C'est un cas du docteur Lombroso.
Les deux hommes avaient un discret clignement d'yeux. Ramirès étouffait
un léger accès de toux et d'une voix insidieuse:
--Je voudrais me ranger à votre avis, milady; malheureusement,
l'aventure de la comtesse Azimoff est un fait, l'auberge existe. Elle
est même connue, l'auberge.
L'Anglaise bondissait sur son fauteuil:
--Vous dites?...
--Qu'il y a eu un précédent du même genre à Dezenano.
--Dans la même auberge?
--Je le suppose, car je ne peux croire que tous les portiers d'hôtels du
pays aient cette ardeur et cette audace dans l'irruption nocturne. Il
est plus plausible d'attribuer au même personnage l'aventure de la
comtesse et celle de mon amie Sergine.
--Comment, une autre femme et une femme que vous connaissez a été
victime d'une tentative de ce genre dans une auberge de Dezenano?
--Victime, voilà un bien gros mot, milady, car notez qu'aucune des
belles visitées ne s'est plainte, pas plus mon amie que la comtesse.
--Quelle abomination! mais c'était un satyre que cet homme!
--Le Bois de Boulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il
pas sur les lacs italiens?
--Vous me suffoquez!
--Je vous dirais même que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain.
Elle est restée la nuit suivante.
--Mais c'était une fille, alors, que votre amie!
--Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine fût une femme du monde.
C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance
charmante à faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est
ainsi. Elle verse généreusement à tous ceux qui l'entourent la capiteuse
ivresse d'une réelle beauté. Sergine est Basque et, comme vous le savez,
milady, les provinces basques ont le sang chaud. Née à Hendaye, elle est
allée toute jeune à Bordeaux et maintenant Paris la possède, Paris, la
Riviera, les villes d'eaux et même l'Italie l'été. Sergine ne se croit
pas le droit de priver l'Europe de la clarté de ses yeux bleus et du
piment de son sourire, elle en gratifie même au besoin les deux
Amériques, elle est née courtisane, ses yeux consentent même quand sa
bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses
quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an près de
quatre-vingt mille livres, les vraies vocations réussissent toujours. Je
vous ai fait le portrait de Sergine...
--Et c'est à cette créature qu'est arrivée...
--... Une chose qu'elle a trouvée très simple. Cet été, ou plutôt cet
automne, Sergine a été appelée à Vienne et a gagné l'Autriche par
Venise, elle est descendue sur Milan par le Saint-Gothard et a eu la
curiosité des lacs. Oh! en passant. Après Côme et Lecco, le lac de Garde
était tout indiqué; les Compagnies, qu'elles soient Cook ou Lubin, vous
tracent toujours le même itinéraire. Sergine quittait donc Lecco un
matin pour s'arrêter à Bergame de midi à huit heures, et débarquait à
Dezenano à minuit. Dezenano est la seule station du lac de Garde.
Sergine ne m'a pas dit le nom de l'auberge où elle était descendue, mais
c'était une vieille _osteria_ italienne, d'un dénuement et d'un abandon
absolus, aggravés par le voisinage du lac, et dont les hautes salles
voûtées l'impressionnèrent. Sergine se crut descendue dans un couvent,
mais les allures du portier de l'hôtel n'avaient rien de monastique.
Sergine voyage avec une femme de chambre. Dans le silence de l'hôtel
endormi, ce fut le portier de l'hôtel qui conduisit les deux voyageuses
à leurs gîtes. Sergine eut tout de suite l'intuition d'une aventure
flottant dans l'air. Les yeux de l'homme la brûlaient. En lui remettant
son sac de voyage, il avait trouvé le moyen de lui frôler les mains et,
quand il lui montra le système des verrous et des serrures qui était
très compliqué, les doigts de l'Italien s'attardèrent encore plus qu'il
n'aurait fallu dans les siens; mais tous ces travaux d'approche
n'épouvantèrent pas Sergine. Sergine a l'habitude de l'aventure et le
goût inné de l'amour. Mon amie est merveilleusement blonde, une blonde
savoureuse à chair de fruit, frottée de rose aux bons endroits, et ses
grands yeux humides sont remplis de promesses. C'est en plus opulent le
genre de beauté de la comtesse Azimoff. Il faut croire que cet Italien
basané est un friand des cheveux de métal clair et des peaux lumineuses;
aussi, ma belle amie ne fut-elle pas trop étonnée de voir surgir ledit
portier au milieu de sa chambre dans le silence et l'isolement de la
nuit. Sergine est faite à ce genre de visites et je n'oserai pas vous
affirmer qu'elle eût vraiment fermé la porte. Elle m'avoua pourtant que
sa surprise fut, cette nuit-là, relevée d'un piment de terreur et que
l'imprévue apparition de l'homme au milieu des ténèbres, pieds nus et la
main armée d'une lanterne sourde, emplit toute sa chair d'un frisson
sinistre et délicieux.
Lady Forkett était haletante; ses yeux de faïence arrondis de terreur ou
d'extase buvaient les paroles du jeune Ramirès: «Une sadique, une
malade, une impudique créature!»
--Tout ce que je sais, c'est que cet Italien ne dut pas s'ennuyer, et
Sergine non plus ne s'ennuya pas. Elle devait partir le lendemain à cinq
heures, pour dîner et coucher à Vérone, elle s'attarda toute la journée
sur le lac et ne partit que le surlendemain matin.
--Et cette seconde nuit? interrogeait l'Anglaise avec un tremblement
dans la voix.
--Et cette seconde nuit, Sergine ne ferma pas sa porte, et mal ou bien
lui en prit: cela dépend de la façon de juger les gens.
--Quoi, ce portier lui vola ses bijoux!
--Non, les portiers d'hôtels de Dezenano sont encore assez honnêtes, il
n'y vient pas assez d'étrangers, mais il faut vous dire que dans la
journée, à l'embarcadère et au débarcadère du bateau qui fait le service
du lac, Sergine, au milieu de tous les omnibus groupés sur le quai dans
l'attente des voyageurs, avait remarqué un autre portier.
--Encore un!
--Elle eût pu en remarquer plusieurs, mais celui-là était, paraît-il, de
ceux qui s'imposent à l'attention d'un artiste et même d'une femme.
Aussi blond que celui de l'auberge était brun, élancé, tandis que
l'autre trapu, mais tout aussi musclé, avec des yeux en amande d'un bleu
de lac et la plus jolie tête du monde; c'était le type du parfait
officier autrichien. Le Prater, à Vienne, voit défiler journellement des
centaines d'hommes de cette allure et de ce poil, mais à Dezenano cette
rencontre n'en était pas moins une rareté.
«Sergine n'eût pas été la femme qu'elle est, si elle n'eût regardé un
peu longuement ce nouveau portier d'hôtel, et croyez que dans son for
intérieur elle eût sûrement le regret de n'être pas descendue à son
auberge. Tout ce personnel d'hôtellerie se connaît et grouille à tu et à
toi, surtout dans ces petits pays. L'homme, examiné longuement par
l'étrangère, s'aperçut-il de l'attention dont il était l'objet et en
fit-il part à son camarade?
«Toujours est-il que vers minuit et demi, les omnibus d'hôtels revenus
du dernier train, Sergine entend s'ouvrir doucement la porte de sa
chambre. Un pas feutré se glisse vers son lit... et c'est l'étreinte...
--Passez, monsieur, n'insistez pas.
--Sergine reconnut l'étreinte de la veille, étreinte qui finit par se
dénouer: toute chose a un terme ici-bas. Un dernier baiser clôt les
lèvres de la dame, le visiteur saute à bas du lit, et comme elle-même
Sergine s'étonne de ce départ un peu brusqué, l'Italien (ils sont si
intuitifs dans ce pays) lui chuchote à l'oreille: «L'autre va venir, il
attend là!»
«L'étrange divination des femmes! Sergine comprit tout de suite qu'il
s'agissait du portier à profil autrichien, et quand la silhouette dans
l'après-midi remarquée se glissa avec des précautions infinies, à la
lueur sourde de la lanterne, vers son lit, Sergine n'eut pas le courage
d'intimer à l'intrus l'ordre de se retirer, et Sergine se résigna,
pareille à ses soeurs les courtisanes antiques, redevenue, dans cette
chambre d'auberge italienne, une de ces petites captives troyennes dont
le poète a dit:
Aussi leur chair indifférente,
Lasse de fatigue et d'amour,
A chaque amant plus transparente,
Se fâne et pâlit chaque jour.
«Mais elle partait le lendemain à la première heure, car il n'y avait
pas de raison pour qu'elle ne reçût, la nuit suivante, les hommages de
tous les autres portiers d'hôtels.»
Il y eut un silence.
--Et le nom de cette auberge? interrompit la voix rauque de lady
Forkett, le nom de cette auberge, que je n'y descende pas; «l'Auberge
des Fleurs», a dit, je crois, la comtesse?
--Oh! soyez sûre, milady, que la comtesse Azimoff a donné un faux nom,
et puis le saurions-nous, ce nom, il y a tout lieu de croire que,
l'année prochaine, ce ne sera plus le même personnel.
CHOSES DE LA-BAS
I
UN SOIR AUX ZATTERÉ
Lord Saringham nous traitait, ce soir-là, aux Zatteré, la trattoria
italienne dont la terrasse enguirlandée de pampres commande l'immense
travée d'eau de la Zudecca. Une treille en pergola y laisse pendre
au-dessus des dîneurs la transparence ambrée des muscats en grappes,
l'ombre mobile des feuilles s'y découpe en dentelle sur la blancheur un
peu grise des nappes et, si la vaisselle y est en vérité commune et
l'argenterie un peu douteuse, le _chianti_ et le _vesuvio_ dans les
fiasques de verre fumé, pansées et cerclées de jonc, comme l'asti dans
les _botteglia_ de Murano y donnent aux repas une saveur bien italienne.
Les Zatteré ont une réputation établie pour les rougets à la
Livournaise, les côtelettes aux truffes blanches et les scampi à la
génoise... Enfin, la mode était d'y dîner cet été-là.
Les couchers du soleil sur la Zudecca sont admirables et un peu moins
divulgués que ceux du Lido, crépuscules aujourd'hui classiques et
classés dans tous les guides de l'Italie du Nord, et que le service
organisé des bateaux a vraiment mis trop à la portée de tous. C'est très
bien de s'embarquer à la Piazetta ou à San-Zacarria pour aller manger
des huîtres et regarder la vraie mer au Lido et revenir de là coucher à
Venise, mais aller en bonne compagnie goûter la soupe aux moules de
Boracchio, aux Zatteré, est chose plus rare. D'abord, on a chance de n'y
rencontrer personne et, si l'on y trouve quelques compagnons, on a la
volupté entre toutes précieuse de se reconnaître entre pairs,
c'est-à-dire entre gens du même monde, de même rang et de même culture
intellectuelle, entre intoxiqués du même esthétisme, celui des snobs de
demain; bref, entre délicats atteints des mêmes dégoûts et du même
dédain de la foule, passagers du dernier bateau et amoureux de l'ultime
gondole. Lord Saringham traitait donc, ce soir-là, aux Zatteré trois ou
quatre femmes de la colonie, deux attachés d'ambassade de Vienne, un
peintre russe, un autre américain, un banquier de Hambourg et quelques
Vénitiens.
Lord Saringham donnait ce dîner en l'honneur de la comtesse de
Croix-Vimeuse, qui l'avait reçu tout l'été. Lord Saringham liquidait en
même temps quelques autres politesses, car, bien que cinq fois
millionnaire, lord Saringham ne passe pas précisément pour tresser avec
des saucisses les chaînes de ses chiens.
Il y avait donc là la comtesse de Croix-Vimeuse, une fervente de la
ville des doges, qui, déjà depuis trois ans, a palais sur le
Grand-Canal; la comtesse Azimoff, une des Russes les plus capiteuses de
la colonie, et son amie la baronne Stourline, deux fidèles de Venise et
de Danielli; Stermacheff et Harisson, dont les gondoles, encombrées de
chevalets et de boîtes de couleur, stationnent, tout l'été, au coin des
rios déserts, et quelques autres oiseaux de passage; parmi les
autochtones, le comte Framani, dont le palais, converti aujourd'hui en
hôtel, a vu naître et mourir quelques doges; Mandello, célèbre par
l'amiral du même nom, qui, plus que don Juan d'Autriche, remporta la
victoire de Lépante; Zeno Cantho, le meilleur peintre de Venise,
héritier de la palette et des pinceaux du Canaletto, et dont les
«Salute» de marbre argenté! dans des brumes gris perle, tels de grands
nénuphars de moire sur des eaux de nacre, se vendent au poids de l'or
dans toute l'Amérique, et Beppo Sforsina, le poète.
Sforsina au dessert, devant la féerie de la Zudecca embrasée par le
crépuscule et de ses maisons roses et vertes apparues, comme autant de
feux de Bengale, entre les hautes vergues des charbonniers anglais et
les cheminées des steamers, devait nous dire le fameux sonnet de sa
_Venise en or_:
La splendeur d'un passé de gloire et d'aventures
Surgit avec la nuit des canaux et du port.
Un horizon de flamme embrase des mâtures!
Des campaniles d'ambre allument un ciel mort.
C'est vous dire que la fête devait être complète, le choix des invités
le promettait. On n'attendait plus, pour se mettre à table, que
l'arrivée de la marquise Amaforti, Polonaise millionnaire, épousée par
un marquis romain et, depuis son veuvage, fixée à Venise. J'avais
beaucoup entendu parler de la marquise. Son luxe et son originalité
préoccupaient énormément la société de là-bas. Je n'avais jamais eu la
chance de la rencontrer. La marquise passait ses étés sur le lac Majeur
et ne rentrait que très tard dans sa villa de la Brenta.
--Oui, elle a eu cette fantaisie, déclarait Harisson, et je l'en
approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fiévreuses et de
l'étouffement de ces petites rues étroites encombrées de Forestieri,
pour la mélancolie souriante et les grands horizons de cette admirable
rivière que l'on ne connaît pas. La Brenta! Je parie que vous n'y avez
jamais été. Elle longe, du côté du nord, toute l'enceinte fortifiée de
Padoue... Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais,
et vient en serpentant, à travers dix lieues de plaines verdoyantes, se
jeter dans la grande lagune à quelques kilomètres d'ici, derrière cette
Zudecca. Ah! les rives de la Brenta et leurs longues files de peupliers,
le reflet tremblant de leurs hautes quenouilles dans une eau lente et
bleue. Nulle part, dans la Vénétie, les ciels n'ont plus de transparence
et plus de douceur. Le dix-huitième siècle, qui fut le siècle des
nuances, ne s'y est pas trompé. Sous Casanova, toute la noblesse de la
République émigra sur ses rives heureuses; la Brenta se peupla de
villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masquées de
Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fièvre et le bruit
des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des fêtes
costumées sur le Grand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et
au calme des champs; un besoin d'idylles et d'églogues faisait
abandonner aux belles dames, éprises de philosophie et de lecture
française, les vieux palais des aïeux. Venise eut des Trianons comme
elle eut un Versailles, cet immense et fastueux château de Stra, aux
salles décorées par Tiepolo que Napoléon Ier acheta pour le prince
Eugène. Tout le pays a gardé le souvenir des Beauharnais. Toutes ces
villas à colonnades et à portiques, bâties sur le modèle de Brimborion
et de Bagatelle, et toutes inspirées du grand Trianon, ont un air bien
plus Empire que Louis XVI. Pourquoi? C'est qu'une présence auguste les a
animées, et le passage de la famille impériale dans cette partie de la
Vénétie et le court séjour d'un simulacre de cour dans les vastes
bâtiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater à jamais
le pays.
--Nous avons lu tout cela dans Frédéric Masson, interrompait Mme de
Croix-Vimeuse et, coupant la parole à Harisson: Bref, la marquise
Amaforti a acheté une des plus belles villas de la Brenta, il y a
surtout des communs admirables. Après celles de Stra, la _Palomba_
possède les plus belles écuries du pays. Les stalles des chevaux y sont
en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame! c'est à une heure de
Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, péniblement, mais la
marquise sait peupler la solitude de son parc.
--Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaçant du
doigt.
A quoi la Française:
--Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notoriété publique
que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut! la
voici!
Toute l'assistance s'était levée et portée au bord de la terrasse,
contre les balustrades. Une gondole de maître cinglait à toutes rames
dans la direction des Zatteré, elle était à deux rameurs: gondole de
luxe d'un noir d'ébène, dont les cavalis et les cuivres ciselés
brillaient jaunes comme de l'or. Une femme en longue robe de drap blanc,
un manteau de drap rouge jeté sur les épaules, se tenait nonchalamment
renversée sur les coussins de l'arrière; une lourde retombée de drap
noir flottait dans le sillage laissé par la gondole, tel un long
catafalque qui eût trempé dans l'eau. L'avant de la gondole était fleuri
de roses.
--Cléopâtre, hasardai-je dans un chuchotement.
--Vous ne croyez pas si bien dire, me glissait Nerbatcheff, regardez les
esclaves du bord.
Vêtus de blanc comme la dame, les deux gondoliers-rameurs offraient,
chacun dans son genre, le plus pur type vénitien. Sveltes et découplés
tous les deux, ils avaient, dans l'enrythmie de leurs mouvements et la
souplesse de leurs longs torses penchés sur la rame, la grâce un peu
féline en même temps que fière des bateliers du Carpaccio; ils en
avaient aussi la silhouette. Tous deux basanés, dorés et mordus par le
hâle, avaient le profil hardi et un peu brusque qu'on prête aux
aventuriers; mais tandis que l'un était d'un roux ardent, l'autre avait
le front comme mangé par d'épaisses boucles de cheveux noirs. Tous deux,
d'ailleurs, ramaient nu-tête comme des gondoliers de grande maison.
--Hein! deux beaux animaux, me faisait remarquer Harisson, la marquise a
la main heureuse. Ah! la dame s'y connaît. Elle n'est pas Slave pour
rien.
--Oui, ajoutait Nerbatcheff, la marquise Amaforti a toujours à son
service les plus beaux gondoliers de Venise. Où les déniche-t-elle?
Mystère, mais en sortant de chez elle, ils trouvent toujours un facile
placement; peintres américains en quête de modèles et patrons de grands
hôtels, tous guettent les gondoliers remerciés de la villa Palomba.
D'ailleurs, ces braves gens sont prévenus, la marquise ne les garde
jamais plus d'une saison.
--Ah! faisais-je intéressé.
Mais le ton de ma voix m'avait trahi.
--Oh! pas du tout ce que vous croyez, intervenait Zeno Cantho, c'est
chez elle pur esthétisme. Les deux hommes que vous voyez sont la
figuration d'une mise en scène arrêtée dans un décor admirable, dont la
marquise comprend merveilleusement l'harmonie. Elle se meut en beauté,
et ces deux gondoliers font partie d'un cadre imaginé et voulu. Oui, des
comparses, et rien de plus. Des hommes de joie! Ah! non! la marquise est
autrement compliquée!»
Mais sa gondole abordait. Lord Saringham s'était précipité au-devant de
son invitée; la marquise avait ramassé en trois brassées les roses
éparses devant elle et faisait, les mains chargées de fleurs, une
sensationnelle entrée parmi nous. Elle les distribuait maintenant avec
de jolis mots et de plus jolies intonations de voix à toutes les femmes
et à tous les hommes présents: il y avait du gazouillement d'oiseau dans
la diction de la marquise; de l'oiseau, elle avait aussi la mobilité
inquiète et le perpétuel sautillement. Lord Saringham me présentait, la
marquise attachait sur moi deux yeux ronds d'un éclat presque
insoutenable. Elle avait le profil busqué, les lèvres minces, le buste
plein et les attaches d'une finesse extrême; sa peau, très blanche,
n'était pas celle de ses cheveux très noirs. Il y avait comme un
désaccord entre tous ses traits et tous ses mouvements. Bref, cette
Polonaise me déplut. Il y avait quelque chose en elle d'arménien et
d'asiatique; mais sa voix était un délice. On ne pouvait se lasser de
l'entendre parler.
--Oui, je n'ai pu résister à ce soleil couchant, j'ai fait le tour de
San-Giorgio. D'où mon retard. Vous m'excusez!
Et avec des gestes vifs elle mettait nues hors de ses gants deux petites
mains ornées de bagues. Lord Saringham l'avait mise à sa droite, à côté
de lui.
--Quelle idée lumineuse de nous faire dîner ici! disait-elle. La vue de
ces mâtures et de ces bâtiments de commerce est admirable, et toute
cette fumée sur la ville, quel Whistler!
La gondole était toujours là, à ras de quai, attendant les ordres. La
Polonaise s'avisait de sa présence. Elle interpellait les gondoliers:
--Eh bien! Guillermo, et vous, Giovanni, que faites-vous là?
Qu'attendez-vous? Retournez à la maison, je rentrerai seule.
Et, avec un sourire à nos regards stupéfaits:
--Oui, je rentre toujours seule avec une gondole de louage prise au
dernier moment. Ces deux-là sont mes gondoliers de jour. Allez! partez!
Les deux hommes s'inclinaient et reprenaient leurs rames; la gondole et
sa longue retombée de drap noir s'éloignaient dans le crépuscule.
La ville flotte au loin, immense gemme éclose
Au ras des flots nacrés d'un soir d'apothéose!
Venise, perle blonde, ô fabuleux décor!
Sforsina venait de déclamer son sonnet de Venise. Des applaudissements
et des bravos couvraient le dernier vers; une vingtaine de bouteilles
d'Asti jonchaient les dalles de la terrasse, dont plusieurs brisées par
la gaieté énervée des dîneurs. Les femmes avaient les prunelles
brillantes et les joues fardées d'une fièvre de plaisir; les hommes
affichaient, eux, des propos hardis et des gestes libres. Lord
Saringham, qui, en sa qualité de Saxon, supportait mieux l'ivresse,
donnait le signal du départ.
--Vous savez qu'il est plus de onze heures, disait-il en consultant sa
montre. Nous ne trouverons plus de gondoles. Il est temps de songer au
retour.
--Des gondoles! ricanait Cantho, mais il y en a au _traghetto_ (station
de gondoliers et de passeurs), derrière les Gésuati. Nous n'avons qu'à
suivre le canal qui longe l'église.
--Suivons donc Cantho, c'est un vieux Vénitien.
Et les hommes acclamaient le peintre. Les femmes avaient mis leurs
manteaux.
--Et quel clair de lune! chuchotait la comtesse Azimoff. Vous l'avez
commandé exprès, mylord.
L'Anglais réglait l'addition. La petite troupe se mettait en marche.
Tous étaient appareillés par couples, au hasard des sympathies; la
marquise avait pris le bras de Cantho.
--Voyons, laissez-moi vous reconduire, câlinait la voix du peintre. Vous
n'allez pas rentrer seule à la Palomba, ce serait une folie!
--Allons donc! Pourquoi pas? Je rentre ainsi tous les soirs. C'est mon
plaisir de glisser dans l'absolue solitude de la nuit avec un inconnu,
dont j'ignore jusqu'au visage.
--Voluptueuse!
Et le Vénitien hasardait le mot du ton avec lequel il eût dit:
_Coquine_. Les yeux ronds de la Polonaise étincelaient dans la nuit. Le
peintre, un peu gris, devenait insolent.
--Guillermo et Giovanni ont donc cessé de plaire?
--Vous êtes fou, Cantho! Vous savez bien que mes gondoliers sont des
animaux de luxe au même titre que mes sloughis et mes chevaux hongrois.
Je me caresse les yeux à leur physique, évidemment voulu, comme à des
toiles de maître; leur silhouette entre dans la décoration et achève la
ligne de ma gondole. Rien de plus.
--Et le gondolier du soir, l'anonyme pris au hasard des traghetti,
qu'est-il pour vous, marquise?
--Ah! celui-là, c'est le frisson de la petite mort, le délice de
l'angoisse, la volupté de la peur, la transe enivrante de tout pouvoir
craindre.
--Et de tout espérer! ricanait le peintre.
La Polonaise ne relevait pas l'impertinence.
--Car, sachez-le, Cantho, à peine entrée dans la gondole que je vais
prendre tout à l'heure, je vais commencer à trembler, et ce tremblement
ne me quittera qu'arrivée chez moi. C'est les dents serrées d'effroi et
les épaules transies que je vais remonter pendant plus d'une heure les
eaux désertes de la Branta, sous ce splendide clair de lune, car j'y
vais être à la discrétion absolue de cet homme. Il pourra tout oser,
tout tenter. Qui entendrait mes cris sur ses rives inhabitées? Presque
toutes les villas y sont à l'abandon. Vais-je assez me sentir défaillir!
Mais c'est là la saveur de la chose, cette conscience et cette
appréhension du danger. Et notez que je vais lui laisser voir mes
diamants.
--Ah! vous méritiez de vivre à Rome, sous le règne de Claude, soulignait
le Vénitien.
La marquise Amaforti avait un soupir.
--Mais tous les gondoliers de Venise sont honnêtes. Il ne m'est jamais
rien arrivé!
II