«Donc, il y a quinze ans, le métier de voleur d'écrins était moins

divulgué, et Nora Lhérys était dans toute sa gloire. A tort ou à raison,

la tragédienne passait pour avoir les plus beaux diamants du monde, les

plus belles émeraudes surtout. De quelques liaisons royales, assez

adroitement démenties pour être immédiatement ébruitées, Nora avait

gardé un choix inestimable de colliers. Il y avait le collier du roi de

Grèce, celui du roi d'Italie et celui de l'empereur d'Allemagne. Nora

est Autrichienne et, à ce titre, n'avait pas trop pressuré les

archiducs; mais toute la Russie avait donné dans les parures de

turquoises, et Nora possédait les plus belles pierres de l'Oural.

L'actrice avait là une authentique fortune et le public était convié,

tous les soirs, à admirer la générosité des souverains sur les épaules

et dans les cheveux de l'étoile; le snobisme s'était emparé de la chose,

et croyez que bien des loges et des avant-scènes applaudissaient

l'actrice, plus curieuses des diamants de Berlin et des émeraudes

d'Athènes que de Poppée ou de Marie Stuart, ce soir-là évoquées par

Nora.

«Tant d'opulence devait attirer l'attention des voleurs. Nora partait

justement pour l'Amérique; c'était une de ses premières tournées. Elle

allait initier le nouveau monde aux subtilités d'Alexandre Dumas et au

français de M. Victorien Sardou. Nora s'embarquait à Hambourg; elle

venait justement de donner une série de représentations à Berlin. Sur le

transatlantique la tragédienne était prévenue que ses écrins étaient

visés. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes et d'avoir à ouvrir

l'oeil. Nora est une femme de tête; elle prenait immédiatement toutes

les précautions: elle confiait ses écrins au commandant du bord et, déjà

libérée d'un poids pendant la traversée, accordait ses flûtes pour

déjouer à l'arrivée les complots dont elle était l'enjeu. C'était

d'abord, à peine débarquée à New-York, la nouvelle aussitôt répandue

qu'on lui avait volé ses bijoux. Elle n'avait sauvé que ses turquoises

de l'Oural, car il fallait bien que le public eût quelque chose à se

mettre sous la lorgnette; la presse s'emparait de l'affaire. Le vol dont

la tragédienne avait été la victime s'ébruitait; le bluff organisé

portait merveilleusement. Entre temps, l'impresario de l'actrice, homme

de tout repos, avait porté les joyaux en péril à la Caisse des

consignations. Ses écrins une fois en sûreté, la tragédienne avait

respiré; elle savait bien que les voleurs ne risqueraient pas le coup

pour ses turquoises. Il y en avait bien pourtant pour cinquante mille

francs, mais la tragédienne, en femme avisée, en avait déprécié la

valeur. Elle n'en prenait pas moins toutes espèces de précautions au

Baleistry, où elle était descendue. Elle savait de longue date que les

voleurs de bijoux prennent volontiers les couloirs d'hôtels pour théâtre

de leurs exploits: elle exigeait pour elle et sa femme de charge une

grande chambre au second, sans porte de communication avec les chambres

voisines. La pièce étant immense, elle y faisait dresser un autre lit

pour une amie à elle, de toute confiance, attachée à sa troupe, et,

dernière précaution enfin, elle y faisait monter un lit de camp pour

Édouard, son valet de chambre, un vieux serviteur à toute épreuve, déjà

depuis quinze ans attaché à son service. L'homme coucherait dans un des

petits couloirs d'entrée de la chambre, car la pièce était ainsi

disposée que deux cloisons y formaient l'alcôve, et ces cloisons

faisaient avec les murs deux petites antichambres donnant sur le palier.

Ces deux retraits s'éclairaient par les impostes de deux portes, toutes

les deux munies de verrous. Nora inspecte la pièce, vérifie serrures et

fermetures et, le dîner expédié (car toute la troupe, débarquée le

matin, tombait de fatigue), remonte avec sa garde improvisée dans sa

chambre; tout ce beau monde s'enferme, la tragédienne se couche, les

deux autres femmes en font autant, et Édouard, derrière un paravent

déployé, se met le dernier au lit. Chacun a un revolver à sa portée, sur

une chaise ou sur une petite table; et, rompu par les émotions du

voyage, tout ce beau monde s'endort.

«Le lendemain, Nora se réveille, la tête lourde, dans une atmosphère

épaisse. Il fait grand jour, à en juger par la lumière fusant à travers

les rideaux, car la chambre est plongée dans l'obscurité. Nora s'étonne

d'y trouver tout le monde endormi; elle sonne, elle appelle, on accourt

du dehors; tout le monde dort et les portes ne sont plus fermées. Le

personnel tire les rideaux, ouvre les fenêtres; les femmes s'étirent,

blanches de sommeil. Toutes ont le coeur fade et mal à la tête. Quant à

Édouard le valet de chambre, impossible de le réveiller.

«--Mais qu'est-ce qu'il y a?... ça pue le chloroforme ici!...

«Et Nora s'emporte et s'inquiète:

«--Mais qu'est-ce que vous avez, vous autres? vous êtes comme des

mortes! quelles figures! Eh bien! vous dormez? Mais quelle heure

est-il?...

«--Une heure.

«--Une heure!...--Et la tragédienne bondit hors de son lit.--Une heure,

et nous nous sommes couchées hier à neuf! Alors, nous avons dormi seize

heures d'affilée!... Mais c'est fou, invraisemblable. Il y a quelque

chose là-dessous!... Et cette odeur de chloroforme! Vous ne la sentez

donc pas?... Et cet autre qui ne se réveille pas!...

«Et Nora s'agitait, allait et venait dans les flots de dentelles de son

peignoir. Et, tout à coup, interpellant le personnel de l'hôtel:

«--Et vous, comment êtes-vous entrés ici? Les verrous étaient donc ôtés,

les portes ouvertes. Alors quelqu'un s'est introduit, cette nuit, ici!

«Et, comprenant soudain:

«--Et mes turquoises, mes valises, mes bijoux!...

«Les valises sont aussi ouvertes, les écrins ont disparu, les voleurs

ont soigneusement visité les bagages de la tragédienne. Ils ont même

emporté les revolvers qui leur étaient destinés. Nora s'est laissée

choir, atterrée, sur un fauteuil.

«--On m'avait bien prévenue. Mais par où, par où sont-ils entrés?...

«Et le maître d'hôtel, qui vient enfin d'arracher le valet de chambre à

son évanouissement, s'avise tout à coup des deux impostes des portes;

les vitres qui les emplissaient n'y sont plus; des vitriers, experts

dans le maniement du diamant, les ont coupées et emportées. Et toute la

scène du vol se reconstitue. Juchés sur une échelle, les malfaiteurs ont

démonté successivement chaque vitre d'imposte et par l'ouverture ont

vaporisé, adroitement et patiemment, du chloroforme dans la chambre. Les

dormeurs une fois anesthésiés, nos gens n'avaient eu qu'à descendre dans

la pièce et faire main-basse sur les bijoux convoités; quelques tampons

d'ouate imbibés de chloroforme sous le nez des anesthésiés trop lents

avaient complètement assuré la sécurité de leur travail. La chose

terminée, ils n'avaient eu qu'à tirer les verrous et tourner les clefs

dans les serrures pour se retirer à la muette. Nora Lhérys s'éveillait

dévalisée. Mais comment les voleurs avaient-ils pu opérer sans être

inquiétés dans l'hôtel? Il est certain qu'ils avaient des complices dans

le personnel. Mais ces bandes organisées, celles d'Amérique surtout,

sont assez riches pour s'assurer des intelligences dans la place,

partout où elles en ont besoin. Heureusement, la tragédienne avait-elle

été prévenue; les voleurs eux-mêmes furent dupes dans cette affaire.

Nora Lhérys en fut pour ses turquoises. Les écrins de prix étaient en

sûreté.»

IV

BANLIEUES DE LONDRES

--Nora Lhérys n'a-t-elle pas été une fois dévalisée à Londres? demandait

Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient

été remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre

Greenwich et Wolwich.

--Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, répondis-je.

En effet, la tragédienne avec son luxe était une proie indiquée pour les

bandes organisées de l'autre côté du détroit. Les fabuleux écrins que

lui prêtait la légende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora

Lhérys, prévenue, avait passé à travers les mailles du complot tendu

pour la dépouiller. De tous les joyaux visés, les malfaiteurs n'étaient

parvenus qu'à soulever les turquoises de l'actrice, dépouilles opimes de

la Russie, une bagatelle de cinquante mille où ces messieurs avaient cru

trouver plus d'un million. Nora Lhérys se l'était tenu pour dit. Rentrée

à Vienne, elle avait commandé, chez un bijoutier de toute discrétion,

les garnitures en faux de ses plus célèbres pièces. C'est à quoi se sont

résignées depuis presque toutes les femmes de théâtre. Celles qui ont un

écrin respectable en possèdent toutes un double pour les tournées de

province et de l'étranger. La plupart du temps même, ce sont des joyaux

faux que nous admirons sur la scène; les vrais sont réservés au public

des premières et des répétitions générales. Ne croyez pas, d'ailleurs,

que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie à bon compte:

rien de plus coûteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont

rien, la monture est tout, et diamants, émeraudes et saphirs faux ne

font illusion qu'à l'expresse condition d'être aussi bien montés que les

vrais, et il suffit d'avoir passé vingt minutes chez un grand bijoutier

pour savoir ce que coûtent les belles montures.

Voilà donc Nora Lhérys à Londres.

C'était en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une

série de représentations à Gaity-Theater. _Élisabeth d'Angleterre_, de

Carducci; _Lucrèce Borgia_ et _Marie Tudor_, de Victor Hugo; la

_Cléopâtre_ de Shakespeare et la _Joconde_ de d'Annunzio alternaient

chaque soir sur l'affiche. Nora Lhérys a toujours exercé une sorte de

fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui était alors incomparable,

y soulevait autant d'enthousiasme que son génie. Il faut avoir vu la

Lhérys descendre, appuyée sur ses esclaves, de la galère de Cléopâtre,

au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la

pourpre déployée des étendards, pour comprendre ce qu'a été cette femme.

Plus nue que la nudité même dans la transparence brodée

d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de béryls et la taille

pliante sous le poids des joyaux, casquée d'or vert et la face encadrée

de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clarté chatoyante de

ses voiles, d'énormes scarabées bleus d'Égypte, un grand lotus érigé

dans sa main droite en guise de sceptre, c'était la déesse Isis

elle-même. La nonchalance de ce corps de nymphe n'égalait que la

profondeur mystérieuse de ses yeux: deux prunelles irradiées et

violettes, allumées comme des flammes par la volonté de l'artiste encore

plus que par l'artifice des introuvables fards... et la langueur de ses

attitudes et l'attirance de ses gestes. C'était la Volupté même qui

descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant

les bords du Cydnus, la Lhérys se cambrait, étincelante de pierreries,

dans le faste chatoyant de sa cour orientale.

Elle n'était pas moins hallucinante quand, au dernier acte

d'_Élisabeth_, comme tassée par l'âge et par la maladie, devenue, dans

un écroulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et

geignante, elle râlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille

reine. A la fois boursouflée et hâve avec une face cadavéreuse de vieux

pape, elle mimait, comme je ne l'ai jamais vu faire à d'autres,

l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le désespoir rageur,

le regret exaspéré de la puissance qui va échapper et qu'on ne peut

retenir. Oh! la crispation fébrile de ses pauvres mains voulant poser la

couronne sur la tête de Norfolk et, à la dernière minute, hésitant et

retirant le diadème pour le cacher peureusement dans les plis de son

manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-même et serrant

désespérément l'emblème de la royauté, l'artiste atteignait à une

grandeur tragique, que dis-je, à une grandeur humaine plus

impressionnante encore que la vision de beauté donnée dans la reine

d'Égypte.

La Lhérys dans une _Élisabeth d'Angleterre_ et dans _Cléopâtre_,

inoubliables souvenirs!

Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclamée, plus adulée par un

peuple étranger que ne le fut, cet été-là, Nora par toute la population

de Londres. C'était du délire. Quand elle sortait du théâtre, la foule

dételait ses chevaux et se disputait l'honneur de traîner son cab. La

police devait protéger les arrivées et les départs de l'actrice. Dans la

société on disputait la gloire de l'avoir à déjeuner, à souper; on lui

offrait des cachets invraisemblables pour une récitation d'une heure.

Les femmes de la cour assiégeaient sa loge.

Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragédienne

descendît à l'hôtel. Très riche, il avait mis à la disposition de

l'actrice une maison merveilleusement installée qu'il avait dans la

banlieue de Londres, la maison avec les écuries, les chevaux et toute la

domesticité. Un grand jardin complétait le domaine: pelouses de velours

vert, rouges incendies de géraniums en massifs allumant le clair-obscur

de profonds ombrages, tout le décor de luxe des parcs anglais. La

tragédienne serait mieux défendue là qu'à l'hôtel contre les indiscrets

et les importuns; la distance et puis le personnel stylé de lord Hasting

seraient autant de barrières entre elle et les fâcheux. Et la

tragédienne avait accepté.

Le domaine était assez loin du théâtre. Le cab de lord Hasting y

conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures après

une légère collation, et y rentrait après le spectacle; elle y avait

généralement quelques invités à souper. Le même cab la reconduisait chez

elle.

La Lhérys n'avait apporté à Londres que ses faux écrins, et bien lui en

prit. Les laisser au théâtre eût été un aveu et une imprudence vis-à-vis

le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants,

d'émeraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la

tragédienne devait avoir tous ses bijoux. C'étaient ses diamants royaux,

ses perles fabuleuses et ses émeraudes célèbres que Londres devait

évaluer et admirer dans les parures d'Élisabeth et les colliers de

Cléopâtre. Nora avait réservé quelques bagues et quelques pendeloques

authentiques pour ses soirées dans la gentry anglaise; mais elle ne

portait que du faux à la scène. Nora Lhérys était très manégée et très

adroite; elle a apporté dans la réclame une intuition naturelle et un

doigté acquis, qui ont presque autant fait pour sa réputation que son

talent et son génie; et pour entretenir la légende des écrins princiers,

tous les soirs, en allant au théâtre Nora emportait, précieusement

enfermés à clef dans une valise, ses fausses perles et ses

Lère-Cathelain: elle n'eût pas pris plus de précautions pour du vrai.

Et, la nuit, après le spectacle, elle les rapportait de même. Ces

précautions surexcitaient follement la curiosité et l'opinion publique;

mais elles attisaient aussi bien des convoitises.

Un soir que Gaity-Theater avait justement donné _Cléopâtre_, la

tragédienne, son rouge une fois ôté, débarrassée elle-même enfin de ses

costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lancé

la mode et quittait précipitamment le théâtre; son cab l'attendait à la

porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la

valise aux bijoux.

Elle avait justement, ce soir-là, quelques amis à souper.

--Vite, Harry, vite à la maison et prenez par le plus court.

Le trotteur détale, et voici le cab filant à toute vitesse dans la nuit.

Nora Lhérys s'était légèrement assoupie--Cléopâtre est un des rôles les

plus exténuants du répertoire--et, bercée par le mouvement de la

voiture, la tragédienne s'était laissée envahir par la demi-torpeur des

détentes nerveuses. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa femme

de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeurée éveillée, ne

reconnaissait pas le chemin. Quelle étrange route avait donc prise le

cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succédaient à des grands

murs de propriétés et, par-dessus les petites clôtures, des grandes

prairies s'étendaient à perte de vue, coupées, çà et là, par des files

de saules. Ce n'était pas là la banlieue qu'elles habitaient. Et la

stupeur de la camériste devenait de l'inquiétude, et cette inquiétude se

changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante... Et la femme

de chambre n'osait pourtant pas réveiller sa maîtresse de peur de

l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout à coup,

il s'arrêtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, étaient

à la tête du cheval. Le brusque arrêt et son cahot avaient arraché Nora

à sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.

--Qu'est-ce qu'il y a, Harry?

On était au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se

lever, éclairait à perte de vue tout un horizon de pâtures et d'enclos.

La tragédienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du

chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la

tragédienne. L'homme était masqué.

--Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vous voulons aucun mal. Veuillez

seulement nous remettre votre valise et vos bijoux.»

Nora est toujours armée. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son

revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge

la pointe d'un stylet:

--Allons, pas de manières! Ne nous contraignez pas à employer la force,

il y aurait du vilain et, nous vous le répétons, nous ne vous voulons

aucun mal. Exécutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.

Un des autres hommes, surgi de l'autre côté du cab, maintenait la femme

de chambre à demi morte d'épouvante. Le troisième était toujours à la

tête du cheval.

--Et Harry, mon cocher! s'écriait instinctivement l'actrice, vous l'avez

tué, vous l'avez assassiné, misérables!

--Votre cocher! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle

tranquillement dans une écurie de White-Chapel, préalablement ligoté.

Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain

et sauf. C'est ce brave garçon qui le remplace pour cette nuit.

Le cocher, descendu de son siège, s'était approché. Un cache-nez remonté

jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient

impénétrable. Mais la tragédienne reconnaissait sur son dos la livrée de

l'absent.

L'homme continuait:

--C'est un brave compagnon qui vous reconduira chez vous, à cent mètres

du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les

hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcés de vous abandonner ici,

sur la route, et la banlieue de Londres n'est pas très sûre la nuit...

D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-même. Il y aura

bien une petite place entre vous. Permettez-moi d'abord de vous

débarrasser de ce revolver. Il vous gêne.

Et quand il eut cueilli délicatement l'arme des mains de l'actrice

interdite:

--Je vous ai déjà demandé deux fois, madame, de vouloir bien nous

remettre votre sac à bijoux.»

La campagne était absolument déserte; les trois routes s'étalaient, puis

s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions

inconnues, et la tragédienne savait ses bijoux faux.

Elle s'exécutait de bonne grâce. Elle remettait la valise à son

interlocuteur. Il la passait à l'un des autres hommes et, en un clin

d'oeil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du

cab, trois avaient disparu; le cocher était remonté sur son siège,

derrière la voiture; les deux autres s'étaient évanouis dans la nuit. La

valise avait été véritablement escamotée. Nora, en racontant la chose

prétendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une séance de

magie.

L'inconnu beau parleur, demeuré auprès des deux femmes, s'installait en

s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. Il

roulait près de trois quarts d'heure et s'arrêtait de nouveau. L'homme

sautait à terre et, offrant la main aux voyageuses:

--Vous êtes arrivées, mesdames, votre maison est à cent mètres. Vous en

reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis

pas jusqu'à la grille, mais la prudence et la discrétion ont des

nécessités que vous comprenez comme moi.

La tragédienne regardait les fenêtres éclairées de sa villa briller

joyeusement dans la nuit. Toute secouée qu'elle fût par l'alerte, elle

riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque

imperceptiblement son salut au voleur incliné très bas devant elle.

--Vous êtes témoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal,

faisait-il d'une voix presque implorante.

--Et mon revolver? demandait l'artiste.

--Oh! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas

tous les jours l'honneur de dévaliser Mme Nora Lhérys.

Une malice pétillait dans les yeux de l'actrice.

--Mes bijoux! Ils sont un peu connus, je vous préviens, et d'un

placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez où les

rapporter, je les reprends au prix coûtant. Vous avez mon adresse.

Et elle se dirigeait vers sa villa.

L'homme était déjà remonté dans le cab et le cheval filait au grand

trot.

Voilà, mon cher Cantho, l'exacte vérité sur l'aventure arrivée à Londres

à Nora.

LA CONQUÊTE DE PARIS

--Assez remué de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les

Alpes du Tyrol doivent se profiler toutes blanches au-dessous de Murano,

et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la neige à Venise.

Laissons la ville des doges dormir aux bords de ses canaux fourrés

d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons

de vous, mon cher ami. Qu'êtes-vous venu faire ici? Je vous croyais au

Caire. Vous avez donc lâché les pyramides?

Nous achevions de dîner. Le maître d'hôtel venait de servir les fruits

rafraîchis.

Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne:

--Il faut vivre, zézayait-il avec un clignement d'oeil; ze zouis venou

izi faire oune expozitione...

--De vos oeuvres! Je vous prédis un beau succès, Cantho.

--De mez oeuvres et de zelles dez autres. Les peintres américains,

ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues

prizes à Venize; et les peintres véniziens, ils n'envoient zamais, eux,

de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penzé avec d'autres camarades

qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous

comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort?

--Non pas. L'idée est admirable, d'autant plus qu'étant le premier

peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont

paraître des croûtes auprès des vôtres!

--Ah! mon cer monsieur Ménard, ze vous azoure! protestait le Vénitien.

Vous me connaissez mal.

--Au contraire, je vous juge très bien. C'est très fort, très fort, ce

que vous faites là, Cantho. Vous méritez de réussir.

--Vous m'y aiderez?

--Dans la petite combinazione, mais comment donc! de tout mon possible.

Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres

vénitiens.»

Toute la face camuse de Cantho pétillait de malice: ses prunelles, ses

narines, ses lèvres, tout jusqu'à ses oreilles semblait rire dans la

grimace enflammée de pourpre, qu'était devenu son visage.

--Mais non, mais non! se défendait Cantho; si leurs peintoures n'ont pas

de sucés, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme des

z'études de moi et ze les venderai coume du pain.

Je me renversais un peu en arrière pour contempler cet homme admirable:

--Mon cher Cantho, vous êtes plus Parisien que moi et vous avez tout à

m'apprendre. Vous avez sans doute déjà choisi votre salle d'exposition.

Puis-je savoir où je serai convié à admirer vos toiles et celles de vos

amis? Vous êtes, vous le savez, le seul, à mon avis, qui ayez compris et

bien rendu Venise, son atmosphère de nacre humide et les gris infiniment

doux et changeants des vieux dômes de marbre sur les ciels de

l'Adriatique... Vous exposerez où?

--Mais çez Dourand-Ruel ou çez Zeorzes Petit.

--A merveille, vous avez du flair. Le loyer est un peu chaud, mais la

publicité y est tout installée.

--Oh! la poublizité, interrompait Cantho, z'aurai oun zcandale, z'il le

faut. Z'ai oune maîtreze très zalouse qui tirera oun coup de pistolet

zour moi, zi z'est nézézaire. Ze l'ai ammenée eçprès avec moi d'Italie.

--Ah! vous l'avez amenée?

--Oui, Zinah est capable de tout, za ne dépend que de moi.

--Mes compliments, c'est une Vénitienne?

--Prezque, elle est de Vérone, le pays dou grand Paolo; des çeveux

couleur de couivre, oun front a zinq pointes et çalouze comme oun tigre.

--Tigresse, faisais-je en rétablissant le français du peintre, et elle

était avant d'être Mme Cantho?

--Modèle, déclarait emphatiquement le Vénitien. Ze l'ai connoue dans

l'atelier d'oun ami, mais çe l'ai connoue vierze. Zamais z'avant moi,

par la Madona, ze le zoure, zamais aucun homme! Elle ze dénoudait bien

pour les z'autres, maiz elle ne z'est dézhabillée que pour moi.

J'appréciais la délicatesse de la restriction.

--Et jolie, cette Zinah?

Et j'allumais une troisième cigarette.

Ellen · 第 13 / 16 段