«Victorine, la femme de chambre emmenée par Emma, nous donnait le fin

mot de la chose. Un après-midi, où je travaillais, elle entrait assez

brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contractée, les yeux

luisants.

«--Qu'y a-t-il, ma fille?

«--Il y a, Madame, que ça ne peut pas durer. Je ne puis pas comme ça

laisser insulter Madame.

«--Comment, on nous insulte, Victorine?

«--Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et

Madame ne sont pas mariés, que Monsieur est ici avec une cocotte... A

moi qui ai assisté au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille

et qui suis avec elle depuis déjà deux ans, moi, ça me retourne et ça me

révolte.

«Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux.

Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait à sécher ses

paupières, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait

enfin son courage à deux mains.

«--Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage?

«--Mais parfaitement, ma fille, je l'ai même dans ma malle.

«--Eh bien! si c'était un effet de la bonté de Madame, Madame serait

bien aimable de me le prêter... Je serais heureuse de le montrer à

l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi à la femme de l'épicier...

C'est l'épicier qui a fait tout le mal, Madame, et tout ça par la faute

du curé.

«--Comment! le curé!

«--Oui, Madame, le curé était au lavoir le jour où on lavait le linge de

Madame, et quand il a vu les pantalons à dentelles et les chemises à

entre-deux de Madame, il s'est penché pour les regarder de près, s'est

informé, et puis il a déclaré que ce n'était pas là du linge de femme

mariée... et que Madame était sûrement une actrice de la

Comédie-Française qui voyageait avec Monsieur. Et voilà! La chose a fait

le tour du pays. La parole du curé, cela fait foi au village, et un

opprobre est sur Madame et sur Monsieur.

«Et Victorine s'essuyait les yeux.

«Ma femme avait ouvert sa malle:

«--Tenez, Victorine, le voilà, cet acte de mariage. Courez vite le leur

montrer, puisque cela les intéresse, ces braves gens, et rapportez-le

moi.

«--Ah! Madame.

«Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant.

«Nous nous regardions sans rire: notre équipée tournait au tragique.

Vingt minutes après, Victorine revenait, triomphante:

«--Je le leur ai montré, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas

leurs yeux, l'épicier surtout... Il m'a demandé si Monsieur et Madame

consentaient à lui prêter leur acte de mariage pour cette soirée. Il

voudrait le montrer au curé et le faire lire, au cabaret, au ferblantier

et au forgeron... Il a le coeur de réparer le mal qu'il a fait, cet

homme.

«--Gardez donc cet acte, Victorine, et prêtez-le à l'épicier. Mais qu'il

ne le perde pas... Nous en aurons besoin pour les autres villages.

«Sartor fut-il convaincu? Non. Une réprobation continua à planer sur

nous; le curé, après la lecture, avait hoché la tête et ronchonné:

«--Mariée, peut-être! mais cette femme-là a du linge et des instincts de

cocotte.

«Les dessous d'Emma l'avaient révolté. Nous quittâmes Sartor accablés du

mépris public. On ne va pas contre l'opinion.»

III

RESPECTABILITY

--Ah! l'injustice de la vie, de la vie sociale surtout, basée sur le

soi-disant respect des préjugés, l'hypocrisie des classes moyennes et la

scélératesse, oui, je maintiens le mot, la scélératesse des honnêtes

gens! Tout l'apparent scepticisme et le cynisme qu'on me reproche sont

faits de la connaissance profonde, acquise à mes dépens et chèrement

acquise, de nos belles âmes contemporaines... et «contemporaines» est de

trop, le monde n'a pas changé... Les fanatismes sévissent toujours,

iniques et passionnés sans d'autres noms...

Et Thomery, tout à fait emballé, tailladait à coups de canif un

excellent londrès qu'il n'entamait pas.

Mme Thomery intervenait:

--Voyons, André...

Et, passant derrière son mari, elle imposait aux tempes enfiévrées de

l'écrivain la fraîcheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux

vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant

au niveau de ses lèvres, les baisait goulûment; puis, la repoussant un

peu:

--Mais quand je vous exposerais toutes mes théories, les longues raisons

que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?...

Je vous citerai, au hasard, celui-ci:

«C'était il y a une dizaine d'années, mettons-en onze; je venais d'être

fiancé et faisais ma cour à ma femme. La famille d'Emma passait à Cannes

des hivers qu'elle prolongeait jusqu'à la fin d'avril. Ses parents y

possédaient une magnifique villa à la Californie; et, récemment admis à

courtiser officiellement Mlle Sérigneux, j'étais descendu dans un hôtel

de la ville, un des nombreux hôtels qui foisonnent dans la rue

d'Antibes.

«Ce n'était pas un hôtel de premier ordre; la littérature ne me

permettait pas alors de dépenser pour mon gîte vingt-cinq francs par

jour, mais ce n'était pas non plus un hôtel inférieur. J'étais

modestement logé au troisième, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma

pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dînais

tous les soirs à la villa de mes beaux-parents, Mme Sérigneux, très

collet-monté, n'autorisait les flirts des fiançailles qu'une fois en

vingt-quatre heures.

«Préoccupé comme j'étais alors d'Emma, tout à la griserie à la fois d'un

amour de coeur et de tête, je me souciais peu des hôtes et du personnel

de l'hôtel. Tout distrait que j'étais, il m'aurait fallu pourtant être

aveugle pour ne pas avoir remarqué les allures singulières de la

locataire du premier étage sur le jardin. C'était une grande femme,

désinvolte et découplée et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des

habitudes de sport. Elle possédait un yacht en rade, qui disparaissait

souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, évanoui vers d'autres

escales. Elle n'en avait pas moins loué au mois tout le premier de

l'hôtel; elle avait même une petite clef de la grille du jardin,

strictement fermée tous les soirs à partir de neuf heures, et ne

rentrait jamais par la rue d'Antibes où s'ouvrait la porte principale.

On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en «ski» ou en

«off» couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia

n'avait aucune prétention à l'élégance. Toujours vêtue de drap bleu

marine, marron ou beige, coiffée de petits feutres mous ou plus souvent

d'une casquette de yachtman, deux énormes perles aux oreilles et un très

beau saphir au doigt, décelaient seuls qu'elle était un peu femme.

Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint

cuit et hâlé comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais

dû être jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds,

décolorés par le soleil et les embruns, en faisaient une créature

d'exception: elle ne pouvait passer inaperçue. Sa conduite aussi était

des plus étranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de

la princesse demeurait fermé; puis il s'emplissait tout à coup de bruits

de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la

princesse Nadia était à terre et donnait à dîner aux invités de son

yacht; elle leur donnait à loger aussi. L'appartement contenait quatre

ou cinq chambres à coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les

fêtes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement

le champagne, mais le personnel de l'hôtel ne pénétrait jamais dans les

pièces pendant les repas qu'on y donnait. C'étaient les marins du yacht

qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des maîtres

d'hôtel à la porte... On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans

les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul révélé sa

présence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde était

à ses genoux.

«Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la

banalité des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille

hollandaise, des Van der Goelen quelconques descendus là avec trois

jeunes filles, m'aurait laissé absolument froid sans la profonde

impression que, toute fatuité mise à part, je devais m'avouer avoir

produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Goelen. Blanches,

grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumières,

et d'une carnation si fraîche qu'elle en semblait humide, les trois

demoiselles Van der Goelen étaient toutes les trois terriblement

insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence

de traits. Ces trois jeunes Bataves répondaient aux noms de Dorothée, de

Wilhelmine et de Thécla. C'est Thécla que j'intéressais, je ne pouvais

plus en douter. C'étaient, chaque fois que j'entrais dans la salle à

manger, des rougeurs et des pâleurs subites, qui m'auraient peut-être

flatté à un autre moment de ma vie; c'étaient aussi des frôlements de

coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des

gants et des mouchoirs laissés tomber à terre, que j'avais d'abord

ramassés et rendus, et puis, comme je ne me prêtais plus à ce manège,

des billets doux carrément insinués dans ma serviette et que je trouvais

en la dépliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes

les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait «poète glorieux»

et «romancier de la femme»; je soupçonnais Mlle Thécla Van der Goelen

d'être affreusement romanesque; elle avait toujours à la main un volume

de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle était encombrante et obstinée,

et, obsédé des gros soupirs qu'elle poussait désespérément vers moi,

j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser

sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles.

«Il y avait aussi à cet hôtel une autre personne que j'avais dû

remarquer malgré moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus

discrètes, volontairement effacée, l'on eût dit, dans le cosmopolitisme

de cet hôtel, Mme Déris était une grande et mince jeune femme brune,

dont le profil de camée, le teint mat et les admirables yeux de perles

noires m'avaient imposé le souvenir d'une telle ressemblance, que je

m'étais enquis immédiatement de son nom. Mme Déris était à Cannes pour

la santé de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secouée d'une

mauvaise toux et qu'on ne voyait à table qu'au déjeuner de midi. A une

heure, Mme Déris et sa fille montaient en voiture et rentraient à

l'hôtel avant le coucher du soleil. La petite malade dînait dans sa

chambre et, à sept heures, Mme Déris descendait prendre son repas toute

seule à une petite table; puis, la dernière bouchée avalée, remontait

vite auprès de l'enfant. La jeune femme ne parlait à personne; elle

était toute aux soins et à la santé de sa fille, et je n'ai jamais connu

dans ma carrière une créature de mise et d'allure aussi distinguées et

aussi simples... Et pourtant, quand je la regardais à la dérobée, ce

profil, cette jolie attitude pensive et fière, cette démarche onduleuse

et ces longues paupières ombrées de cils noirs, j'avais déjà vu tout

cela quelque part. Mme Déris ressemblait à crier à Marthe Fancy, une

adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer

au théâtre, et cette ressemblance m'obsédait; on n'est pas impunément

homme de lettres.

«Cette obsession alarmait-elle Mme Déris? Toujours est-il qu'un matin,

sur mon palier, la jeune femme venait vers moi.

«--Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupée, vous m'avez

bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne

trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour

vous, que je demeure Mme Déris. Je suis ici pour la santé de ma

Jacqueline, de mon enfant que je sais condamnée, que je ne sauverai pas

et que j'espère sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus

ici qu'une mère désespérée et acharnée à disputer son enfant à la

maladie, à la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera, à Nice, à

Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait été cité, j'aurais été

en butte à mille importunités, à toutes les poursuites... nous n'avons

pas le droit de disparaître, nous appartenons au public. Alors je suis

venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom,

mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous êtes

un artiste, c'est-à-dire généreux, et puis vous êtes fiancé, vous allez

vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que

vous aurez, de la fiancée que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne

trahissez pas Mme Déris.

«Et je promis tout ce qu'elle voulut.

«Malheureusement, il est des misérables partout, et surtout dans les

pensions de famille de la Riviera.

«A quelque temps de là, comme je sortais pour aller dîner chez mes

beaux-parents, je croisais Mme Déris dans l'escalier, la jeune femme

était tout en larmes.

«--Qu'y a-t-il, faisais-je tout ému, Jacqueline serait-elle plus mal?

«--Non, mais je pars, on me met à la porte.

«--Vous!

«--Oui, le patron de l'hôtel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne

pouvoir garder dans son hôtel respectable une cocotte.

«--Il a dit?

«--Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie.

«--Et vous soupçonnez qui?

«--Je ne soupçonne pas, je sais. Une bande joyeuse de Monte-Carlo est

venue dîner l'autre soir ici, deux femmes et trois hommes. Un de ces

hommes m'a reconnue et, pris d'un désir de brute, à moitié ivre, m'a

demandé de passer la nuit chez moi; je l'ai repoussé, il a insisté, il

m'a offert jusqu'à cinquante louis, puis, devant ma résistance, a ricané

bêtement en disant que j'aurais de ses nouvelles. Je les ai maintenant,

de ses nouvelles: il a révélé qui je suis. On m'expulse.

«--Et vous savez le nom de ce misérable?

«--Peu importe! Sur dix viveurs huit auraient agi comme lui; des femmes

comme nous, est-ce que cela compte! Mais ne vous attardez pas plus

longtemps, monsieur Thomery. Vous pouviez être vu causant avec Mme

Déris, mais pas avec Marthe Fancy.

«Je partais outré et dînais en maugréant en moi-même contre la

goujaterie des viveurs et des hôteliers; ma fiancée dut me trouver ce

soir-là bien distrait; je rentrais chez moi vers les dix heures et

demie. J'allais me mettre au lit quand un léger grattement à ma porte me

faisait brusquement enfiler mon pyjama; une voix de femme implorait

dehors, je ne doutais pas que ce fût Marthe Fancy. La pauvre créature

venait me conter ses peines; j'allais ouvrir et Mlle Thécla Van der

Goelen entrait délibérément dans ma chambre. Elle était en peignoir. Sa

gorge très blanche, déjà très forte, bombait dans les dentelles, elle

refermait la porte, et toute souriante:

«--C'est moi! disait-elle.

«--Comment, c'est vous!

«--Oui, c'est moi, je suis venue, je vous aime!

«Et elle s'asseyait sur un fauteuil, j'étais abasourdi.

«--Mais votre père, votre mère, votre famille, mais malheureuse enfant,

vous ne réfléchissez pas!

«--Si, j'ai réfléchi; quand ils sauront que je suis venue, il faudra

bien qu'ils me donnent à vous. Je vous aime!

«Son calme m'exaspérait. Je l'aurais battue. Elle demeurait là avec ses

grands yeux clairs et le sourire de sa bouche appétissante, trop rouge.

«--Je vous aime, je vous aime!

«--Mais moi je ne vous aime pas, je suis fiancé avec une jeune fille

dont je suis amoureux. C'est de la démence, de la folie, vous êtes une

enfant, cela vous passera.

«Bref, j'eus toutes les peines du monde à mettre à la porte Mlle Thécla

Van der Goelen, qui s'était mis en tête de se compromettre et d'épouser

bon gré mal gré M. André Thomery, votre serviteur, _génial poète_,

qu'elle admirait tant.

«Comme je préparais et surveillais sa sortie, peu soucieux que Mlle

Thécla fût aperçue se glissant hors de chez moi, un effroyable vacarme

éclatait dans l'hôtel. Tout le personnel était requis pour mettre dehors

un des invités de la princesse Nadia, un simple matelot de l'escadre

qui, prié à ces agapes aristocratiques...--mystère... mystère...

mystère--et abominablement gris de Moët, s'était oublié jusqu'à pocher

un oeil à un Grand-Duc. Le lendemain matin, Mme Déris partait;

j'assistais au chargement de ses bagages sur l'omnibus de l'hôtel. Sa

situation y était maintenant connue et personne ne répondait plus à son

salut. Je l'aidais à monter en voiture, elle et sa petite Jacqueline,

toute pâlotte et emmitouflée de lainages blancs. Mme Déris allait

s'installer au Lavandou. Le maître de l'hôtel avait, au départ de

l'omnibus, un imperceptible hochement de tête, mais la joie d'une

honnête conscience enfin satisfaite éclatait sur sa face de pleutre. Il

avait une fois de plus assuré la «respectability» de sa maison.»

MONTE-CARLO

I

LA QUESTION DU POURBOIRE

Ils étaient là une dizaine de dîneurs dans la grande salle à manger de

l'hôtel d'Ostende; les femmes, épaules nues, tout l'orient des perles et

toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des

chairs; les mâles en smoking, la mollesse des plastrons bâillant dans

l'échancrure des gilets de fantaisie, irréprochables, impeccables,

oeillets blancs et gardénias. Il y avait tout Cosmopolis: le baron et la

baronne Rodestern, de Vienne; lady Forkett et sa soeur miss Bellah

Duncan, d'Édimbourg; Léviston, le roi du Trust des cuivres; un attaché

de l'ambassade de Suède; la comtesse Nadège Azimoff; un prince italien;

un Brésilien, possesseur d'innombrables haciendas, et un jeune Espagnol,

Argentin d'origine, secrétaire d'un pair d'Angleterre.

C'était le Brésilien qui traitait. Un grand paravent déployé isolait les

dîneurs du reste de la salle; les valses d'un orchestre de tziganes,

installé à l'autre extrémité de la galerie, arrivaient par bouffées et,

tour à tour langoureuses ou trépidantes, couvraient le va-et-vient du

personnel, dont les semelles feutrées n'amortissaient pas assez les pas.

L'atmosphère surchauffée fleurait la venaison, le fumet des grands crus,

la tubéreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas

miroitait sur les nuques, car toutes les invitées du Brésilien étaient

uniformément blondes, de ce blond lumineux et fluide qui coûte cinq

louis le flacon chez les grands coiffeurs.

Les hommes, le teint fouetté par les courses au grand air, excursions en

chaloupe à vapeur et records d'automobiles; les femmes, leur fraîcheur

ravivée par le tub et les joues unies par la délicatesse

d'imperceptibles fards, dégageaient tous une violente impression de haut

luxe... Des gains et des pertes à la salle de jeu la conversation avait

glissé aux potins. Un des dîneurs jetait le nom de la princesse

Alexanieff. Il venait de lui en arriver une bien bonne.

--Qui ça, la princesse Alexanieff? demandait miss Bellah Duncan.

--Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne

connaissez qu'elle.

--En vérité non, insistait la jolie Écossaise.

--Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu

sans tomber sur elle. Elle s'y rue à dix heures dès le matin, pour n'en

sortir qu'à une heure. Vous l'y retrouverez à trois, pour l'y revoir

encore à minuit; je ne crois même pas qu'elle dîne.

--Un phénomène, alors?

--Vous l'avez dit, un phénomène.

--Et jolie, cette princesse?

--Jolie!--et Léviston éclatait de rire--la princesse Alexanieff, mais

une vieille joueuse, je vous le dis, desséchée par son vice, un vieux

fantoche sans âge ni sexe enraciné par sa passion sur ce rocher de

Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principauté.

--Même l'été?

--Même l'été. Ah! vous ne connaissez pas les âmes de joueurs, miss

Bellah.

La jeune fille était devenue songeuse.

--Et riche, cette princesse?

--Des millions et des millions.

--Étrange. Et elle gagne au jeu?

--Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours.

--Ça, c'est un mot, et il faudra l'envoyer à la Compagnie fermière.

--Ah! comme je voudrais la connaître, imploraient les lèvres roses de

miss Duncan.

Lady Forkett intervenait:

--Mais tu es insupportable, en vérité, Bellah! Cette vieille dame,

toujours vêtue de velours râpés et d'étoffes pisseuses, des manteaux

magnifiques d'ailleurs, brodés et rebrodés, mais datés, démodés et

raidis de taches, l'air d'une marchande à la toilette! Tu l'as déjà

remarquée! Et des chapeaux comiques, tout à fait la vieille excentrique

du rôle de Max Dearly dans _Country Girl_!

--Ah! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais.

Mais elle fait peur. Et elle a des millions?

--Plusieurs.

--Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais? Je les

croyais faux!

--Fausses! des turquoises de famille et d'origine impériale!

--Les turquoises, ou la famille?

--Les deux. La princesse Alexanieff est tout ce qu'il y a de plus

authentique: un de ses ancêtres directs a été l'amant de Catherine II.

--Et en Russie, soulignait la comtesse Azimoff, avoir eu un aïeul dans

le lit de la grande Catherine, c'est le plus beau titre de noblesse dont

nous puissions nous enorgueillir.

--Comtesse! observait lady Forkett alarmée.

--Ah! pardon, milady. Vous êtes Anglaise, j'oubliais.

--Et sa famille? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que

fait la princesse de sa famille impériale?

--Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Suédois de la bande. La

princesse a été mariée et a sûrement dans l'Ukraine ou dans le Caucase

des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.

--A Pétersbourg même, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff.

--Et elle a planté là tout son monde? interrogeait la jeune fille.

--Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour

elle. Soyez certaine qu'elle n'a même jamais vu ce pays. Ce décor unique

de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces

palmiers, ces prairies d'oeillets, cette profusion d'arbustes et de

fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout

est rouge ou noir. C'est une hallucinée qui ne vit que pour les

douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons...

--Et maintenant que tu as campé ton personnage, interrompait Ramirès, le

jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton

histoire?

Et le Suédois, ayant passé négligemment ses doigts dans l'or soyeux de

sa moustache:

--La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges.

Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade

aux dîneurs. _Cavalliera rusticana_, _E Paillaze_, tarentelles, tout le

répertoire y passait. La princesse présidait la table, toutes ses

turquoises de famille sur l'ossature de ses épaules et une perruche dans

le chignon, perruche elle-même, maquillée, spectrale, véritable doyenne

des poupées macabres du lieu. La vieille joueuse est mélomane. L'amour

de la musique est la seule passion que n'ait pas étouffée son vice: elle

adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles

et tous les dégueulandos de Sicile et de Naples. Pâmée sous l'archet des

musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tête, elle laissait

s'en aller sa vieille âme sentimentale vers des Capri de rêve et des

Amalfi de lumière au gré des mélodies macaroniques.

«Elle ne revenait à elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine

et, toute lubrifiée de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-là

de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du

quêteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon,

s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupières,

s'abandonnait à sa petite sieste quotidienne, son petit somme

réparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la

princesse: «Ne réveillez pas la Gorgone qui dort», avait risqué, un

soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par

semaine le personnel des Roches rouges a à effacer sur la porte du salon

l'inscription suivante: «Ici dort la Gorgone.» C'est une des joies

innocentes de la Principauté.»

--Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas.

Ellen · 第 9 / 16 段