elle demandait l'ascenseur et remontait chez elle. Son sourire à
rassujettir, un peu de mouvement à donner dans ses bouclettes,--la
Gorgone n'a pas tout à fait renoncé à plaire... aux croupiers,--elle
entre dans sa chambre, donne l'électricité et s'arrête, figée de
terreur. Un homme est installé là au milieu de la pièce, à côté de son
lit. Chemise de soie mauve, pantalonné de blanc, les reins sanglés d'une
tayolle de soie cerise, c'est un homme à large face mate, virgulée
d'énormes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent
de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lèvres,
l'échine obséquieuse, l'homme se lève et s'incline cérémonieusement:
«--Commandez ce que vous voulez! _Commandate che volete!_
«Et la princesse Alexanieff reconnaît le chef d'orchestre des musicanti.
«--_Che volete lei, che fate cui?_ (Que voulez-vous? Que faites-vous
ici?)
«Et la princesse s'indigne, s'érupe. L'homme est toujours là, souriant,
l'échine onduleuse, son violon à la main... La princesse à reculons
s'efforce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais français
mâtiné d'italien:
«--_Madame la principessa a mis oune louis dans moun plate; z'ai cru que
madama désirait oune sérénade particoulare et ze souis mounté zé zon
altesse. Que madama commande la canzona qu'elle dézire que ze zoue; ze
souis tout à soun désir._
«Une aubade particulière! La princesse en sentait craqueler l'émail de
ses joues; elle retrouvait le geste de son ancêtre pour montrer la porte
au malencontreux musicien: les Roches rouges sont désormais consignées à
la bande du trop zélé violoniste. Quant à la princesse, nous serons au
moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu.»
--Comment!
--Sans doute; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse.
Cet insolent faquin lui a coupé sa chance avec sa déclaration.
--Non!
Et toute la table s'esclaffait de rire.
--Elle le prétend, du moins: «Avoir osé me désirer, moi, a-t-elle
déclaré, le soir même, à l'hôtel; avoir pensé que moi, princesse
Alexanieff, je consentirais à partager sa passion! Mais voilà. Je ne
gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chançarde au jeu, déveinarde
en amour, la réciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a porté la
guigne!»
«Moralité, concluait le Suédois en allumant un troisième cigare: en
Italie il ne faut jamais majorer les pourboires.»
Il y eut un silence.
--Peut-être, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.
Elle avait posé un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche
entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux
verdâtres en suivaient les légères spirales de fumée au plafond. Sa pose
était si naturelle, qu'elle mettait à la fois en valeur le galbe de ses
seins avancés hardiment sous les yeux des dîneurs et l'éclair étincelant
de petites dents de nacre. L'humidité du sourire soulignait le vague et
l'humidité du regard. Une rêverie voluptueuse,--peut-être plus qu'une
rêverie, un souvenir, qui sait?--noyait toute la face pensive de la
comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en était comme
dramatisée, devenue à la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous
le regard aigu des hommes, la comtesse Nadège sentait que toutes les
femmes la détestaient.
--Vous qui passez tous vos étés sur les lacs italiens, comtesse,
hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formulée par
notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la
barcarole?
La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents:
--En vérité, je ne sais trop. Le pourboire, cela dépend aussi de celui
qui le reçoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais majoré les
miens... et pourtant!
Et la comtesse Nadège avait un mystérieux silence.
II
NUITS D'ITALIE
--O comtesse, voilà un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure
là-dessous.
--Une aventure... peut-être?
La comtesse Azimoff avait retiré son coude de dessus la nappe; ses
prunelles, lentement promenées sur chacun des convives, suggestionnaient
à tous les hommes présents l'immédiate idée d'une intrigue possible avec
la Moscovite. Un frémissement courut, des moustaches tremblèrent, il y
eut de brusques avancées de menton et des palpitations de narines.
La comtesse Nadège avait croisé ses mains sur ses genoux et déployé
devant sa nudité les fulgurances ombrées d'un grand éventail de plumes.
--Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prévenir que je suis
une libérée de préjugés, les préjugés encore chers à la vieille Europe,
et je vais peut-être scandaliser votre pudeur anglaise, milady, et votre
cant américain, mon cher Léviston. En ma qualité de Russe je suis une
Asiatique, mais une Asiatique affranchie, une espèce d'échappée du
sérail, le sérail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies.
Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les
libertés, de celles que l'on conquiert au prix de sa réputation, de sa
fortune et parfois de sa vie. Je ne retournerai jamais en Russie; le
comte Azimoff y a été compromis comme nihiliste. Mieux que veuve,
puisque divorcée, je suis devenue une nomade par la force des choses et
par la force aussi de mes instincts. D'une nomade, j'ai pris le goût de
la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des
résolutions soudaines et la passion de la liberté. D'une tzigane, en
effet, j'ai l'indépendance de pensées, la fantaisie dans les actes, les
indulgences qu'on prétend coupables, avec, en plus, une certaine avidité
jouisseuse de l'occasion.
Toute l'assistance se regardait; la comtesse continuait sa profession de
foi:
--A force d'errer, de ci, de là, le vent des steppes a fini par me
fouetter les nerfs et le sang...
--L'instinct, concluait le jeune attaché d'ambassade suédois.
--Cet été, donc, j'étais sur les lacs italiens. La baronne Stourline,
une amie d'enfance retrouvée à Plombières, m'accompagnait. Nous avions
commencé par Pallanza, célébré par Barrès, pour finir par Bellagio en
brûlant Lugano, raconté par Rosny! la tournée classique enfin, le lac
Majeur, Lugano, le lac de Côme.
«Bellagio nous avait retenues pendant quinze jours dans l'enchantement
de la villa Serbelloni... Bellagio, on ne raconte pas la mélancolie
souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes
et de nuées dans trop de soleil et trop de fleurs; et maintenant, un peu
exténuées de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions à
petites journées Vérone et la Vénétie, où nous devions demeurer tout un
mois.
«Je passe tous mes automnes à Venise, une habitude déjà ancienne, et je
ne m'étais jamais arrêtée au lac de Garde, le plus grandiose et le plus
sauvage pourtant, assure-t-on, non pas que la magie de ses horizons
apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiera, ne m'eût depuis
longtemps tentée, mais Dezenano, la station du lac, passe pour un
endroit si inconfortable! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol
entrevues et de leurs découpures, on dirait, taillées dans de
l'améthyste et de la lazulite, fut la plus forte. Nous décidâmes, la
baronne Stourline et moi, de passer deux nuits à Dezenano, le temps de
visiter le lac, sinon jusqu'à Riva, jusqu'à Stressa du moins.
«Nous voilà donc parties pour Dezenano; nous avions quitté Milan le
matin même, devions déjeuner à Bergame, le temps d'y voir le tombeau du
Colleone et la basilique, pour en repartir après dîner et arriver à
Dezenano à onze heures.
«Nos gros bagages et nos deux femmes de chambre avaient filé directement
sur Venise.
«Je n'avais à la main que mon sac à bijoux et une enveloppe avec mon
linge de nuit, ajoutez un nécessaire très complet dont s'était chargée
la baronne et qui devait nous servir à toutes deux, quatre mille francs
dans un petit portefeuille insinué dans la doublure de mon corsage, la
baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix
mille sur les banques de Venise, de Florence et de Rome. Nous voilà donc
débarquant à minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les
arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village éteinte à
cette heure de nuit. Nous n'étions guère fières, la baronne et moi,
abandonnées avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous
savions Dezenano à vingt minutes au moins de la station, et le Bædeker,
consulté sur les hôtels du pays, n'était guère engageant: _Avis
partagés_, indiquait-il après chaque hôtel; _avis partagés_, en idiome
de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion à donner.
«_Albergo di Fiori_ (Auberge des fleurs). _Vieil hôtel italien bon, mais
modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois à cinq francs._ Mieux vaut
une bonne auberge qu'un mauvais hôtel. Nous décidions pour l'Auberge des
fleurs. Mais l'_Albergo di Fiori_ aura-t-elle un omnibus à la gare?
Celle de Dezenano domine un assez haut remblai. Nous descendions, la
baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays
et débouchions sous les grands platanes mouillés d'une allée
interminable, car, pour comble, il pleuvait cette nuit-là. Il y avait
quatre omnibus à la station. _Albergo di Fiori_ s'étalait en lettres
d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et
nous nous installions sur les coussins. _Anda!_ Un coup de fouet, et
l'omnibus s'ébranlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase
campagne, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un
bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano,
rues caillouteuses et mal pavées, bordées de vieux logis soutenus par
des piliers trapus, des files d'arcades basses mal éclairées par de
rares lanternes, des placettes désertes, et, sur les places comme dans
les rues, personne, personne; toute la ville endormie.
«L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche; un immense hangar voûté,
on dirait une chapelle désaffectée nous accueille. Une bande de poules
s'effare et s'essaime en gloussant dans l'ombre; à la lueur d'une
lanterne, que promène devant nous le portier de l'hôtel, des carrioles
crottées, une berline hors d'usage, un cabriolet à capote déchirée, de
vieux harnais, toute une carrosserie fantôme s'entrevoit dans la nuit;
le voisinage du lac s'affirme par une fraîcheur moisie où traînent des
relents de poulailler et d'écuries. C'est toute l'incurie italienne
aggravée par la détresse de l'heure et l'effroi de la solitude.
«--Mais où sommes-nous? me demande la baronne. C'est une ruine!»
«Cependant le cocher dételle les chevaux. Au son d'une cloche mise en
branle par le portier, une espèce de gouvernante apparaît, les pieds nus
dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achève de nouer les
cordons de sa jupe.
«--Pour la nuit? demande-t-elle ahurie.
«--Sans doute, pour coucher une nuit, deux nuits. Cela dépendra.
«--Une chambre? deux chambres?
«--Deux chambres, faisais-je impatientée, car j'ai horreur du
déshabillage et des toilettes en commun.
«--_Va bene!_ Au premier. Suivez-moi, mesdames.
«Et, armée d'un bougeoir de cuivre, l'Italienne s'engage devant nous
dans un gigantesque escalier; les marches en oscillent, comme descellées
par le poids des siècles; le portier suit avec sa lanterne et nos
bagages.
«L'escalier monte et tourne sous des voûtes avec de larges paliers
toutes les cinq marches. Nous traversons une galerie extérieure. Le vent
du lac y éteint bougie et lanterne; on les rallume. Et puis c'est un
arrêt devant une grosse porte.
«La soeur tourière, comme l'appelle la baronne, a oublié les clefs. Le
portier descend les chercher à la cuisine. Quel trousseau il rapporte?
Celui d'une geôle de prison! Elles ont bien trois cents ans, ces clefs;
elles tournent péniblement dans des serrures compliquées et formidables;
et ce sont d'autres salles et des couloirs, des immenses salles aux murs
décorés de fresques et dont la peinture s'écaille, des chambres
démeublées et tristes, dallées de marbre grisâtre et qui semblent
inhabitées depuis cent ans. Des plafonds peints en trompe-l'oeil se
lézardent de crevasses; dans des chambres des lambeaux de papier pendent
au-dessus des plinthes. Jamais nous n'avons encore vu pareille détresse
et pareil abandon. «Où sommes-nous?» Une même angoisse nous étreint et
je regrette d'avoir demandé deux chambres. Nous y sommes enfin.
«Celle de la baronne est vaste comme une cathédrale; un petit lit de fer
à rideaux de percale, une cuvette sur un trépied, le pot à eau dessous,
un tapis élimé comme descente de lit. C'est tout. Dans un angle une
seule fenêtre, dont l'hôtelière pousse les persiennes. La chambre donne
sur le lac... Il est sinistre, le lac. Une tempête le bouleverse, des
blancheurs d'écume zèbrent les ténèbres, et sur un grand ciel balayé de
nuages, sous une lueur blémissante de lune, des montagnes tragiques se
profilent dans un décor d'embuscades et de meurtres.
«La baronne ne dit plus rien. Un silence éloquent pèse sur nous, mais
ses yeux hallucinés parlent pour elle:
«--Sortirons-nous vivantes de cette auberge?
«Heureusement, la porte, d'une épaisseur de dix centimètres au moins,
est-elle boulonnée de clous et bardée de verrous et de lourdes barres de
fer. C'est la porte d'une forteresse. La chambre n'a qu'une porte, et,
cette porte fermée, y entrer serait impossible: cette porte est une
sécurité.
«--Bonne nuit!
«Je prends congé de la baronne et passe dans le gîte que l'on me
destine. C'est le portier qui m'en fait les honneurs. L'hôtelière a
regagné son lit. Ma chambre est un peu moins grande que l'autre, mais
c'est le même modèle: même mobilier sommaire et même impression
d'abandon. Ma chambre cependant a deux fenêtres, mais ces fenêtres sont
grillées, et l'absence de persiennes m'imposera toute la nuit le décor
lugubre du lac démonté sous ce ciel lunaire.
«Le portier a déposé mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il
m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me
garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je
comprends mal. Je saisis enfin ou crois saisir le mécanisme de la
clôture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main.
Pourquoi, à cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne
l'avais même pas vu, ce que l'on appelle vu.
«C'était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, trapu, très brun de
peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcèrent peut-être mon
regard. Plutôt laid avec son nez court, son menton osseux et ses
pommettes saillantes, il avait sous sa casquette galonnée une face
camuse de tête de mort, plus tchèque qu'italien de type, en vérité. Mais
l'intense avidité de ses prunelles, l'éclat des dents petites et dures
dans une bouche épaisse et large, l'ambre chaud de son teint et surtout
la musculature de cet homme pimentaient étrangement sa laideur.
«--Italien? lui demandai-je.
«--Non, répondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac.
«Et il souriait de toutes ses dents.
«L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il les avait
noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me
quittaient plus.
«--Ah! faisais-je.
«Puis je lui redonnai deux autres francs, pressée de le voir partir.
«--_Bona sera_, lui disais-je.
«L'homme gagnait la porte à pas lents.
«--_Bona sera, signora._
«D'un bond j'étais aux barres et aux verrous, j'en faisais jouer le
mécanisme séculaire, j'assujettissais soigneusement toute cette
ferraille et, prudente, ayant tendu ma couverture de voyage devant la
porte, pour que l'on ne surprît pas mes faits et gestes, je retirai les
écrins de mon sac, les cachai sur le haut de l'armoire, ainsi que le
portefeuille sous le journal du tiroir de la table, et, ayant sorti mon
revolver de son étui, je retirai le cran de sûreté et posai mon arme
sous mon traversin.
«Cette auberge ne me disait rien qui vaille; il fallait s'y tenir prête
à toute éventualité. Je ne me déshabillai que toutes ces précautions
prises; j'allai encore m'assurer que la porte était bien close, et,
alors, je consentis à me mettre au lit. J'y veillai bien encore une
demi-heure, la bougie allumée; mais la lune inondait toute la chambre,
les deux fenêtres sans volets l'éclairaient comme en plein jour. Je
soufflai ma bougie et je m'endormais.
«Un fracas épouvantable me réveillait en sursaut: la porte venait de
s'ouvrir, entraînant avec elle le poids de ses verrous et de ses barres.
Je me dressai sur mon lit, et j'entendais distinctement le bruit de mon
revolver qui venait de tomber. J'avais fermé instinctivement les yeux,
il me fallait bien les rouvrir.
«Un homme en bras de chemise se tenait debout au pied de mon lit. Une
lanterne sourde, qu'il braquait sur moi, l'éclairait mal; mais l'homme
avait pourtant refermé la porte. Je remarquai qu'il était pieds nus. Il
y eut un moment de silence horrible.
«L'homme élevait lentement sa lanterne à la hauteur de son visage; je
reconnaissais le portier de l'hôtel. Il avait ôté sa tunique à boutons
de métal et se tenait là, vêtu seulement d'un pantalon et d'un gilet.
«--Que voulez-vous? que faites-vous ici?
«L'homme souriait de toutes ses dents, sa large bouche aux lèvres rouges
s'ouvrait jusqu'aux oreilles, et, d'une voix rauque:
«--_No fate rumore_ (ne faites pas de bruit), vous m'avez donné cinq
francs, je suis venu.
«Cinq francs... Il était venu!... Je ne comprenais pas.
«L'homme souriait toujours; ses yeux étincelaient dans l'ombre,
phosphorescents et bleus comme une flamme d'alcool. Je le voyais
frissonner de la nuque aux talons d'un imperceptible tremblement qui me
gagnait à mon tour. Si je n'étais pas une libérée de préjugés, je
pourrais dire que je donnai dix autres francs et que je congédiai cet
homme, car j'avais enfin compris sa méprise et son désir. Mais nous
étions là, seuls tous les deux dans la nuit, moi, femme de vingt-huit
ans, lui, garçon de vingt-cinq; je voyais la nudité de son cou robuste;
sa chemise entr'ouverte bâillait sur une poitrine velue et je ne voyais
plus que cette poitrine; mes yeux se souvenaient de ses poings noueux et
du sourire à dents blanches, aigu et goulu; j'éteignais la bougie, que
j'avais instinctivement rallumée dans mon trouble, et le garçon
éteignait sa lanterne. Deux bras nerveux m'étreignaient à la taille, un
genou frôlait le mien, le poids d'un corps faisait craquer le lit... et
ce fut une de ces étreintes...»
--D'Italie.
--Et tout cela pour la somme de cinq francs. Ah! c'est un pays unique
pour les femmes qui voyagent seules, et, pourtant, comtesse, vous
n'aviez pas majoré le pourboire...
Il y eut un silence.
--Et vous êtes partie le lendemain?
--Sans doute.
--Ce pauvre Autrichien! Vous n'avez pas eu la tentation de passer à
Dezenano une autre nuit?
La comtesse Azimoff regardait de haut son interlocuteur; elle avait un
imperceptible haussement d'épaules, tirait une cigarette d'Orient de son
étui d'or incrusté d'opales et, avec une souveraine nonchalance:
--Faire renaître une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du
libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude.
III
PUDEURS ANGLAISES
--Nous avons beau être en France et pis à Monte-Carlo, la plaisanterie a
des bornes. Pour moi, l'histoire de la comtesse Azimoff est tout à fait
shocking, shocking. La comtesse a beau être nihiliste et libérée de tout
préjugé, elle est née. Vous me voyez au regret que ma soeur Bellah ait
assisté à cet entretien.
Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentuée par le
haussement d'épaules qui la creusait, exagérait à plaisir la noblesse de
son port de tête et l'indéniable aristocratie de son profil.
Les dîneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimoff avait
déclaré qu'elle ne voulait pas manquer le deuxième acte de la
_Damnation_. Elle s'était levée, onduleuse et souple, dans les
scintillements noirs de sa robe de jais, et Léviston, le Brésilien,
l'attaché d'ambassade suédois, presque tous les hommes l'avaient suivie:
son sillage avait entraîné les mâles. Le baron et la baronne Rodestern
et Ramirès, le jeune Argentin un peu Espagnol, étaient demeurés dans la
galerie auprès de la richissime Anglaise. Miss Bellah, la soeur, était
remontée dans sa chambre chercher un éventail, avait-elle dit.
L'histoire narrée par la comtesse Azimoff était plutôt raide en effet;
l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre à coucher, d'un portier
d'hôtel, sous prétexte qu'elle lui avait donné cinq lire de pourboire,
dépassait toutes les hypothèses. Même en Italie, ces choses-là
n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait osé
l'aventure que parce qu'il s'était senti autorisé. La comtesse avait dû
regarder ce faquin d'une façon telle que...--cette Moscovite avait des
prunelles si singulièrement insistantes--et puis, on ne donne pas cinq
francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett, voyageait tous les
ans en Italie avec sa soeur, et jamais elles n'avaient soupçonné l'ombre
d'une pareille aventure. Les deux hommes échangeaient un bref regard...
Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimoff. Et puis
qu'est-ce que c'était que ce système de verrous et de barres de fer qui
ne fermaient pas? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis,
quand cet homme était entré chez elle, pourquoi n'avait elle pas crié,
appelé à l'aide? Sa version ne tenait pas debout. Ce n'est pas par
terreur qu'elle avait cédé à cette brute. Au fond, elle avait désiré
cette présence, et cette bête sauvage ne s'était risquée auprès d'elle
que préalablement apprivoisée.
Les deux hommes écoutaient l'Anglaise éructer l'acrimonie de sa bile; on
aurait dit qu'elle déchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse
indignation avait comme un arrière-goût de fiel. Lady Forkett passait
pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en Écosse, que dans sa
maison montée à Londres, la première livrée des trois Royaumes. Les
valets de pied et les cochers de lady Forkett étaient célèbres dans
toute l'Angleterre; son personnel était recruté avec un soin tout
particulier parmi l'humanité la plus musclée et la plus saine de la
campagne et des faubourgs. C'était là une des vanités les plus affichées
de la millionnaire. La malignité publique attribuait à cette sélection
de l'antichambre et de l'écurie des motifs d'un ordre secret, et
pourtant jamais un scandale n'avait atteint la réputation de lady
Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupçon, mais la
médisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si
précieusement choisi de son personnel et, quoique étrangers, Rodestern
et Ramirès étaient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et
d'ailleurs pour apprécier, comme elles le méritaient, les justes
pruderies de l'Anglaise.
Lady Forkett ne lâchait pas sa proie:
--C'était comme la version que la comtesse donnait de son départ, le
lendemain même, de cette auberge! Cela ne se soutenait pas. Comment elle
se donnait, en pleine nuit, à un inconnu, pis, à un subalterne, dans la
chambre délabrée de cet hôtel sinistre; elle ne s'était pas gênée pour
leur laisser entendre que la nuit avait été... chaude... Ses yeux noyés,
son sourire en parlant l'accablaient; et après cette nuit-là, elle
serait partie, elle qui était venue dans ce pays pour deux jours, cela
ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie,
c'était une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie
et...
--Aucune femme! oh! milady! interrompait le baron de Rodestern, enchanté
de prendre tant de pudeurs en faute.
--Aucune femme, je veux dire une femme du caractère de la comtesse, une
libérée de préjugés esclave de sa sensualité.
Le petit Ramirès croyait devoir prendre la défense de l'absente:
--Pardon, milady, pourquoi la comtesse aurait-elle menti? Si elle manque
de retenue, certes elle ne manque pas de franchise; rien ne la forçait à
nous conter cette équipée. Une seconde nuit passée ne l'aurait pas plus
compromise à nos yeux et, si elle nous a dit avoir quitté le lac de
Garde le lendemain, c'est qu'elle est effectivement partie ce jour-là.
--Si vous le voulez, faisait l'Anglaise impatientée, et puis, après
tout, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? La comtesse Azimoff l'a
peut-être rêvé, inventé!
--Pourquoi inventé?
--Une vantardise de plus.
--Vous dites?
--Elle est de la race de ces femmes qui se vantent de ces choses. C'est
une déséquilibrée, une hystérique. Une aventure avec un portier d'hôtel,
pourquoi pas avec le concierge de la maison qu'elle habite à Paris!...
Il y a des précédents dans cet ordre de folies...
Et après une pause: