--Admirable, vous la verrez çez moi. Oune Vénus Anadyomène, mais bien

plous oune femme dou Tintoret que dou Véronèze. Elle est frottée de roze

partout, dans les bonz endroits, avec des petits frisons d'or qui

z'alloument de zi de là. Zi ç'avais à la peindre, ah! ze crois qu'il

m'en faudrait dou vermillon et dou zaune de chrome zoure ma palette. Oun

vrai coucer de zoleil sour le Lido, que la noudité de Zinah!

--Et cette nudité-là n'a jamais tenté votre pinceau, Cantho?

--Oh! moi, ze ne m'attaque pas au nou, ze ne fais que le payzaçe.

--Et c'est peut-être un tort, entre nous. Un joli modèle est chose rare,

et la nudité d'une maîtresse a fait ici la fortune de plus d'un peintre.

On est très friand de morceaux de nu à Paris.

Nous n'en dîmes pas plus ce jour-là; nous nous étions attardés à

bavarder. Il était près de dix heures, et Cantho, qui n'avait pas

prévenu sa maîtresse, avait hâte de rentrer auprès d'elle. Zinah avait

dû l'attendre pour dîner: quel accueil allait-il trouver auprès d'elle?

Mme Cantho était coléreuse et loquace comme une rousse Italienne, et le

peintre appréhendait les bordées du seuil.

--Baste! ça préparera le petit scandale que vous méditez en vue de votre

exposition! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos voûté de

Cantho.

Le peintre avait les épaules trapues et un peu hautes, mais il les

bombait encore, en prévision des véhémences qui allaient pleuvoir

dessus.

Je hélais un rôdeur et je mettais mon Vénitien en fiacre.

--Où faut-il vous conduire?

--Rue des Abbesses, 34.

--Hum! c'est bien haut et la clientèle riche, Cantho, récalcitre à

Montmartre.

--Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze

vais çercer oun autre zite, z'aurais z'oune autre adreze pour mon

catalogue.

«34, rue des Abbesses», m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque

temps de là, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et

poussais jusque chez le peintre. Mon Vénitien habitait une véritable

cité d'artiste, au fond d'une cour dont tous les bâtiments étageaient,

du rez-de-chaussée au cinquième, des grandes baies vitrées d'atelier.

«Au troisième, escalier J», avait daigné me répondre un concierge

bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais à une porte

ornée de faux cuirs de Cordoue. C'était Cantho qui venait m'ouvrir et il

était en tenue de travail.

--Ah! z'est vous, çer ami, quelle çanze!

--Je vous dérange?

--Vous, zamais. Ze prépare mon ezpoziçion. Vous allez en zuzer. Z'ai

modèle.

--Comment, modèle! Vous m'avez dit que vous ne faisiez que le paysage.

--Oui, avant de venir à Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant,

ze fais le nou.

Tout en causant, Cantho m'avait poussé plus que conduit dans le

clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte: un flot de

clarté inondait un vaste hall; je m'arrêtai ébloui. Debout sur une table

à modèle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins

frottée de rose aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais

encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crêtés et droits,

les talons comme vermillonnés, les ongles des orteils et jusqu'à la

fleur ambrée du nombril, tout brillait dans cette créature d'un éclat

humide et nacré de coquillage. Comme une lumière émanait de cette chair

de pêche et de fleur, et, en vérité, ce modèle inattendu éclairait bien

plus l'atelier que la baie du vitrage.

--Mme Cantho, faisait le peintre... M. Ménard... Allons, zoiz z'aimable,

Zinah.

La femme tournait vers moi l'insolence d'un joli profil de dogaresse

courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur; ses narines seules

avaient frémi, comme celles d'une pouliche à l'odeur de la poudre. La

femme nue me déshabillait froidement d'un oeil clair et scrutateur. Deux

hommes assis sur un divan s'étaient levés à mon entrée.

--M. Armédo et M. Alfred Léviston. Vous connaizez zans doute zes

mezieurs?

En effet, je les connaissais de nom. Armédo est un des plus gros

courtiers grecs de Marseille, et Alfred Léviston est le richissime

banquier américain de New-York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de

Cantho?

Les deux hommes s'étaient rassis et avaient repris leurs cigarettes.

Cantho m'avait campé debout devant son chevalet. La nudité de sa

maîtresse y éclatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un

beau fruit. Tourmentée comme une flamme, la chevelure était un véritable

éclaboussement de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un effet

fantastique et fou; mais la couleur était admirable. On y reconnaissait

tout de suite la palette rutilante et le métier étourdissant de Cantho.

--Eh bien! qu'en dites-vous, çer ami? me demandait le peintre.

--Moi, j'en suis baba!

Je ne trouvais rien autre chose.

--N'est-ce pas, c'est tout à fait déconcertant, soulignait le Grec

Armédo. Qui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho,

réussirait ainsi la figure?

--Cantho s'est affirmé un des premiers peintres du nu, renchérissait le

Yankee, il a le mouvement de Boldini dans le tumulte de couleurs de

Whistler.

Que pouvais-je ajouter après cela! Mme Cantho, descendue de sa table,

servait à ces messieurs des sodas. Elle s'était drapée dans un caftan de

velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes

du docteur Mardrus. Ses étonnants talons vermillonnés ajoutaient encore

à l'illusion: ils couraient, on eût dit, teints de henné sur les rosaces

veloutées d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait

d'apporter un plateau chargé de verres et de sirops. Zinah, plus

indécente encore dans son caftan que dans sa nudité, présidait très

sérieuse à la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux

et des rios, où excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de

l'Adriatique, il n'était plus question. En véritable artiste, Cantho ne

vivait plus et ne respirait plus que pour son étude de nu.

--Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion.

D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armédo lui en

avait acheté dix, et Léviston quinze. Il lui en restait à peine une

vingtaine.

--Et vous attendez certainement un autre amateur?

--Mais oui, me répondait naïvement le peintre. M. De Lénancourt, le

directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonzée pour

aujourd'hui. Z'est oun amateur éclairé, m'a-t-on dit.

--Mais comment donc, mon cher! Mes compliments. Lénancourt est un homme

de goût. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier

féroce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se

poursuit en tout. La fortune de Lénancourt lui permet de cultiver l'art

dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de

bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce

qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.

Et, regardant fixement le peintre dans les yeux:

--Je vois que mes conseils ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd.

Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu.

Je vous l'avais bien dit: un beau modèle peut conduire à tout et vous

avez bien fait de compter sur Madame.

Et, m'étant incliné bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais

congé du couple averti.

Décidément, ce Cantho était né coiffé ou tout au moins réussissait

merveilleusement à l'être. Il avait su attirer sur lui attentions,

faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu;

des amateurs éclairés, enthousiastes de son talent, commanditèrent le

jeune maître et firent pour lui les frais de location des salles de la

rue de Sèze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse,

intéressée par les amateurs éclairés, célébra à l'envie cet événement

bien parisien. En huit jours, Zéno Cantho devint célèbre sur le

boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons

camarades venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho,

amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins.

On les cita juste comme les comparses de la pièce et les satellites

obligés de cette nouvelle gloire. Une étoile venait enfin de se lever au

ciel de l'art...

--Et une comète à son ciel de lit, insinuèrent de mauvais plaisants.

Mais la calomnie ne s'attaque qu'au véritable mérite; dans les milieux

d'amateurs éclairés, il n'était bruit que de la beauté, du charme

étrange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dévouée à la carrière

de son mari, elle en était le modèle et l'inspiratrice, et le vrai

talent du peintre ne s'était révélé que du jour où elle avait consenti à

poser devant lui...

--Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de médisants.

Enfin, c'était le ménage le plus uni, le plus touchant, et des

douairières du Faubourg, gagnées par le catholicisme militant de la

jeune femme, nièce, paraît-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce

du pape, la citaient comme exemple aux évaporées modern style de la Rive

gauche, la prônaient dans les salons les plus fermés.

Quant à Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune ménage habitait

maintenant un petit hôtel de la rue Fortuny et y recevait tous les

mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse

roumaine aussi.

Citée dans toutes les premières, la jolie Mme Cantho avait le tact

exquis de n'y paraître qu'avec un seul rang de perles, les perles

tombées des ciels nacrés et flous de son mari. On ne lui connaissait

qu'un défaut: une jalousie maladive et féroce pour ce brave Cantho, qui

pourtant ne la trompait pas; mais c'était plus fort qu'elle. Son

tempérament d'Italienne reprenait le dessus; cette Véronaise ne

plaisantait pas avec les infidélités supposées de Cantho. La duchesse de

Neurflize, née Champoiseau, eut même un bien joli mot à propos de cette

jalousie:

--Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari! Cela

lui gâte la vie. Songez, elle est même jalouse pour lui.

LEURS ÉCRINS

I

AUTOUR D'UN COLLIER

--Bravo, Ponette! comme elle danse!

Des femmes s'étaient levées et, le buste en avant, les deux mains

appuyées au rebord des tables, regardaient la jolie fille avancer et

reculer dans un remous de jupes de soie et de dentelles, souplement

docile au va-et-vient de son danseur. L'orchestre des Lautars, installé

entre deux colonnes de l'Atrium, martelait les mesures d'une valse.

Ponette et son danseur la bostonnaient, mais avec une telle souplesse et

un tel abandon dans l'absolue précision de leurs pas en avant et de

leurs pas en arrière, que la valse en devenait bien moins américaine

qu'espagnole. D'origine espagnole ou tout au moins brésilienne devait

être, en effet, le danseur de Ponette.

Et c'était très plastique en même temps que très excitant, ce presque

viol valsé par ce fin et souple danseur brun englouti, on eut dit, dans

des jupes de femme. Aussi les mains baguées de l'assistance

applaudissaient-elles à tout rompre, tandis que les colliers de vraies

et de fausses perles frissonnaient sur les gorges moites.

La scène se passait au Carlston, le Maxim's de Monte-Carlo, Carlston, le

cabaret de nuit où viennent se vider les salles de jeux après la sortie

du théâtre.

La mode était, ce dernier hiver, d'y aller voir valser Ponette. C'était

une assez jolie fille d'une souplesse de clown, dans des robes molles et

floues qui ne lui tenaient pas au corps. Elle dansait, comme on se

déshabille, avec une amusante impudeur.

Tous les yeux dévisageaient maintenant un autre couple. Un homme aux

épaules solides venait d'entrer, la tête haute et les reins cambrés. Une

gracilité toute frissonnante de satin paille, des seins menus, des

épaules tombantes, une chair de pâte tendre, tant le grain en était fin

sous le chatoiement des plus belles perles; une femme statuette

l'accompagnait: «La Disdéri, la Disdéri.» Le nom courait de bouche en

bouche. Il y a dix ans à peine, marchande d'oranges sur les quais de

Naples, aujourd'hui un des bibelots d'alcôve les plus coûteux de

l'Europe, la Disdéri, vingt-sept ans à peine, mais l'air d'en avoir

seize dans sa minceur déliée et souple, est un des vivants exemples de

l'omnipotence de la beauté sur les sens, combien oblitérés pourtant! des

mâles contemporains. La Disdéri est le triomphe de la grâce nerveuse, de

la pureté des lignes et de la jeunesse.

La Disdéri était alors la fille la plus luxueusement entretenue de tout

Paris et, en effet, sir Thomas Forgett l'accompagnait. L'homme aux

épaules de colosse, qui venait d'entrer avec elle, n'était autre que le

roi du cuivre. Cet espèce de géant à la lèvre rasée, au teint cuit de

hâle, et semblable, en vérité, à quelque commodore dans le brutal

épanouissement d'une quarantaine hâlée et brûlée aux vents de tous les

Océans et aux poudres de toutes les mines, résumait une des plus grosses

fortunes d'outre-mer. Thomas Forgett était deux fois milliardaire, et ce

fabuleux capital symbolisait l'énergie de toute une race, car à dix-huit

ans Forgett était petit commis chez Léviston, Harvey et Cie, les

banquiers de Boston. Ce bon Yankee avait mis vingt-deux ans à gagner ses

deux milliards; aussi les perles de la Disdéri étaient-elles admirables.

Leurs trois rangs avaient coûté trois cents mille francs; le collier

venait en droite ligne de Ceylan, c'est-à-dire que sur le marché il eût

valu le double; et c'était là une des moindres folies de l'Américain,

car les débuts de la Disdéri à Londres avaient coûté tout autant, sinon

plus, au yankee. Forgett avait eu cette fantaisie de faire consacrer le

talent de sa maîtresse par la presse et l'opinion. La Disdéri venait de

danser dans un ballet commandé, partition et poème, aux deux maîtres les

plus en vogue de Milan, puis le ballet avait été imposé au théâtre. Il

se trouvait, d'ailleurs, que l'Italienne dansait à miracle. La Disdéri

était trop bien faite pour ne pas créer du charme et de l'harmonie dans

chacun de ses mouvements, mais ce n'étaient ni ce charme ni cette beauté

qui préoccupaient ce soir-là le Carlston. Toutes les femmes ne voyaient

que les trois rangs de perles et la fortune inespérée de cette marchande

d'oranges entretenue par ce milliardaire. Les hommes, eux, devenus muets

avec des prunelles haineuses et des visages fermés, toisaient à la fois

l'heureux amant de cette adorable fille et le détenteur d'aussi

fabuleuses sommes: le bonheur d'autrui nous paraît toujours immérité.

--C'est scandaleux! Il a encore gagné ce soir.

--Combien?

--Soixante-dix mille! Il a une chance de cocu...

--... Rétrospectif, car, vous savez, la Disdéri ne le trompe pas.

--Ah!

--Forgett est sur l'oeil. Il paie royalement, mais sa maîtresse est la

Mie du Roy. Un paillon, elle serait cassée aux gages.

--Alors, Ninetta est fidèle?

--Ninetta sait compter, elle y perdrait trop.

--Songez! un homme qui gagne soixante-dix mille par jour!

--A Monte-Carlo et le triple en Amérique.

--Aussi, la donzelle a de belles perles.

--Ah! pour ce qu'elles coûtent à son seigneur et maître!

--Et puis, ces perles, les gardera-t-elle longtemps?

--Que voulez-vous dire?

--Je me comprends... Oui, Forgett reprend aussi vite ce qu'il donne,

c'est un comptable inexorable. Il a un sens effroyablement exact du doit

et de l'avoir.

--Je ne saisis pas.

--Et son histoire avec Éva Linières! Vous êtes le seul à l'ignorer,

alors?

--Quelle histoire?

--Mais l'histoire du collier. Tenez, je vais vous la dire, vous me

faites pitié.

Je m'étais rapproché et je tendais l'oreille.

--Vous connaissez Éva Linières, n'est-ce pas? le piment canaille de ce

corps de garçon aux jambes héronnières, le charme équivoque de cette

gorge plate et de ce ventre absent; Éva Linières, l'idéal androgyne pour

collégiens et vieux messieurs; Éva Linières, l'être de toutes les

perversions et de toutes les perversités, avec ses gestes de clown et

ses déhanchements de voyou couronnés par le plus adorable visage

d'archange de Gozzoli: grands yeux en caverne dans l'ovale le plus pur,

lèvres rouges et sinueuses, narines vibrantes de petite âme éperdue; Éva

Linières, le plus excitant des articles parisiens: langueur de

poitrinaire et vices de jeune détenu.

«Éva Linières est aussi une des femmes les plus chères de la galanterie

cosmopolite, et Thomas Forgett, qui a le goût des restaurants cotés et

des femmes ruineuses, avait, il y a deux ans, tiqué sur ce produit bien

parisien de notre civilisation. L'Américain affichait la petite actrice,

et l'actrice affichait le milliardaire. Monte-Carlo était le théâtre de

leurs vanités. Éva ne quittait pas les salles de jeux, gagnant et

perdant tour à tour, ahurissant la galerie de son sang-froid et de sa

prodigalité. Elle puisait sans compter dans la bourse de son amant et

promenait, comme aujourd'hui la Disdéri, les plus beaux rangs de perles:

Forgett a le goût des bêtes de luxe et des exhibitions dispendieuses.

«Après un mois de Monte-Carlo, l'Américain en eut soudain assez: des

affaires le rappelaient à Paris, il signifiait à l'actrice son désir de

partir et fixait même le jour. Il devait être à ses bureaux le lundi

matin; on partirait le dimanche par le rapide. Le vendredi matin, un

chèque arrivait recommandé à l'adresse de l'Américain, et à dix heures

il rentrait du Crédit Lyonnais avec la coquette somme de cinquante

mille, le denier nécessaire pour solder la note de la semaine, quelques

menues créances chez les fournisseurs et les frais de voyage.

«--De la galette! Chic, faisait la petite actrice. Prête-moi cinq mille.

«--Soit, mais vous me gênez beaucoup, ma chère; je ne voudrais pas

redemander de l'argent à Paris. Je serais ridicule. Enfin, soit, vous

les voulez. Les voici.

«--Vous êtes tout plein gentil, j'ai les pouces qui me piquent, je sens

que je vais gagner.

«--Je sens que vous allez perdre.

«Et, ayant distrait dix billets de la liasse, Forgett en remettait cinq

à l'actrice et en gardait cinq pour lui; il mettait le reste dans sa

valise et, forcé d'aller à Menton prendre congé de quelques parents

installés à la Grande-Bretagne, disait au revoir à sa maîtresse. Éva

Linières courait au Casino.

«Le Yankee rentrait le soir pour dîner. Il trouvait la jeune femme assez

agitée.

--«Eh bien! vous avez gagné? lui demandait-il.

--«Non, j'ai perdu, et puis j'ai quelque chose à vous dire--et la voix

d'Éva devenait enfantine--j'ai pris les quarante mille francs dans la

valise, j'ai joué et j'ai aussi perdu. Oh! mon ami, ne me grondez pas,

ne me dites pas que cela vous contrarie. J'ai eu tort, je le sais, mais

vous n'avez qu'à envoyer un télégramme à votre maison demain, et puis

ici, sur votre signature, on vous avancera tout ce que vous voudrez.

«Et la voix implorait, piteuse.

«--Mais où voyez-vous que cela me contrarie, ma chère? C'est un peu

gênant pour l'hôtel, où je vais laisser ma note en souffrance, mais ils

me feront crédit.

«--Tu parles!

«Et l'actrice sautait joyeusement au cou de son ami. Le soir, on dîna

comme si rien n'était et le couple se couchait de bonne heure. Il

fallait dès le lendemain organiser les malles. Éva Linières s'éveillait

assez tard et, les yeux gros de sommeil, s'étonnait de se trouver seule

au lit.

«--Monsieur est sorti?

«--Oui, madame.

«--Ah! oui, je sais!...

«Et l'actrice laissait retomber sa jolie tête sur l'oreiller, convaincue

que Forgett était parti chercher de l'argent. L'Américain rentrait, en

effet, presqu'à la minute.

«--Vous avez trouvé? demandait joyeusement la jeune femme.

«--Naturellement. J'ai même soixante mille francs à vous remettre;

tenez, les voici.

«--Comment! soixante mille francs?

«--Mais oui, il vous sont dus; on m'a prêté cent mille francs sur votre

collier de perles.

«--Mon collier!... Vous avez engagé mon collier?...

«--Il le fallait bien; je n'allais pas emprunter aux sommeliers.

D'ailleurs, voici la reconnaissance à votre nom, ma chère.

«--Mais c'est abominable!... Un souteneur n'aurait pas fait pis... Mon

collier, mais c'est un vol!

«--Halte-là! je n'ai fait que me rembourser. Je vous ferai observer que

c'est vous qui êtes une voleuse. M'avez-vous dérobé, oui ou non, ces

quarante mille francs dans ma valise, hier?

«--Dérobé, dérobé!... Voilà un bien gros mot. Cet argent, vous me

l'auriez donné, si je vous l'avais demandé.

«--Pas hier. J'en avais besoin.

«Éva Linières haussait les épaules:

«--Moi aussi, j'en avais besoin, j'avais joué, j'avais perdu, je les ai

pris...

--Et vous me les avez rendus. La reconnaissance est à votre nom, et

voici les soixante mille qui vous reviennent sur les cent mille avancés

par le joaillier. Oh! la maison est sûre.

«--C'est indigne! Alors, vous ne m'aimez plus? Ne suis-je pas votre

maîtresse?»

«--Écoutez-moi, Éva. Vous êtes une jolie petite bête de luxe et d'alcôve

et de caresses aussi, voluptueuse, experte en l'art de donner les

sensations les plus vives et les plus rares, suffisamment canaille,

nette comme un jonc et décorative comme un bibelot de prix, mais, au

demeurant, une petite bête malfaisante et amusante même par la flambée

de ses vices. C'est pour vos vices que je vous ai prise; je les supporte

parce qu'ils m'amusent, mais à la condition qu'ils ne me gênent pas. Or,

hier, ils ont un peu empiété dans le bon ordre de mon existence. Vous

m'avez donné une minute de surprise désagréable, et, averti, à mon tour

je vous ai avertie.

«--Des insolences, maintenant!

«--Non, des vérités et des vérités flatteuses; mais, résumons-nous: Vous

avez de jolies dents de rongeur, Éva, de délicieuses petites dents de

rate, dont j'admire plus que personne la dureté et l'émail; je leur ai

donné pas mal de dollars à croquer, avouez-le, mais il ne faut pas que

ces petites dents-là s'attaquent à ma tranquillité, ou j'y mettrais bon

ordre. Si dures qu'elles soient, je les userais à la lime, vos jolies

dents, Éva, et rien ne m'empêcherait même de les briser. J'ai dit.

«--Et vous dites m'aimer?

«--J'ai dit que vous m'amusiez.

«--Et si je portais plainte, moi...

«--Vous, contre moi! Mais on éclaterait de rire; je n'aurais qu'à

raconter la vérité.

«--Mais vous seriez déshonoré.

«--Moi, que non! je suis trop riche. Il est certain qu'un amant pauvre

n'aurait pu risquer la chose sans être compromis; mais, moi, c'est une

leçon que je vous donne, et personne ne pourrait émettre un doute.

«La petite actrice avait baissé la tête.

«--Et ces quarante mille francs, où vais-je les retrouver?

«La jeune femme s'était laissée retomber sur l'oreiller.

«--Ces quarante mille francs, mais n'est-ce pas la mensualité que je

vous donne? Je vous les verserai à la fin du mois.

«--Un mois à vous subir, à vous supporter après la chose que vous m'avez

faite! Non, non, je ne le pourrais pas.

«--Si, vous le pourrez et d'autant plus que dans trente jours vous serez

libre.

«--Vous dites?

«--Dans trente jours, fini nous deux.

«--Alors, c'est mon congé?

«--Courtois. Donné un mois d'avance, le temps de vous retourner et de

chercher ailleurs. Oh! vous trouverez.

«--Vous êtes un goujat.

«--Comment donc! et maintenant, vous allez me faire une place dans votre

lit.

«Thomas Forgett avait commencé à se déshabiller.

«--J'ai pris froid en allant chez ce joaillier et j'ai besoin de me

réchauffer; un goujat, hein! comme vous allez m'aimer après ce geste de

souteneur!»

Et Forgett la lâcha, comme il l'avait dit, le 28 mars, et la scène avait

eu lieu un mois avant.

--C'est un homme admirable.

--Admirable, oui, mais il faut être milliardaire pour se permettre de

ces beaux gestes.

II

LA DISDÉRI

Trois couples appareillés venaient de mimer un cake walk: les femmes, le

buste horizontal à force d'être rejeté en arrière, les genoux remontés

presque à hauteur du ventre, avec toutes, dans le visage, le même

sourire oblique, sourire des lèvres peintes et sourire des yeux faits.

Le remous des jupes retroussées très haut les enveloppait quand même

d'une ondoyante grâce; les hommes, eux, carrément grotesques,

parodiaient plus la danse qu'ils ne l'exécutaient.

La Disdéri se levait:

--Cela ne vous attriste pas, Thomas? demandait-elle à Forgett.

--Non, cela m'humilie de voir des blancs danser si mal une danse nègre.

Ils sont simiesques, en vérité. Et puis, avouez-le, Ninetta, vous tombez

de sommeil?

--Peut-être bien. Nous avons cinq heures d'auto dans les jambes.

--Mais c'est vous qui avez voulu déjeuner à San-Remo, ma chère!

--C'est vrai... Nous partons?

--A vos ordres.

Ellen · 第 14 / 16 段