«Tout me déplaisait en cet homme: ses petits yeux clignotants, la

bouffissure de ses joues blafardes, sa face à la fois effrontée et

basse, son obséquiosité insolente, tout, jusqu'à sa pelisse de cabot en

tournée et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me

présentait, ne me revenait pas davantage; un visage hâve et pâle aux

paupières et à la bouche tombantes, comme lâchées du bas, un profil

assez pur d'ailleurs, mais comme émacié de chlorose, s'aggravait encore

de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues à tous

les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prétention

répandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux

vis-à-vis de Milla m'emplissaient soudain d'une sourde exaspération. En

vérité, ce cabot l'affichait; j'ai su, depuis, qu'il se disait son

amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout à la joie d'avoir fait

salle comble, elle monologuait ses succès, ses triomphes:

«--Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en délire, un

public comme je n'en ai encore jamais eu: trois grands-ducs et des

fleurs!...

«Et les deux hommes renchérissaient, et le musicien s'enthousiasmait, et

les deux fournisseurs aussi; c'était, dans le plein air de Monte-Carlo,

la même fièvre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de

première. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'étais

furieux.

«--Vous verrai-je ce soir? demandai-je à l'infante.

«--Ce soir, impossible; je suis l'invitée de ces dames: la princesse

Strasimoff et lady Glanhow.

«Et Milla me présentait les deux femmes, demeurées un peu en arrière.

«--Et demain?

«--Demain, dans la matinée, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant

dix heures.

«Sem, le caricaturiste attitré de la station, se dirigeait vers nous,

son terrible crayon caché dans le creux de sa main. Peu soucieux de

figurer dans une planche sensationnelle de son prochain album, je

quittais le groupe:

«--A demain, me répétait Milla.

«Milla avait pourtant des amis de goût. La décoration du petit salon où

j'étais reçu le lendemain, en était une preuve. Toute la pièce était

fleurie de branches d'amandiers. C'est au milieu de floconnements

roses, dans un cadre, on eût dit, d'estampes japonaises, tant

l'enchevêtrement de toutes ces ramures neigeuses se détachait, pareil à

d'invraisemblables coraux pâles, que je trouvais Milla, plus rose et

plus fraîche encore que ses fleurs. Les fenêtres, grandes ouvertes sur

le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le

bleu du large. Drapée dans une longue robe de surah chair, Milla

semblait plus nue que la nudité et, avec cela, si juvénile de formes et

de teint! Et la gracilité de cette nuque nacrée sous la fumée d'or des

cheveux!...

«--Vous ne boudez plus?...

«Et elle me tendait la main.

«--Étiez-vous assez de méchante humeur, hier?

«--Mais aussi quelle compagnie! Avouez, Milla, que...

«--Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de très honnêtes gens, mon

cher.

«--Vous les payez.

«--Et puis que vous faut-il de plus? Une lady pairesse, une princesse

authentique.

«Et, avertie par ma moue:

«--Ah! que voulez-vous? celles qui ne sont pas dans le train

entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du

talent. Quant à Lintano, c'est mon artiste et, de plus, mon professeur.

«--Rien que votre professeur?...

«--Vous voulez rire; et puis, si c'était mon plaisir.

«--Oh! je n'ai rien à dire.

«--Je l'espère bien. D'abord, c'est à lui que je dois mon talent et

notre succès; et notre tournée est une marche triomphale.

«--Et Rigobert!

«--Oh! vous ne le gobez pas non plus, celui-là, je l'ai bien vu. Il est

très commun, je vous l'accorde, mais c'est un très honnête homme.

«--Je veux bien vous croire. Où l'avez-vous connu?

«--Où je l'ai connu? Il est venu chez moi me proposer cette tournée.

C'est lui qui en a eu l'idée, une idée géniale, comme vous voyez.

«--Mais, enfin, d'où sort-il?

«--Oh! cela, je n'en sais rien.

«--Eh bien! moi, je le sais. C'est un ancien garçon de café.

«--Qu'à cela ne tienne. La Disdéri, qui gagne aujourd'hui cinq mille

francs par soirée, a vendu des oranges sur les quais de Naples.

«--Vous avez réponse à tout. Vous donnez, je crois, encore deux

représentations ici. Après, que comptez-vous faire?

«--Mais nous partons en Italie, nous jouons à Bordighera, à San-Remo, à

Gênes, puis à Nervi. Rappalo, Santa-Marguarita, toutes les stations de

la côte Ligure, et puis Livourne, où nous sommes attendus; de là nous

descendons sur Naples et remontons sur Florence, Milan et Venise: une

vraie tournée, comme vous voyez.

«--Et toujours avec Rigobert et Lintano?

«--Naturellement.

«--Et aucun autre homme ne vous accompagne?

«--Non, pourquoi?

«--Vous voyagez avec tous vos bijoux?

«--Certes.

«--Et vous en avez pour?...

«--Mes saphirs, mes diamants, mes émeraudes, mes rubis, de douze à

quinze cent mille francs.

«--Et vous ne savez pas un mot d'italien?

«--Non, c'est la première fois que je vais en Italie.

«--Eh bien! si vous ne revenez pas dévalisée...

«--Que voulez-vous dire?

«--Ah! vous êtes d'une belle imprudence! Vous allez courir les auberges

d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs.

«--Vous ne soupçonnez pas Lintano, ni Rigobert, je suppose?

«--Je ne soupçonne personne. Rigobert sort on ne sait d'où, et Lintano

est Italien.

«--Mais c'est abominable.

«--Oh! je n'ai pas dit qu'ils feraient la chose eux-mêmes, mais ils

peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontière, vous

êtes entre leurs mains.

«--Je vous déteste. Dites tout de suite que je serai assassinée.

«--Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peine inutile. On

n'assassine que les vieilles rentières, les jolies proies de votre

envergure sont toujours laissées indemnes.

«--Et si je vous jetais dehors, maintenant?...

«--Mes conseils valent cela. Oui, fichez-moi à la porte, mais méditez ce

que je vous ai dit; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime

réellement, Milla. On ne connaît vraiment la valeur que des bijoux qu'on

a perdus. Au point de vue réclame, un collier volé fait autrement de

bruit que la plus grosse vente, cornée et annoncée dans tous les

journaux.

«J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte.

«Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa santé s'altéra subitement, et

la jolie fille dut aller se reposer un mois à Antibes, dans la plus

absolue solitude. Désespoir de Lintano, cris et récriminations de

Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le dédit à son barnum et se tint

prudemment en deçà de la frontière.

«Un an après, Milla perdait son collier de saphirs; la pièce la plus

précieuse de son écrin lui était volée dans les conditions que vous

savez, et Milla prétend que je lui ai porté malheur.

«Et voilà pourquoi je ne suis peut-être pas tout à fait étranger au vol

des saphirs de Milla.»

AMERICAN DANCE

C'était encore au Carlston. Il était trois heures du matin, l'heure

lourde où les snobs égarés dans ce milieu soldent leur addition et

défilent, raides et gourmés, sous l'oeil impertinent des filles et la

prunelle avachie des fêtards... fêtards, bagnards. «La noce, quelle

tristesse!» comme l'a écrit judicieusement Donnay.

Il était donc trois heures, et Ponette, la valseuse attitrée du lieu,

avait fini de danser.

Les groupes, maintenant, acclamaient un nouveau couple. Un Américain,

assis à une table entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les

traits énergiques et d'autant plus précis dans cette face rasée, il

était le seul homme de l'assistance qui ne fût pas en smoking; mais,

dans son complet d'homespun et cravaté de rouge, il trouvait le moyen

d'avoir plus grande allure que tous les smokings rassemblés ce soir. Des

cheveux ras complètement blancs affirmaient cette physionomie déjà

singulière. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'affaires qui remuent,

là-bas, des pays et des millions? On pouvait prêter toutes les audaces

et toutes les combinaisons de génie à ces yeux pâles, pétillants

d'intelligence dans cette face tourmentée et glabre; mais ce n'était là

qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'était

qu'un noceur ataxique, et le mouvement de curiosité, qui venait de

pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout

au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place.

Les reins comme ankylosés, on eût dit que l'Américain ne pouvait se

lever de son siège. Galvanisé par les premières mesures de la polka, il

avait redressé son buste et fait signe à une des femmes assises auprès

de lui. Ce Yankee fourbu était un enragé valseur. Assidu du Carlston, il

y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitués. Ponette et

_Jambe de Laine_ (on l'avait surnommé ainsi) étaient les deux clous de

l'endroit. On venait exprès pour voir valser l'une et tituber l'autre;

les polkas et les cake walks de _Jambe de Laine_ étaient un spectacle

unique et décevant: c'était d'abord le pénible travail de ce grand

corps, on eût dit paralysé, pour se mettre debout. Les pieds

trépignaient et patinaient sur place, l'arrière-train trop lourd

demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, mû

comme par un ressort: un automate, et, saisissant sa danseuse par la

taille, _Jambe de Laine_ partait, s'élançait à la fois léger et

frénétique dans un admirable sentiment de la musique et du rythme.

_Jambe de Laine_ était un danseur émérite, mais ses membres

n'obéissaient plus à sa volonté; et parfois il lui arrivait de s'appuyer

sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se

ployait, alors, dans une espèce de révérence agenouillée, un grand salut

plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des

bravos et des cris de la salle. Un rire hystérique secouait toutes les

femmes; les tables, que frôlait le couple en tourbillonnant, le

saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis,

tout à coup, _Jambe de Laine_ chancelait, pantin disloqué, entre les

bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le déposer sur

la première chaise vacante. _Jambe de Laine_ s'y écroulait, comme cassé

en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents

apparues dans un sourire formidable. Il restait là, les yeux noyés et le

front moite, et une des filles épongeait avec son mouchoir la sueur du

Yankee, et c'était lamentable et grotesque, cette danse ataxique

d'attardé viveur.

--Un peu attristant quand même, les entrechats de cet échappé de la

douche! Regardez ses mouvements. La maison de santé le guette!

--La maison de santé et la camisole de force! soulignait Henri Tramsel.

--Pourquoi la camisole de force? cet Américain possède toute son

intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volonté. Édouard

Harvey adore la danse et s'y acharne avec une déconcertante opiniâtreté.

Oui, malgré ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les

nuits danser ici. La chose n'a rien de ridicule. Les filles qui

l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet

emploi aussi généreusement que si elles étaient ses maîtresses, et

pourtant, quand il remontera tout à l'heure dans son automobile (car il

a sa Panhard à la porte), il n'y installera ces deux créatures que pour

les déposer à leur hôtel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa

villa du Cap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil,

il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur

admirable. Je ne connais ici que le danseur attitré de Ponette qui

bostonne aussi bien que lui.

--Quand ses jambes ne se dérobent pas sous lui!

--Et c'est là où s'affirme son extraordinaire énergie. Ces danses, qu'il

arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets, à exécuter dans leurs

rythmes avec cette précision inouïe, Édouard Harvey y déploie, toutes

les nuits, autant de volonté qu'il en a dépensée pendant vingt-cinq ans

pour ramasser sa colossale fortune.

--Et puis, à son âge, après tout, on a le droit de faiblir! lançait

étourdiment le petit Marcel Baudran.

--A son âge! Quel âge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses

cheveux blancs qui vous trompent. Harvey n'a pas plus de quarante-cinq

ans. Vous ne l'avez pas regardé? Son visage est très jeune. Il n'a pas

une ride, les modelés n'en ont pas bougé, les traits sont fermes,

accusés et d'une netteté que je lui envie. C'est une médaille sans

bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncements, aucune des tares de nos

quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnifique exemple de

l'énergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine

histoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le piédestal du

Colleone.

--Ah! vous avez une histoire à placer! contez-la donc, très cher.

--Oh! contée par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intéressant serait

de l'entendre raconter par Harvey lui-même.

--Il n'y a pas moyen?

--Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout à

sa danse.

--Et demain?

--Vous plaisantez, il faudrait vous présenter et Harvey ne se laisse pas

présenter les gens comme cela.

--Vous êtes poli...

--Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se méfie des tapeurs.

--Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! éclatait Baudran

devenu familier.

--Mais certainement, il grille. Allons, exécutez-vous, Maxence.

--Eh bien! voilà:

«Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait à

l'Exposition de Chicago. Américains du Sud et Américains du Nord se

précipitaient alors en masse à ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde

exultait d'orgueil à la pensée de contrebalancer, à coup de millions et

d'innovations hardies, la réputation de la vieille Europe. Des pays

entiers se déplaçaient pour aller applaudir sur les lieux mêmes le

grandissant progrès de la libre Amérique, et Édouard Harvey était trop

Yankee pour manquer une telle manifestation.

«Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la

légende en train de s'établir de la prodigieuse activité de l'industrie

américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago

quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne

sais quelles usines et entreprises minières dans le Massachusetts et le

Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui

l'intuition des trusts.

«Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels

de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente à

cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey,

alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que l'on ne

rencontre que là-bas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies

femmes... La passion des sports, la folie des fleurs rares et la

gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle

réputation de gentleman. A New York, à Paris, à Berlin, comme à Londres,

les orchidées et les maîtresses d'Édouard Harvey sont un propos courant,

mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème

sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen

de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince

avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey était

à la fois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle:

le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et

lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux

reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la

robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le désir, le

rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie

duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son

oeuvre _Symphonie en blanc, rose et or_. Les races jeunes peuvent seules

produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté,

mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très

jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait

trop craint de froisser la jeune femme.

«Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa

situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et

l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle

beauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et

énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément

tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait

et flirtait dans les salons de l'hôtel. Il y avait bal et comédie tous

les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au

baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme

dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze

heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant

par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il

traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de

valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.

«Un soir, que la déveine au jeu avait vidé son portefeuille, se trouvant

la tête un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait

directement chez lui. Le portier d'étage lui ouvrait sa porte. Son valet

de chambre n'était pas là. Harvey donnait l'électricité et commençait à

se déshabiller. Un bruit léger dans la pièce voisine attirait son

attention: Mme Harvey était donc déjà rentrée, à moins que ce ne fût la

femme de chambre préparant la couverture. Le banquier entrait chez sa

femme, l'électricité s'y éteignait aussitôt, des pas couraient sur le

tapis et une porte se refermait. Le banquier avait dérangé quelqu'un...,

un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits

des rats d'hôtel; les écrins de Mme Harvey étaient de ceux pour qui l'on

peut risquer un coup d'audace, mais la beauté de la jeune femme était

aussi de nature à inspirer toutes les témérités.

«Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait

s'échapper... Appeler, c'était très bien si c'était un rat d'hôtel! Le

personnel accouru se saisirait du misérable. Mais si l'individu, qu'il

avait dérangé et qui se cachait certainement là, était un soupirant de

sa femme, pis, s'il s'était introduit de complicité avec Mme Harvey,

c'était la jeune femme à jamais compromise, un irréparable scandale! Et

puis, en somme, Mme Harvey n'était peut-être pas coupable. Cet amoureux,

si c'en était un, avait peut-être risqué ce coup d'audace à son insu. Le

banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la cheminée et se

dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'était celle du

cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clarté crue

inondait la pièce. Rien. Le cabinet était vide. Une espèce de penderie,

où l'Américaine entassait ses malles et l'excédent de sa garde-robe,

faisait suite à ce cabinet. C'était une vaste chambre sans issue, qui

servait aussi de débarras. Harvey y pénétrait. Rien que des peignoirs et

des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le

couvercle d'une de ces malles bougeait, c'était une énorme malle en

osier. La clef était demeurée sur l'une des serrures. Avec un

merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait

dessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au même instant:

«--Tiens, c'est vous! que faites-vous donc là? demandait la jeune femme.

«--Rien. En rentrant, tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous

savez, dans ces hôtels! Rien, en effet! j'avais rêvé.

«--Dans ces hôtels! oh! le Barlster est trop bien surveillé!

«Puis, avec un sourire qui découvrait toutes ses dents:

«--Me feriez-vous l'honneur d'être jaloux, par exemple?

«--Pourquoi pas?

«Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier,

il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.

«--Pourquoi pas? et il fixait la nudité radieuse de la jeune femme

debout devant lui.

«--C'est que, si vous me soupçonniez, vous m'autoriseriez à tout,

Édouard, et du bout de son éventail elle frôlait la joue de son mari.

«--Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Américain, qui sentait

maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pièce bien

encombrée. Vous tenez à tous ces colis? On pourrait en faire descendre

quelques-uns à la réserve des bagages. Cette malle en osier, par

exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas?

«--Moi! Pas du tout, elle est vide.

«--Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling?

«--Si vous voulez, j'ai sommeil, Édouard, et les deux époux rentraient

dans leur chambre à coucher.

«Il fermait soigneusement la porte de la penderie à clef, à clef la

porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-là, auprès de Mme

Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la

malle dans les réserves de l'hôtel, qui sont d'immenses caves

construites immédiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient

encore un mois leur séjour à Chicago. Au départ, l'Américain négligeait

de réclamer la malle. Il la laissait dans les réserves, où elle doit

être encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il réussi à

s'échapper ou y est-il mort étouffé? En ce cas, la puanteur du corps en

décomposition a dû révéler sa présence, même à travers les remugles

moisis des caves du Barlster; mais, en Amérique, les grands hôtels ont

trop le souci de leur respectabilité pour que l'on y découvre jamais un

cadavre, et voilà, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet

incorrigible danseur.»

TABLE DES MATIÈRES

ELLEN

I. L'arrêt 1

II. Pour guérir 13

III. Lettres de Cannes 25

IV. Bains de soleil 36

V. La maison en fête 54

VI. Harry Astlher 66

VII. Gladys Harvey 79

VIII. Trois dames dans l'île 92

IX. La vie et le rêve 105

Épilogue 120

TRAINS DE LUXE

DE MILAN A VENISE.

I. Ce que femme veut 127

II. La nuit unique 139

SUR LES LACS.

I. Classes dirigeantes! 149

II. Les dessous de ma femme 157

III. Respectability 166

MONTE-CARLO.

I. La question du pourboire 177

II. Nuits d'Italie 186

III. Pudeurs anglaises 198

CHOSES DE LA-BAS.

I. Un soir aux Zatteré 209

II. Le danger des gondoles 221

III. Opérations yankees 233

IV. Banlieues de Londres 244

La Conquête de Paris 255

LEURS ÉCRINS.

I. Autour d'un collier 267

II. La Disdéri 278

III. Les saphirs de Milla 290

American Dance 303

16-11-05.--Tours, Imp. E. ARRAULT.

PIERRE DOUVILLE, Éditeur

_28, rue de Trévise, Paris_

DERNIÈRES PUBLICATIONS

à 3 fr. 50 le volume

FÉLICIEN CHAMPSAUR

Dinah Samuel, moeurs de théâtre, couv. illustrée. 1 vol.

L'Ingénue. 100 dessins, tirés en deux tons, de _Maurice

de Lambert_. Grand format. 1 vol.

Le Coucou. Couverture de _Manuel Orazi_. 1 vol.

JEAN BOSC

Le Vice Marin, confessions d'un matelot. 1 vol.

JEAN LORRAIN

Le Crime des Riches. _Couverture d'Albert Guillaume._ 1 vol.

PAUL BRULAT

L'Aventure de Cabassou. Nombreuses illustrations et

couverture en couleurs de _Widhopff_. 1 vol.

JULES HOCHE

Le Mauvais Baiser. Illustrations et couverture en couleurs

de _A. Pecoud_. 1 vol.

MAURICE HUET

Sabres de Bois, Fusils de Paille!!! Roman de moeurs

militaires. 1 vol.

FERNAND NIEF

Phryné la Courtisane. Illustrations en couleurs d'après

les peintures de _A. Thivet_. 1 vol.

DOCTEUR DE LUSI

La Femme Moderne, son Hygiène, sa Beauté, ses Enfants. 1 vol.

G. de Malherbe. Imprimeur. 12. Passage des Favorites, Paris (XVe)

Notes du transcripteur

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

Les passages en italique sonts notés _entre caractères soulignés_.

Ellen · 第 16 / 16 段