bouffissure de ses joues blafardes, sa face à la fois effrontée et
basse, son obséquiosité insolente, tout, jusqu'à sa pelisse de cabot en
tournée et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me
présentait, ne me revenait pas davantage; un visage hâve et pâle aux
paupières et à la bouche tombantes, comme lâchées du bas, un profil
assez pur d'ailleurs, mais comme émacié de chlorose, s'aggravait encore
de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues à tous
les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prétention
répandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux
vis-à-vis de Milla m'emplissaient soudain d'une sourde exaspération. En
vérité, ce cabot l'affichait; j'ai su, depuis, qu'il se disait son
amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout à la joie d'avoir fait
salle comble, elle monologuait ses succès, ses triomphes:
«--Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en délire, un
public comme je n'en ai encore jamais eu: trois grands-ducs et des
fleurs!...
«Et les deux hommes renchérissaient, et le musicien s'enthousiasmait, et
les deux fournisseurs aussi; c'était, dans le plein air de Monte-Carlo,
la même fièvre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de
première. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'étais
furieux.
«--Vous verrai-je ce soir? demandai-je à l'infante.
«--Ce soir, impossible; je suis l'invitée de ces dames: la princesse
Strasimoff et lady Glanhow.
«Et Milla me présentait les deux femmes, demeurées un peu en arrière.
«--Et demain?
«--Demain, dans la matinée, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant
dix heures.
«Sem, le caricaturiste attitré de la station, se dirigeait vers nous,
son terrible crayon caché dans le creux de sa main. Peu soucieux de
figurer dans une planche sensationnelle de son prochain album, je
quittais le groupe:
«--A demain, me répétait Milla.
«Milla avait pourtant des amis de goût. La décoration du petit salon où
j'étais reçu le lendemain, en était une preuve. Toute la pièce était
fleurie de branches d'amandiers. C'est au milieu de floconnements
roses, dans un cadre, on eût dit, d'estampes japonaises, tant
l'enchevêtrement de toutes ces ramures neigeuses se détachait, pareil à
d'invraisemblables coraux pâles, que je trouvais Milla, plus rose et
plus fraîche encore que ses fleurs. Les fenêtres, grandes ouvertes sur
le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le
bleu du large. Drapée dans une longue robe de surah chair, Milla
semblait plus nue que la nudité et, avec cela, si juvénile de formes et
de teint! Et la gracilité de cette nuque nacrée sous la fumée d'or des
cheveux!...
«--Vous ne boudez plus?...
«Et elle me tendait la main.
«--Étiez-vous assez de méchante humeur, hier?
«--Mais aussi quelle compagnie! Avouez, Milla, que...
«--Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de très honnêtes gens, mon
cher.
«--Vous les payez.
«--Et puis que vous faut-il de plus? Une lady pairesse, une princesse
authentique.
«Et, avertie par ma moue:
«--Ah! que voulez-vous? celles qui ne sont pas dans le train
entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du
talent. Quant à Lintano, c'est mon artiste et, de plus, mon professeur.
«--Rien que votre professeur?...
«--Vous voulez rire; et puis, si c'était mon plaisir.
«--Oh! je n'ai rien à dire.
«--Je l'espère bien. D'abord, c'est à lui que je dois mon talent et
notre succès; et notre tournée est une marche triomphale.
«--Et Rigobert!
«--Oh! vous ne le gobez pas non plus, celui-là, je l'ai bien vu. Il est
très commun, je vous l'accorde, mais c'est un très honnête homme.
«--Je veux bien vous croire. Où l'avez-vous connu?
«--Où je l'ai connu? Il est venu chez moi me proposer cette tournée.
C'est lui qui en a eu l'idée, une idée géniale, comme vous voyez.
«--Mais, enfin, d'où sort-il?
«--Oh! cela, je n'en sais rien.
«--Eh bien! moi, je le sais. C'est un ancien garçon de café.
«--Qu'à cela ne tienne. La Disdéri, qui gagne aujourd'hui cinq mille
francs par soirée, a vendu des oranges sur les quais de Naples.
«--Vous avez réponse à tout. Vous donnez, je crois, encore deux
représentations ici. Après, que comptez-vous faire?
«--Mais nous partons en Italie, nous jouons à Bordighera, à San-Remo, à
Gênes, puis à Nervi. Rappalo, Santa-Marguarita, toutes les stations de
la côte Ligure, et puis Livourne, où nous sommes attendus; de là nous
descendons sur Naples et remontons sur Florence, Milan et Venise: une
vraie tournée, comme vous voyez.
«--Et toujours avec Rigobert et Lintano?
«--Naturellement.
«--Et aucun autre homme ne vous accompagne?
«--Non, pourquoi?
«--Vous voyagez avec tous vos bijoux?
«--Certes.
«--Et vous en avez pour?...
«--Mes saphirs, mes diamants, mes émeraudes, mes rubis, de douze à
quinze cent mille francs.
«--Et vous ne savez pas un mot d'italien?
«--Non, c'est la première fois que je vais en Italie.
«--Eh bien! si vous ne revenez pas dévalisée...
«--Que voulez-vous dire?
«--Ah! vous êtes d'une belle imprudence! Vous allez courir les auberges
d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs.
«--Vous ne soupçonnez pas Lintano, ni Rigobert, je suppose?
«--Je ne soupçonne personne. Rigobert sort on ne sait d'où, et Lintano
est Italien.
«--Mais c'est abominable.
«--Oh! je n'ai pas dit qu'ils feraient la chose eux-mêmes, mais ils
peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontière, vous
êtes entre leurs mains.
«--Je vous déteste. Dites tout de suite que je serai assassinée.
«--Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peine inutile. On
n'assassine que les vieilles rentières, les jolies proies de votre
envergure sont toujours laissées indemnes.
«--Et si je vous jetais dehors, maintenant?...
«--Mes conseils valent cela. Oui, fichez-moi à la porte, mais méditez ce
que je vous ai dit; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime
réellement, Milla. On ne connaît vraiment la valeur que des bijoux qu'on
a perdus. Au point de vue réclame, un collier volé fait autrement de
bruit que la plus grosse vente, cornée et annoncée dans tous les
journaux.
«J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte.
«Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa santé s'altéra subitement, et
la jolie fille dut aller se reposer un mois à Antibes, dans la plus
absolue solitude. Désespoir de Lintano, cris et récriminations de
Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le dédit à son barnum et se tint
prudemment en deçà de la frontière.
«Un an après, Milla perdait son collier de saphirs; la pièce la plus
précieuse de son écrin lui était volée dans les conditions que vous
savez, et Milla prétend que je lui ai porté malheur.
«Et voilà pourquoi je ne suis peut-être pas tout à fait étranger au vol
des saphirs de Milla.»
AMERICAN DANCE
C'était encore au Carlston. Il était trois heures du matin, l'heure
lourde où les snobs égarés dans ce milieu soldent leur addition et
défilent, raides et gourmés, sous l'oeil impertinent des filles et la
prunelle avachie des fêtards... fêtards, bagnards. «La noce, quelle
tristesse!» comme l'a écrit judicieusement Donnay.
Il était donc trois heures, et Ponette, la valseuse attitrée du lieu,
avait fini de danser.
Les groupes, maintenant, acclamaient un nouveau couple. Un Américain,
assis à une table entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les
traits énergiques et d'autant plus précis dans cette face rasée, il
était le seul homme de l'assistance qui ne fût pas en smoking; mais,
dans son complet d'homespun et cravaté de rouge, il trouvait le moyen
d'avoir plus grande allure que tous les smokings rassemblés ce soir. Des
cheveux ras complètement blancs affirmaient cette physionomie déjà
singulière. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'affaires qui remuent,
là-bas, des pays et des millions? On pouvait prêter toutes les audaces
et toutes les combinaisons de génie à ces yeux pâles, pétillants
d'intelligence dans cette face tourmentée et glabre; mais ce n'était là
qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'était
qu'un noceur ataxique, et le mouvement de curiosité, qui venait de
pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout
au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place.
Les reins comme ankylosés, on eût dit que l'Américain ne pouvait se
lever de son siège. Galvanisé par les premières mesures de la polka, il
avait redressé son buste et fait signe à une des femmes assises auprès
de lui. Ce Yankee fourbu était un enragé valseur. Assidu du Carlston, il
y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitués. Ponette et
_Jambe de Laine_ (on l'avait surnommé ainsi) étaient les deux clous de
l'endroit. On venait exprès pour voir valser l'une et tituber l'autre;
les polkas et les cake walks de _Jambe de Laine_ étaient un spectacle
unique et décevant: c'était d'abord le pénible travail de ce grand
corps, on eût dit paralysé, pour se mettre debout. Les pieds
trépignaient et patinaient sur place, l'arrière-train trop lourd
demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, mû
comme par un ressort: un automate, et, saisissant sa danseuse par la
taille, _Jambe de Laine_ partait, s'élançait à la fois léger et
frénétique dans un admirable sentiment de la musique et du rythme.
_Jambe de Laine_ était un danseur émérite, mais ses membres
n'obéissaient plus à sa volonté; et parfois il lui arrivait de s'appuyer
sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se
ployait, alors, dans une espèce de révérence agenouillée, un grand salut
plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des
bravos et des cris de la salle. Un rire hystérique secouait toutes les
femmes; les tables, que frôlait le couple en tourbillonnant, le
saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis,
tout à coup, _Jambe de Laine_ chancelait, pantin disloqué, entre les
bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le déposer sur
la première chaise vacante. _Jambe de Laine_ s'y écroulait, comme cassé
en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents
apparues dans un sourire formidable. Il restait là, les yeux noyés et le
front moite, et une des filles épongeait avec son mouchoir la sueur du
Yankee, et c'était lamentable et grotesque, cette danse ataxique
d'attardé viveur.
--Un peu attristant quand même, les entrechats de cet échappé de la
douche! Regardez ses mouvements. La maison de santé le guette!
--La maison de santé et la camisole de force! soulignait Henri Tramsel.
--Pourquoi la camisole de force? cet Américain possède toute son
intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volonté. Édouard
Harvey adore la danse et s'y acharne avec une déconcertante opiniâtreté.
Oui, malgré ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les
nuits danser ici. La chose n'a rien de ridicule. Les filles qui
l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet
emploi aussi généreusement que si elles étaient ses maîtresses, et
pourtant, quand il remontera tout à l'heure dans son automobile (car il
a sa Panhard à la porte), il n'y installera ces deux créatures que pour
les déposer à leur hôtel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa
villa du Cap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil,
il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur
admirable. Je ne connais ici que le danseur attitré de Ponette qui
bostonne aussi bien que lui.
--Quand ses jambes ne se dérobent pas sous lui!
--Et c'est là où s'affirme son extraordinaire énergie. Ces danses, qu'il
arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets, à exécuter dans leurs
rythmes avec cette précision inouïe, Édouard Harvey y déploie, toutes
les nuits, autant de volonté qu'il en a dépensée pendant vingt-cinq ans
pour ramasser sa colossale fortune.
--Et puis, à son âge, après tout, on a le droit de faiblir! lançait
étourdiment le petit Marcel Baudran.
--A son âge! Quel âge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses
cheveux blancs qui vous trompent. Harvey n'a pas plus de quarante-cinq
ans. Vous ne l'avez pas regardé? Son visage est très jeune. Il n'a pas
une ride, les modelés n'en ont pas bougé, les traits sont fermes,
accusés et d'une netteté que je lui envie. C'est une médaille sans
bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncements, aucune des tares de nos
quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnifique exemple de
l'énergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine
histoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le piédestal du
Colleone.
--Ah! vous avez une histoire à placer! contez-la donc, très cher.
--Oh! contée par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intéressant serait
de l'entendre raconter par Harvey lui-même.
--Il n'y a pas moyen?
--Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout à
sa danse.
--Et demain?
--Vous plaisantez, il faudrait vous présenter et Harvey ne se laisse pas
présenter les gens comme cela.
--Vous êtes poli...
--Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se méfie des tapeurs.
--Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! éclatait Baudran
devenu familier.
--Mais certainement, il grille. Allons, exécutez-vous, Maxence.
--Eh bien! voilà:
«Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait à
l'Exposition de Chicago. Américains du Sud et Américains du Nord se
précipitaient alors en masse à ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde
exultait d'orgueil à la pensée de contrebalancer, à coup de millions et
d'innovations hardies, la réputation de la vieille Europe. Des pays
entiers se déplaçaient pour aller applaudir sur les lieux mêmes le
grandissant progrès de la libre Amérique, et Édouard Harvey était trop
Yankee pour manquer une telle manifestation.
«Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la
légende en train de s'établir de la prodigieuse activité de l'industrie
américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago
quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne
sais quelles usines et entreprises minières dans le Massachusetts et le
Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui
l'intuition des trusts.
«Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels
de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente à
cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey,
alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que l'on ne
rencontre que là-bas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies
femmes... La passion des sports, la folie des fleurs rares et la
gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle
réputation de gentleman. A New York, à Paris, à Berlin, comme à Londres,
les orchidées et les maîtresses d'Édouard Harvey sont un propos courant,
mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème
sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen
de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince
avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey était
à la fois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle:
le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et
lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux
reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la
robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le désir, le
rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie
duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son
oeuvre _Symphonie en blanc, rose et or_. Les races jeunes peuvent seules
produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté,
mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très
jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait
trop craint de froisser la jeune femme.
«Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa
situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et
l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle
beauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et
énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément
tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait
et flirtait dans les salons de l'hôtel. Il y avait bal et comédie tous
les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au
baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme
dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze
heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant
par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il
traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de
valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.
«Un soir, que la déveine au jeu avait vidé son portefeuille, se trouvant
la tête un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait
directement chez lui. Le portier d'étage lui ouvrait sa porte. Son valet
de chambre n'était pas là. Harvey donnait l'électricité et commençait à
se déshabiller. Un bruit léger dans la pièce voisine attirait son
attention: Mme Harvey était donc déjà rentrée, à moins que ce ne fût la
femme de chambre préparant la couverture. Le banquier entrait chez sa
femme, l'électricité s'y éteignait aussitôt, des pas couraient sur le
tapis et une porte se refermait. Le banquier avait dérangé quelqu'un...,
un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits
des rats d'hôtel; les écrins de Mme Harvey étaient de ceux pour qui l'on
peut risquer un coup d'audace, mais la beauté de la jeune femme était
aussi de nature à inspirer toutes les témérités.
«Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait
s'échapper... Appeler, c'était très bien si c'était un rat d'hôtel! Le
personnel accouru se saisirait du misérable. Mais si l'individu, qu'il
avait dérangé et qui se cachait certainement là, était un soupirant de
sa femme, pis, s'il s'était introduit de complicité avec Mme Harvey,
c'était la jeune femme à jamais compromise, un irréparable scandale! Et
puis, en somme, Mme Harvey n'était peut-être pas coupable. Cet amoureux,
si c'en était un, avait peut-être risqué ce coup d'audace à son insu. Le
banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la cheminée et se
dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'était celle du
cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clarté crue
inondait la pièce. Rien. Le cabinet était vide. Une espèce de penderie,
où l'Américaine entassait ses malles et l'excédent de sa garde-robe,
faisait suite à ce cabinet. C'était une vaste chambre sans issue, qui
servait aussi de débarras. Harvey y pénétrait. Rien que des peignoirs et
des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le
couvercle d'une de ces malles bougeait, c'était une énorme malle en
osier. La clef était demeurée sur l'une des serrures. Avec un
merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait
dessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au même instant:
«--Tiens, c'est vous! que faites-vous donc là? demandait la jeune femme.
«--Rien. En rentrant, tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous
savez, dans ces hôtels! Rien, en effet! j'avais rêvé.
«--Dans ces hôtels! oh! le Barlster est trop bien surveillé!
«Puis, avec un sourire qui découvrait toutes ses dents:
«--Me feriez-vous l'honneur d'être jaloux, par exemple?
«--Pourquoi pas?
«Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier,
il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.
«--Pourquoi pas? et il fixait la nudité radieuse de la jeune femme
debout devant lui.
«--C'est que, si vous me soupçonniez, vous m'autoriseriez à tout,
Édouard, et du bout de son éventail elle frôlait la joue de son mari.
«--Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Américain, qui sentait
maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pièce bien
encombrée. Vous tenez à tous ces colis? On pourrait en faire descendre
quelques-uns à la réserve des bagages. Cette malle en osier, par
exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas?
«--Moi! Pas du tout, elle est vide.
«--Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling?
«--Si vous voulez, j'ai sommeil, Édouard, et les deux époux rentraient
dans leur chambre à coucher.
«Il fermait soigneusement la porte de la penderie à clef, à clef la
porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-là, auprès de Mme
Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la
malle dans les réserves de l'hôtel, qui sont d'immenses caves
construites immédiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient
encore un mois leur séjour à Chicago. Au départ, l'Américain négligeait
de réclamer la malle. Il la laissait dans les réserves, où elle doit
être encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il réussi à
s'échapper ou y est-il mort étouffé? En ce cas, la puanteur du corps en
décomposition a dû révéler sa présence, même à travers les remugles
moisis des caves du Barlster; mais, en Amérique, les grands hôtels ont
trop le souci de leur respectabilité pour que l'on y découvre jamais un
cadavre, et voilà, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet
incorrigible danseur.»
TABLE DES MATIÈRES
ELLEN
I. L'arrêt 1
II. Pour guérir 13
III. Lettres de Cannes 25
IV. Bains de soleil 36
V. La maison en fête 54
VI. Harry Astlher 66
VII. Gladys Harvey 79
VIII. Trois dames dans l'île 92
IX. La vie et le rêve 105
Épilogue 120
TRAINS DE LUXE
DE MILAN A VENISE.
I. Ce que femme veut 127
II. La nuit unique 139
SUR LES LACS.
I. Classes dirigeantes! 149
II. Les dessous de ma femme 157
III. Respectability 166
MONTE-CARLO.
I. La question du pourboire 177
II. Nuits d'Italie 186
III. Pudeurs anglaises 198
CHOSES DE LA-BAS.
I. Un soir aux Zatteré 209
II. Le danger des gondoles 221
III. Opérations yankees 233
IV. Banlieues de Londres 244
La Conquête de Paris 255
LEURS ÉCRINS.
I. Autour d'un collier 267
II. La Disdéri 278
III. Les saphirs de Milla 290
American Dance 303
16-11-05.--Tours, Imp. E. ARRAULT.
PIERRE DOUVILLE, Éditeur
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G. de Malherbe. Imprimeur. 12. Passage des Favorites, Paris (XVe)
Notes du transcripteur
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
Les passages en italique sonts notés _entre caractères soulignés_.