L'Américain se levait. Le couple traversait le Carlston au milieu de

l'indifférence hostile de la salle. La même envie sournoise allumait

toutes les prunelles; la danseuse avait au cou pour au moins cinq cent

mille francs de perles, et leur merveilleux orient aimantait les

regards.

Debout dans l'entre-colonnement du seuil, un valet de pied aidait la

danseuse à s'insinuer dans une ample sortie de bal de moire cerise tout

engoncée de dentelles d'or, une espèce de guérite d'étoffe raide, où la

gracilité de la Disdéri s'amenuisait, plus frêle et plus fragile encore.

Les danseurs avaient regagné leurs places; les Lautars ne jouaient plus.

--Et les perles de la Disdéri, ont-elles une histoire? demandait un des

soupeurs.

--Les trois rangs qu'elle avait ce soir! Non, pas encore. Forgett vient

de les lui donner.

--Ah! c'est le cadeau!...

--De joyeux avènement. Les colliers dans la vie de ces dames marquent

toujours le commencement d'un règne.

--Mais Forgett n'est pas le premier prince régnant?

--Est-ce qu'on sait! Il est, en tout cas, le premier amant subi. La

Disdéri est une fille étrange et qui, jusqu'ici, n'a eu que des

caprices.

--Vous m'étonnez!

--Je la connais mieux que vous, j'ai été lié avec son premier amant.

--Le prince Tschernakine?

--Parfaitement. Il n'avait que deux millions, que la Disdéri a mangés en

trois ans. Tschernakine était beau comme un dieu, la Disdéri l'adorait.

--Non!

--Si. Elle en était folle et elle ne l'a jamais trompé.

--Même chez les entremetteuses?

L'habit noir avait un haussement d'épaules:

--La Disdéri ne se commet pas; et puis je vous dis que Sacha

Tschernakine a été sa grande passion.

--Une passion de trois ans. Combien ont duré les autres?

Le smoking interpellé allumait un cigare.

--Et depuis?

--Depuis, je n'ai jamais connu à Ninetta que des amants jeunes et d'un

physique susceptible d'inspirer, sinon de l'amour, du moins un sentiment

très vif à une femme.

--Ah! cette danseuse a des béguins?

--Oui, elle goûte les jolis garçons. Mais elle les a toujours choisis

riches.

--Le hasard pour elle a bien fait les choses.

--Oui, elle a su aider le hasard. Très adroite de sa part, cette manière

de consacrer le physique de ses soupirants par son choix, et très

amusant, ce concours de beauté de tous les gigolos de chez Maxim's avec

brevet supérieur décerné par la brune Ninetta. Je comprends qu'elle ait

fait prime. Très adroit et très fort!

--Oh! toi, reprenait l'habit noir, tu étais hors concours.

--Oh! moi, je n'ai pas le physique d'un gigolo, je le sais, mais Forgett

non plus, et voilà un choix qui détruit un peu la légende. La Disdéri,

que je sache, n'a pris Forgett ni pour la fraîcheur de son teint, ni

pour l'éclat de ses yeux.

--Oh! pour Forgett, d'accord. La Disdéri l'a pris pour ses millions.

Lui, c'est le bon entreteneur.

--A la bonne heure! Elle se range!

--Et cette déchéance t'enchante, avoue-le, misogyne que tu es.

«Eh bien! je veux défriser un peu ton stupide orgueil, je vais te

raconter une aventure de la Disdéri. Tu verras quelle âme exquise et

quelle nature puérile et charmante était encore, il y a deux ans, cette

adorable fille. Je te jure qu'elle a le droit de mépriser les hommes. Je

sais d'elle une aventure où son amant, si riche qu'il était, n'eut point

le beau rôle. Oh! tu as beau froncer la narine et friser ta moustache.

Dans cette histoire-là ce fut la Disdéri qui fut supérieure aux hommes

et aux circonstances, et nous, les mâles, nous fûmes tous en mauvaise

posture. Les femmes, je le constate, ne valent pas cher; mais, quand

elles se mêlent d'avoir de la valeur, elles valent souvent plus que

nous.

--Mais, ma parole, tu as été amoureux de la Disdéri!

--Et je le suis encore. Mais voilà le fait.

«C'était il y a deux ans, la Disdéri était alors avec André Farnier, le

fils de l'agent de change. Nous avons tous connu André, donc pas de

portrait. C'était un joli garçon châtain aux larges yeux violets, un peu

bébête, mais très apprécié dans les boudoirs. André et Nina s'adoraient:

c'était le parfait amour filé dans le petit hôtel de la place des

États-Unis, où la Disdéri passe tous ses printemps; mais André, pourvu

d'un conseil judiciaire par papa Farnier, financier prudent, était

réduit à la portion congrue. L'agent de change n'avait pu refuser à son

fils la mensualité de six mille francs, que tout paternel, un peu coté à

la Bourse, doit moins aux menus plaisirs de sa progéniture qu'à

l'exigence de l'opinion; et soixante-douze mille francs par an, c'était

une bien maigre pitance pour la délicieuse inconscience de la Disdéri.

«Fille d'une marchande d'oranges du Basso-Porto de Naples et grandie à

Santa-Lucia, la Disdéri a gardé d'une enfance peuple une parfaite

ignorance de la valeur de l'argent. Habituée à se nourrir d'une orange,

d'une tranche de pastèque et de deux sous de macaroni, elle joint à ce

beau mépris de l'or la divine insouciance des races nées au soleil. Les

asperges à quarante francs la botte et les truffes à soixante francs le

kilo ne l'impressionnent pas plus qu'une mandarine achetée via Toledo, à

la sortie de San-Carlo, un soir de représentation populaire. Soyez sûrs

que les cinq cent mille francs de perles que lui a offertes Forgett, il

y a huit jours, lui ont fait bien moins battre le coeur que le petit

collier de verroterie attaché à son cou par son premier amant. Bref,

elle est ainsi. Aussi la gêne relative imposée par le conseil judiciaire

d'André la faisait-elle peu souffrir. Très amoureuse, elle prenait la

chose en riant, et, comme elle a des dents divines, ce rire était un

charme de plus aux yeux éblouis de Farnier. Tout en refusant à sa

maîtresse les mille et une fantaisies qui lui passaient en une heure par

la tête et dont elle était la première à rire cinq minutes après, André

Farnier s'endettait fort. Malgré les avis insérés dans les journaux, les

fournisseurs résistent mal à un nom aussi connu que le sien. Les

usuriers aussi étaient quelque peu visités par le jeune homme et de tout

ceci Mme Farnier mère s'inquiétait. Mme Farnier est une figure, la

droiture même, une femme admirable de dévouement et d'indulgence, et à

laquelle les infidélités du père et les frasques du fils ont depuis

longtemps appris la résignation. Il y a déjà quinze ans que Mme Farnier

n'existe plus dans la vie sentimentale de l'agent de change, mais

Farnier respecte toujours en elle l'épouse irréprochable et la parfaite

associée de la maison. Mme Farnier a pour son fils une adoration

aveugle, pis, une préférence injustifiée dont ne s'alarment pas

heureusement ses deux filles, conquises à son indulgence pour leur

frère; et cette mère passionnée déplorait amèrement la liaison de son

fils. Elle la sentait grosse de menaces, pleine d'embûches et de

surprises: et, pourtant désarmée par la joliesse de la danseuse, flattée

peut-être du goût de l'Italienne pour son André, n'osait-elle émettre

que de rares remontrances, terrorisée surtout à la pensée des

éventualités qu'une pareille aventure pouvait faire surgir entre le père

et le fils.

«Tel était l'état d'âme de Mme Farnier. Aussi jugez de sa stupeur, la

matinée de mai où, vers onze heures, comme elle était occupée avec le

maître d'hôtel à vérifier les comptes de la semaine, un valet de pied

venait l'avertir qu'une dame demandait à la voir et que, malgré l'heure

indue, elle insistait pour être reçue; la chose était, paraît-il,

urgente. Immédiatement la mère avait le pressentiment qu'il s'agissait

de son fils; elle commandait au mouvement nerveux qui lui crispait la

face et s'enquérait du nom de la dame. Le valet de pied lui remettait

une carte sous enveloppe cachetée. La danseuse avait eu la discrétion de

dérober son nom au personnel de la maison. Mme Farnier déchirait

l'enveloppe et y trouvait la carte de la Disdéri. Tout son sang lui

affluait au coeur.

«--C'est bien. Recevez, disait-elle, j'y vais.

«Et, prenant sur elle de dominer son émotion, prête à défaillir pourtant

(car il s'agissait bien de lui maintenant, le doute n'était plus

possible), Mme Farnier se rendait au salon. Elle y trouvait la danseuse.

La Disdéri ne lui laissait pas le temps de lui adresser la parole. Les

yeux suppliants, avec dans toute sa personne une prenante tristesse et

une plus grande confusion, elle se précipitait au-devant de la mère:

«--Madame, excusez, pardonnez l'audace de ma démarche. J'en sens toute

l'indiscrétion; ma place n'est pas ici, je le sais. Il a fallu que la

chose fût bien grave pour me décider à tenter cette visite, madame.

«--Si grave que cela, mademoiselle? Parlez et, je vous en prie, veuillez

vous asseoir.

«Une expression de gratitude détendait la face contractée de la Disdéri.

--Oh! merci, madame, merci de m'avoir reçue. Vous êtes bonne.

«Et la jeune femme s'asseyait.

«--Je vous attends, mademoiselle.

«Mme Farnier, elle, ne s'était pas assise. Il y eut un silence. La

danseuse hésitait, puis, dépêchant les mots comme un chapelet:

«--Vous n'ignorez pas, madame, quelle profonde affection nous unit, M.

André et moi.

«--Je sais, je sais, mademoiselle.

«--Cette affection, vous la blâmez, vous la déplorez, et pourtant,

madame, vous ne pouvez savoir combien elle est vive et désintéressée. Il

ne faut pas juger notre liaison sur les apparences. On ne sait pas, on

ne sait jamais la vérité sur le sentiment des autres.

«Le visage de Mme Farnier s'était fait impénétrable.

«--Et si j'avais pu deviner que mon affection deviendrait dangereuse un

jour pour André.

«--Elle l'est donc devenue?

«Et la mère, arrachée tout d'un coup à son impassibilité, faisait un pas

vers la Disdéri.

«--Mon fils a joué? Il s'est endetté pour vous?

«La jeune femme levait sur la mère la tristesse de deux yeux admirables.

«--Non, madame, c'est beaucoup plus grave.

«--Mais alors, quoi! Qu'a-t-il commis? Oh! mon pauvre enfant, où

l'avez-vous poussé, mademoiselle?

«--Oh! madame, écoutez-moi sans m'accuser, écoutez-moi sans prévention

ni colère, vous jugerez après. Si je suis ici, c'est que vous seule

pouvez le tirer de là.

«--Le tirer de là! il s'agit donc de le sauver?

«--Oh! madame, écoutez-moi. Je ne sais pas ce que votre fils dépense

pour moi, je sais que j'ai réduit mon train depuis que je l'aime. Je lui

demande le moins possible, je sais que la pension d'André est un peu

courte, et j'ai essayé de brider un peu mes fantaisies. Dernièrement,

pourtant, je n'ai pu prendre sur moi de ne pas admirer un merveilleux

collier d'émeraudes exposé par Boehmer.

«--Aux Arts décoratifs? Je l'ai vu, mademoiselle.

«--N'est-ce pas que c'était une pièce admirable? faisait l'Italienne,

rendue tout à coup à ses instincts.

«Mais devant l'oeil froid de la mère la danseuse se reprenait et d'une

voix précipitée:

«--Ce collier, ah! je le sens maintenant, je ne dissimulais pas assez la

convoitise qu'il éveillait en moi, je m'extasiais sur la grosseur des

pierres, sur leur eau et le travail de la monture; j'avais tout à fait

oublié qu'André m'accompagnait. Dans la soirée, il m'arriva peut-être de

reparler de ces émeraudes; mais le lendemain, je vous assure, madame, je

les avais tout à fait oubliées. Je suis ainsi. Quand, avant-hier, en me

mettant à table, j'y trouvai un écrin posé à ma place. Je regardai André

assis en face de moi.

«--Mais ouvrez. Cet écrin est pour vous.

«Et, comme j'hésitais un peu, lui se levait, venait auprès de moi et

faisait jouer la fermeture de la boîte de satin. Je poussais un cri.

C'était le collier de Boehmer. J'avais reconnu les émeraudes.

«--Quelle est cette plaisanterie? lui disais-je.

«--Mais il n'y pas de plaisanterie. Ce collier est à vous. Vous l'avez

désiré, le voilà.

«--Mais vous ne pouvez avoir acheté ce collier, mon ami. Il vaut quatre

cent mille francs. Où avez-vous pris cet argent? Quatre cent mille

francs, vous ne les avez pas.

«--Mais ma signature est bonne. Mêlez-vous de vos affaires, je vous

prie, et ne vous mêlez pas des miennes.

«--Vous avez acheté ce collier à crédit. Je ne veux pas de ce collier,

André.

«--Ah! quelle singulière petite fille vous faites. Le collier est payé,

vous dis-je.

«--Vous avez fait des billets? Comment les paierez-vous?

«--Cela me regarde.

«Et, comme je le voyais s'énerver, je n'insistai pas, je le remerciai du

collier, et à trois heures j'étais chez Boehmer. Boehmer est un ami pour

moi. Je demandai à voir les billets et je constatai qu'ils étaient bien

signés d'André, mais qu'il avait imité la signature de son père.

«--Mon fils, un faux!... C'est impossible!

«--Hélas! madame, serais-je ici sans cela?

«--Vous les avez vus?

«--Je les ai eus entre les mains.

«--Et c'est pour vous, mademoiselle, qu'André a...

«--Madame, je vous ai dit la vérité, je n'ai pas demandé ce collier.

D'ailleurs le voici. Je le rapporte, je n'en veux pas.

«Et la jeune femme désignait un paquet qu'elle avait déposé sur la

table.

«--Les voilà, ces émeraudes; je vous les rends à vous, madame, à vous sa

mère.

«--Vous craignez d'être compromise, mademoiselle?

«--Oh! je sais bien que M. Farnier ne laissera pas protester sa

signature, surtout imitée par son fils, mais je ne veux être pour rien

dans la rupture qui suivrait cet éclat. Voilà pourquoi j'ai songé à

vous, madame, vous la mère... oui, voilà pourquoi je suis dans ce salon,

où vous ne me reverrez jamais plus, madame.

«Et la Disdéri se dirigeait vers la porte.

«Mme Farnier était restée debout, le dos à la cheminée: elle courait

après la danseuse:

«--Vous êtes une brave fille! et lui saisissant les mains: Pardonnez

moi, je vous ai méconnue, je vous croyais...

«--Comme les autres, soupirait la Disdéri.

«--Oui, André a raison de vous aimer.

«--Merci, madame.

«Et la jeune femme se retirait.

«Deux jours après, un valet de pied se présentait chez la danseuse avec

une lettre et un écrin. La Disdéri reconnaissait l'écrin: c'était celui

de Boehmer, les émeraudes y étincelaient de toute leur eau verte; la

lettre était de Mme Farnier: «_Le collier est à vous, mademoiselle; vous

pouvez le porter, c'est moi qui vous l'offre. André et moi nous vous

remercions; portez-le en souvenir de nous deux._» Et c'était signé: «_Sa

mère._»

--Ce qui prouve, mon cher, concluait l'habit noir, qu'il y a parfois

d'honnêtes femmes et des générosités inattendues chez des danseuses,

comme chez des femmes d'agents de change et des mères de futurs

banquiers... Garçon, un soda.

III

LES SAPHIRS DE MILLA

--Voyons, vous, Maxence, vous qui connaissez par le menu l'histoire de

ces demoiselles et de leurs écrins, que pensez-vous du collier de Milla?

Lui a-t-il été volé ou a-t-il été vendu?

--Les avis sont partagés, réservait prudemment l'habit noir.

--Vous ne nous apprenez rien, puisque c'est justement la question.

Enfin, vous connaissez Milla, vous avez vécu dans son intimité, vous

êtes même encore de ses amis...

--Une raison pour me taire.

--En justice, mais pas dans un souper. Songez, il est trois heures du

matin. Si vous n'êtes pas franc maintenant, vous ne le serez jamais.

Dans votre opinion Milla a-t-elle vraiment été la victime d'un vol, ou

tout le bruit soulevé autour de cette affaire n'a-t-il été qu'un bluff?

--Milla est très adroite, hasardait l'interpellé.

--C'est justement pour cela, insistait un des deux autres fêtards, avec

Milla on ne sait jamais.

--Oui, avec elle tout peut arriver.

--Et tout arrive. Il y eut des interviews inénarrables autour de ce

collier.

--En effet, ce fut une merveilleuse publicité, mais ce sont ces

interviews mêmes qui m'ont donné à penser. Si circonstanciés qu'ils

fussent, ils n'ont pas rapporté et ne rapporteront jamais en réclame les

cinq cent mille francs du collier.

--Reste à savoir!

--Le fait est que l'humanité est si bête. D'ailleurs valaient-ils bien

cinq cent mille francs ces saphirs? Vous l'avez vu, ce collier?

--J'ai même vu le faux, c'étaient deux pièces admirables.

--Ah! il y en avait un faux?

--Parfaitement, la parure en double que Milla avait fait faire pour ses

tournées.

--Et c'est le vrai qu'on lui a pris?

--Naturellement, ces messieurs ne s'y sont pas trompés... des

professionnels!... Moi, je n'y voyais que du feu. Les deux colliers, le

vrai et le faux reposaient, comme deux couleuvres jumelles, à la portée

de la main, dans une grande verrine de Venise, sur la cheminée d'un

petit salon attenant à la chambre; tout le monde pouvait les palper au

passage; la maison de Milla est très accueillante, très ouverte, son

petit hôtel est plein d'allées-et-venues. Milla aimait beaucoup faire

admirer ses saphirs; moi, je ne reconnaissais les vrais des faux que

dans la main: les vrais restent très froids au toucher, les autres

prennent très vite la température de la peau. Au cou de Milla je ne

faisais pas la différence: c'était la même eau, le même éclat profond de

cristal.

--Et ces saphirs lui ont été volés chez elle?

--Mais oui, quelqu'un a passé, qui les a cueillis le plus simplement du

monde dans leur coupe de verre irisé.

--Quelqu'un de l'intimité, alors?

--Apparemment.

--Et Milla a l'intimité très large.

--Forcément. Milla est très jolie, très à la mode; de plus, elle est

artiste et écrivain: elle reçoit tous les mondes.

--Et ce jour-là il n'était venu que des femmes du monde, je crois.

--Et son peintre?...

--Et ses peintres. Milla a toujours deux ou trois portraits d'elle en

train.

--Et tout le monde a été soupçonné?

--Je n'ai pas dit cela, mais tout le monde a été appelé chez le juge

d'instruction.

--Et les domestiques?

--Les domestiques, eux, ont accusé les femmes du monde, et les trois

peintres se sont chargés forcément: haine sociale, rivalité de

concurrences. Ce serait mal connaître Paris que de s'étonner des deux

noms qui furent le plus compromis dans l'affaire: les suspicions

allèrent droit aux personnes les plus irréprochables: à la comtesse

Hinley, jeune innocente venue ce jour-là aux renseignements pour un

domestique, et à Tito Strezzi qui dans le portrait, bon an mal an, gagne

presque ses cent mille francs. Ah! le collier fut dérobé un jour de

réception choisie. Quelle chambrée, messeigneurs! nos plus nobles

déclassées, tous les hors-concours du Champ de Mars et le Bottin des

grands fournisseurs, car le couturier en vogue et le modiste de ces

dames avaient été également reçus ce jour-là. Ah! Milla aurait choisi

son jour qu'elle n'aurait pas mieux fait! C'est cette assistance d'élite

qui m'a toujours laissé un peu perplexe sur l'authenticité du fait.

--Bonne âme, va! mais ce collier, toi qui l'as vu, valait-il cinq cent

mille francs?

--Oh! c'était une pièce admirable, mais j'avoue ne pas assez m'y

connaître, et puis, vous savez, vous autres, les colliers perdus ont

toujours beaucoup de valeur; le contrôle est plus difficile.

--Maxence, je vous retiens.

Les hommes recommandaient du soda; il était près de trois heures et

demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les

colonnes ioniques d'un portique romain, les Lautars entamaient pour la

cinquième fois le motif preste et sautillant de la _Brésilienne_. Les

quatre hommes attablés dans un angle de la salle continuaient à

s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnement buté dont cinq

bouteilles d'extra-dry étaient la vague excuse.

--Et puis, vol ou bluff, concluait brusquement Maxence, j'en ai assez,

moi, de cette histoire du collier... oui, j'en ai assez d'autant plus

que j'y ai été indirectement mêlé.

--Toi, Maxence?

--Parfaitement.--Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuité.--Ce

vol, dont Milla a été victime, le lui avais-je assez prédit! Ah! elle

n'a pas été prise sans vert. Pour prévenue, elle a été prévenue. Milla a

toujours eu un entourage déplorable et une insouciance... coupable. On

eût dit qu'elle se plaisait à attirer le danger.

«Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici.

Elle y était venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner

je ne sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la

notoriété européenne de la courtisane étaient, de Cannes à Menton, d'un

autre appoint que le talent de Lintano. J'ignore le nom de l'impresario

qui avait eu l'idée de cette tournée. C'était un barnum quelconque dont

le flair avait tablé sur la curiosité des foules alors surexcitées sur

la vogue et les écrins de Milla. La pantomime que donnait Lintano

n'avait que cinq personnages, la petite troupe était donc réduite à sa

plus simple expression: une duègne et deux pauvres hères ramassés au

hasard des agences théâtrales; mais le jeu de l'Italien, sa mimique

passionnée et la beauté de Milla meublaient la salle, ses saphirs et ses

diamants l'illuminaient, car le talent n'est venu à Milla que beaucoup

plus tard. Sa gaucherie et sa maladresse faisaient alors la joie de

toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous les

clubmen en déplacement sur la Riviera. La jolie fille apportait au

théâtre une candeur étonnée et des effarements d'oiselle d'une saveur

incomparable pour qui connaissait la rouerie manégée déployée par elle à

la ville. Cette vivante antithèse eût vraiment dilaté les malveillances

les plus endurcies.

«Milla remplissait dans la pantomime de Lintano le rôle d'une bohémienne

loqueteuse et misérable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, ni

la violence pimentée et sombre. Landolf lui avait chiffonné d'assez

curieux haillons. Sur ces loques de théâtre Milla arborait

triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et près du double

d'émeraudes et de diamants, chimériques et stupides parures, étant donné

le personnage qu'elle incarnait; mais si modernes et tellement dans la

note du milieu.

«Malgré ses yeux d'océan après la pluie et la transparence nacrée du

plus fin et du plus étroit visage de pairesse qu'ait jamais peint

Reynolds, c'étaient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que

le public venait voir. J'étais bien forcé de me rendre à l'évidence,

puisque je ne trouvais aucune place au Palais des Beaux-Arts quand je

m'y présentais à trois heures, et le rideau se levait une demi heure

après. Il ne restait plus une place: Milla faisait salle comble.

«Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris

le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle.

Moulée dans une ample redingote de drap mauve brodée de motifs d'argent,

elle jouait négligemment avec une lourde étole de chinchilla. De larges

brides de velours pensée amincissaient encore l'ovale de son visage; une

brume de gaze violette l'auréolait, elle s'avançait à petits pas,

appuyant sa main gantée de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute

canne d'ivoire. C'était la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve

animé se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages

d'Italie, se dégradant au loin en teintes irisées, encadraient la

courtisane à souhait; la minute était brève, mais inoubliable. Jamais

Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-là. Un groupe de

fidèles l'escortait; l'escorte, à vrai dire, n'était pas royale. Il y

avait là Nathan d'Ymer, jeune compositeur de talent encore à venir,

récemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mélomane; il y avait

là Nitich, leur modiste à toutes; le gros Lestoufer, le joaillier

usurier de la station, Lestoufer, la Providence à cent pour cent des

joueurs décavés et des demoiselles laissées pour compte; Lintano, le

mime au visage glabre et poli par le blanc de céruse. L'impresario de la

tournée complétait le cortège. Deux grandes dames de la colonie

étrangère, soupçonnées de quelques escales à Lesbos, marchaient dans le

sillage de l'infante. Un murmure flatteur et parfois hostile saluait

cette marche d'une étoile.

«J'abordais Milla.

«--Vous n'étiez pas dans la salle? me disait la douce enfant.

«--M'aviez-vous réservé une place? Oh! je l'aurais payée, répondais-je à

cette attaque.

«--Mais, mon cher ami, je n'ai même plus de service, nous faisons salle

comble. Il faut retenir son fauteuil trois jours à l'avance, n'est-ce

pas, Rigobert? et elle me présentait son impresario.

«L'homme soulevait un chapeau haut de forme et inclinait une large face

graisseuse dans le collet d'une pelisse de fausse loutre.

«--Monsieur Rigobert, insistait Milla.

Ellen · 第 15 / 16 段