteur Élisabeth au dispensaire--dont

celle-ci était directrice,--mêlée au groupe des infirmières volontaires,

toutes des femmes du monde. Souvent, elle lui avait été un précieux

secrétaire.

Non, ce n'était pas devant les perspectives de sa laborieuse existence

que se rebellait en elle un obscur instinct. Mais on eût dit que les

deux derniers mois, où elle venait de vivre uniquement à sa guise,

avaient éveillé en elle une soif de liberté que, jusqu'alors, elle

n'avait jamais connue, même en ses précédentes vacances.

Tout à coup, sa pensée, habituée à l'analyse psychologique, découvrait

l'existence d'une Claude nouvelle, venue elle ne savait d'où, à qui le

devoir semblait une belle boîte vide dans laquelle il était bien naïf

d'enfermer sa vie.

Une Claude nouvelle qui considérait, stupéfaite, telle une étrangère,

l'autre Claude, l'ancienne, celle qui avait quitté Paris au début

d'août, lasse de l'âpre labeur de l'année, spontanément cherché.

La nouvelle Claude, elle, était flâneuse; elle adorait courir les

chemins de falaise; y ouvrir, à sa fantaisie seulement, sans méthode, le

livre qu'elle emportait toujours; ou même, demeurer inactive, la pensée

nonchalante, à contempler la course des vagues, les neiges de l'écume,

les jeux changeants de la lumière sur la houle des eaux, sur les

branches que cuivrait l'automne approchant.

Cette Claude-là pensait avec une soudaine répulsion au pauvre quartier

de Charonne où elle devait vivre, de par le choix de Mme Ronal qui

voulait demeurer parmi les humbles, auxquels, toute, elle s'était

consacrée. Cette Claude-là était avide d'une atmosphère d'élégance, de

beauté autour d'elle. Pour elle-même, elle eût voulu faire de la

musique, pour sa propre jouissance, pour l'Art seul... Non pour gagner

sa vie, dépendant du public qu'elle méprisait, surtout quand c'était un

public de gens du monde... Et pourtant, ces gens du monde, elle en avait

besoin pour «arriver». Or, si impérieusement, elle voulait arriver!

Alors... alors...

Le flot tumultueux de sa pensée bondissait en elle une fois encore,

tandis que, sans un mouvement, elle considérait, distraite, son image,

dans la glace étroite.

Puis, soudain, elle haussa les épaules, le visage volontaire. A quoi bon

gaspiller en réflexions vaines quelques-unes des précieuses minutes de

liberté qui lui restaient encore... Mieux valait s'en aller, une fois

de plus, errer dans ces sentiers qu'elle aimait.

--Ce que va être l'hiver, je le verrai bien. C'est toujours intéressant,

l'imprévu. Comme Élisabeth me trouverait lâche, aujourd'hui!

Vive, elle mettait sa longue veste de tricot, enfonçait, sans un regard

vers la glace, le polo de laine émeraude sur ses boucles courtes; puis

elle descendit, en courant comme une gamine, les marches de l'escalier

de bois qui résonnaient sous le heurt de son pied.

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