--Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la

baronne suivait, trébuchante, et les valises pesaient lourd; et les

trois grévistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte

silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas

large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en

portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hélène dans ma valise, ceux

qu'elle emporte en voyage.

--Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercoeur.

--Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Désambrois.

--Nous ne sommes pas loin de compte.

--Enfin, après vingt minutes d'escorte, les trois hommes

s'évanouissaient dans l'ombre et nous respirions.

--Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de

Mercoeur.

--Vous êtes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile,

mais le silence et le complet abandon. Ah! le délabrement et la misère

de ces faubourgs de Venise, quelle détresse! Parfois des chuchotements

dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait à travers des

persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqués sous une voûte,

derrière un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah!

les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans

lumière, abandonnée au bon plaisir des grévistes. Enfin, nous traversons

des places toutes blanches de lune; çà et là surgissent des façades

sculptées de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le

Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a

une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrières de

Venise, minces et longues dans leur châle, s'offrent pour soutenir

Hélène; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies,

qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son châle, à cause des

_scioperanti_. Ces scioperanti!

«Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons

Saint-Marc par des viccoli déserts. Rencontrées par des grévistes, les

deux petites Vénitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement

des ennuis... La place Saint-Marc!... Des groupes silencieux

l'emplissent, la lune seule l'éclaire; des échafaudages dressés pour les

réparations des Procuraties et les charpentes montées autour de la

Bibliothèque changent complètement son aspect. A la place Saint-Marc,

d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermées, les restaurants clos.

Nous traversons la Piazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et

descendons le pont parallèle au pont des Soupirs, et tombons presque

morts à Danielli. Tout y était fermé; à peine si on voulait nous ouvrir.

Le maître d'hôtel avait eu aussi le matin affaire aux _scioperanti_; une

salutaire terreur figeait toute la ville. «Ah! madame, ah! monsieur,

nous vous avons cru morts!» C'est Georgette, la femme de chambre

d'Hélène, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans

nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur

rendons presque leur étreinte. Dans ces moments-là...

«--On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.--Monsieur

a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont

l'instinct et le sentiment de la propriété comme leurs maîtres. Nous les

rassurons et nous montons enfin à nos chambres; là, on nous sert à

souper, un souper sans pain. Sciopero de boulangers depuis la veille? Un

tub, et nous nous mettons au lit, un lit bien gagné, et nous y dormons,

oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurés par l'hôtelier, qui

nous a donné sa parole que le _sciopero_ prendrait fin le soir même à

minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain... Et voilà notre

entrée à Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps!»

De Brochart s'était levé depuis quelques minutes. Il était venu se

camper devant Désambrois, avait croisé ses bras et l'écoutait parler

avec un visible dédain; le dédain se changeait même en mépris.

--Et vous vous êtes couchés sans plus? articulait-il d'une voix lente.

Vous n'avez même pas eu la tentation d'ouvrir la fenêtre et de regarder

les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni déserts, sans un passant, sans

une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore à l'horizon et, à

l'entrée du Grand-Canal, devenu une allée de palais fantômes, la veillée

de marbre de la Salute et de ses dômes en soie blanche dans le bleu de

la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette idée-là? Mais vous êtes un

barbare, Désambrois, vous aviez là une occasion unique! Vous doutez-vous

qu'on ne reverra peut-être jamais Venise comme elle a été cette nuit-là?

Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise

reculée de huit siècles, la Venise du Carpaccio, presque!

Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de malédiction.

Alors le gros usinier, interloqué:

--Mais je tombais de fatigue; tant d'émotions! Je n'en pouvais plus...

Et puis ouvrir les fenêtres, la nuit! Et les moustiques!

--Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel...

Un concours imprévu de circonstances fait ressurgir du fond des siècles

la Venise des Doges et des Musées; une lune invraisemblable s'en mêle

pour achever le décor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez

cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit

cents ans, et vous parlez de moustiques... Mais moi, qui avais passé par

bien d'autres émotions que vous, puisque j'étais depuis deux jours dans

cette grève, cette nuit-là, j'ai erré depuis dix heures jusqu'à cinq

heures du matin dans le silence de la ville déserte, m'attardant à des

angles de rues, à des coins de canaux, parcourant passionnément les

vicoli et les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscitée,

redevenue de jadis.

--Non, vous, le vainqueur de la dernière course de bateaux automobiles.

--Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enragé yachtman de Cowes et même de

Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-là dans la lagune

morte, croyez que j'aurais souhaité le voir sombrer, s'enfoncer, périr.

--Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercoeur et de Fly.

Alors Désambrois, reprenant son aplomb:

--Mais vous, de Brochart, vous êtes un artiste!

L'injure, lancée d'une intonation sûre, mettait fin à l'entretien.

SUR LES LACS

I

CLASSES DIRIGEANTES!

--Et j'ai commandé la lune pour vous, hein! Quel beau décor pour un

cinquième acte?

--Et cela te coûte cinquante francs par jour? demandait Namève à

Thomery.

--Non, soixante, rien que la chambre, mais ça les vaut.

Les Thomery faisaient aux Namève les honneurs de leur appartement à

l'hôtel Adria, à Gravenna, sur le lac de Côme. Les Thomery, gâtés par

les succès de théâtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante à

deux cent mille francs par an avec trois pièces, l'une au Français,

l'autre à la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu

semé à Paris Namève et sa femme; mais, enchantés de les avoir retrouvés

sur les lacs, ils les avaient immédiatement invités à dîner à l'Adria et

étaient montés ensuite prendre le café dans leur chambre. Ils étaient

là, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une féerie givrée

de montagnes s'immobilisait dans le cadre de l'énorme fenêtre; à leurs

pieds le lac s'étalait, devenu de vif argent sous la clarté lunaire. Les

Alpes ainsi apparues semblaient posées à plat sur un immense miroir.

--Et c'est là que tu travailles? demandait Namève à l'écrivain.

--Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me

dissipent, je travaille à côté, dans le salon turc.

--Il y a donc un salon turc? demandait le journaliste.

--Naturellement, pour ce prix-là! Il y a toujours un salon turc dans les

hôtels allemands.

De Namève allait répondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la

parole:

--Qu'est-ce que c'est que ça? s'exclamaient les Namève.

--Ça--et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspération--ça,

c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Gravenna;

car ils ont un orphéon ici. Tu entends comme il joue! une batterie de

cuisine maniée par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un

prétexte, un prétexte à costumes. Si tu voyais ces chapeaux à panaches!

Ah! l'amour du galon et de l'uniforme, de la parade aussi! nous sommes

ici en Italie. Comme si ce n'était pas assez qu'ils jouent à la

grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu que

le maître de l'hôtel les commande trois fois par semaine, pour y donner

aubade aux imbéciles d'en bas, aux imbéciles à vingt-cinq et à trente

francs par jour, qui s'embêtent à quarante francs l'heure, vautrés dans

des rocking-chairs sur la terrasse, et ils écoutent ça sans broncher,

les pleutres? Encore si c'était de la musique italienne, des chansons

napolitaines ou des airs de la _Cavalleria_ roucoulés par des musicanti,

cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de

ces montagnes; mais ces marches guerrières raclées par ces menuisiers de

village!

--Mon ami, il serait si simple de fermer la fenêtre, hasardait Mme

Thomery.

--Non, ma chère. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser

chez vous. Nous allons passer dans votre chambre.

--Mais, comme vous voudrez, mon ami.

Et, arrêtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton

électrique:

--Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du café nous-mêmes;

j'ai dans le nez tout le personnel gourmé de cet hôtel.

*

* *

Et quand les deux ménages se furent réinstallés dans la chambre de

Madame:

--Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en

étreignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends,

nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Trois fois par

semaine impossible, avant onze heures, de causer, de travailler ou de

dormir, et, à moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et

les rhumatismes, il faut subir l'orphéon de Gravenna.

Il y eut un silence; Namève, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait

plus mot; il attendait, quêtant l'aubaine de la bonne copie parlée par

l'écrivain; Mme Thomery, consciente de l'énervement de son mari et

prévoyant qu'il ne pourrait écrire une ligne le lendemain, essayait de

changer le cours de la conversation, mais le grand homme était parti.

--Ah! ces grands hôtels où l'on ne peut manger à sa faim et passer une

soirée tranquille!

--Comme tu exagères! osait Mme Thomery.

--Mais non, mais non! enrageait l'écrivain. Tu as vu quel piètre dîner

nous avons fait faire à nos amis, le menu ne varie pas, c'est le même

tous les soirs, on y perd son appétit; mais enfin il faut en passer par

là. Il n'y a que chez eux que l'on peut se loger et qu'on est servi. Où

trouver cet appartement ailleurs? Mais ce qui m'empoisonne autrement la

vie que leur nourriture fade, c'est la clientèle. Oh! la clientèle de

Cosmopolis, tous ces bouffis et ces ankylosés du capital, qui viennent

là, ostensiblement, dépenser cinquante francs par jour! Tu crois

peut-être qu'ils viennent ici pour voir les montagnes et les lacs?

Erreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres

et leurs coûteux dessous; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau,

soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de Gravenna comme

ils y sont venus, ils paressent toute la journée dans des rocking-chairs

devant la _bella vista_, ou signent des cartes postales destinées à

faire pâlir d'envie les amies restées à Londres ou à Paris; dans le

fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il

autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. Où

prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part? Il est

parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Américaine,

laquelle est restée cinq jours. Elle est arrivée et repartie avec deux

femmes de chambre et cinquante-deux malles; elle ne tenait pas debout,

se traînait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal à

voir. Lasse--on le serait à moins: cinquante-deux malles!--elle avait

assisté au déballage et au remballage de tout cela; sur cinq jours elle

a eu vingt-quatre heures à elle. Et elle est partie recommencer ce

trafic-là ailleurs. Nous la retrouverons sûrement en septembre à Venise.

C'est la grande vie que les galériens ne soupçonnent pas, le

_hard-labour_ des damnés du luxe.

*

* *

«Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui s'habillent pour aller

assister à l'arrivée du bateau! C'est un but et un prétexte. Sur cent

Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui

arrivent du Tyrol, elles ne connaissent âme qui vive. Qu'importe! Elles

ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont toisé autrui

et elles se sont fait toiser par les autres; les mâles, pendant ce

temps-là, fument des cigares à cinq francs pièce et boivent des

cocktails... C'est cette race-là, qui subit trois fois par semaine ce

tohu-bohu exaspéré de cuivres et ne réclame pas, avachie qu'elle est

jusqu'à l'anesthésie finale.

«Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les bêtes noires de tout cet

hôtel. Songez, nous faisons bande à part, nous ne descendons jamais sur

la terrasse, nous n'adressons jamais la parole à personne, arrosons

d'Asti la fadeur du menu, et l'_Asti spumante_, ici, c'est comme si vous

dîniez au champagne; Emma ne s'habille que pour le dîner, je ne mets pas

de smoking et nous n'écoutons pas le concert. Nous n'écoutons pas le

concert!

«Nous avons déchaîné contre nous l'animosité générale. Songez: ne pas

accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait

bien voulu dire que nous n'étions pas mariés; mais je suis trop connu.

Alors on a interprété nos promenades en voiture et nos dîners à

l'asti-champagne; on a traité cela de parties fines d'amoureux; ma femme

me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme

ici des heures pour travailler et qu'Emma demeure avec moi, peu

soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que

nous faisons ensemble! On a été jusqu'à demander à notre femme de

chambre si ma femme n'était pas une maîtresse épousée. Et voilà le tour

d'esprit, la bienveillance et les hypothèses ordinaires des honnêtes

gens, des braves oisifs et des bourgeois.

*

* *

«Mais une chose vient de mettre le comble à l'exaspération générale.

Avant-hier, il y a eu ici une soirée de prestidigitation. Un de ces

pauvres hères qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de

nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents.

Escamotage de boules, éclosions de fleurs en papier et divination

d'objets cachés dans la salle; le spectacle était lamentable, mais il

était gratuit, c'est-à-dire que c'était plein. Nous y étions;

d'ailleurs, tout l'hôtel y était.

«Le prestidigitateur opérait, aidé de sa femme et de deux de ses fils.

Au milieu de la séance, la femme et un des enfants firent la quête,

quête plutôt piètre. En Italie, les petites pièces de vingt et de

vingt-cinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le

malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces

couvertures fabriquées dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs

sous les arcades. Le placement des billets n'alla pas tout seul: ils

étaient d'un franc pièce. Des familles de six personnes se cotisèrent

pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prîmes

vingt-cinq à nous deux et nous gagnâmes la couverture, sous les regards

foudroyants d'envie et de mépris de toute la salle. Mais un moment qui

fut tragique, moment où cette envie et ce mépris se changèrent en haine

religieuse et sociale, c'est quand, ému de pitié pour ce pauvre

prestidigitateur, je refusai de prendre sa couverture et le priai de la

garder pour lui. Oh! la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du

pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pincés des

messieurs en smokings et les regards courroucés des grosses dames!

«Prodigues, immoraux et anarchistes, nous étions tout cela; nous avions

lésé les droits de la propriété, outragé à la fois la société et la

morale. Nous avions rendu la couverture!»

II

LES DESSOUS DE MA FEMME

--La malveillance! mais elle est embusquée partout. C'est le sentiment

naturel de l'homme vis-à-vis de son prochain, et des femmes vis-à-vis

des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a résumé, ce

bon sentiment, dans le célèbre aphorisme: _Homo homini lupus_. Ce serait

folie de croire que la systématique hostilité, la calomnie et la

médisance, dont nous avons tous à souffrir, soient l'unique apanage des

classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en

plaignons surtout chez nos égaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux

les contacts sont immédiats. Ne croyez pas un instant que les classes

inférieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre

mansuétude à notre égard et ne nourrissent pas sur nous les plus

injustes soupçons!

«Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours déchaîné sur moi, surtout

depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux

racontars. J'ai le malheur d'être encore très amoureux de ma femme; nous

avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination... et inclination est

un mot bien faible pour exprimer l'élan qui nous entraînait l'un vers

l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'étais d'un

âge où les hommes ordinairement se soucient peu d'aliéner leur liberté,

je n'avais que mon talent de très jeune auteur; les parents de ma femme

s'opposaient à ce mariage, mais Emma avait de la tête, elle déclara sa

volonté et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle

m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre

mariage, j'obtenais mon premier succès dramatique, avec cette

_Fornarina_ qui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours

ainsi: l'amour partagé entraîne la chance; il y a une telle force dans

l'amour... et ce bonheur, il y a déjà dix ans que je le promène à

travers le monde, et cela au grand dépit de nos amis et connaissances et

à la stupeur encore plus grande des inconnus... Ah! le bonheur d'autrui

ne va pas sans gêner les autres, et ce n'est pas une chose si simple

qu'on paraît le supposer, que d'être amoureux de sa femme par ce temps

courant d'adultères et de mariages d'intérêt. Il y a à peine deux ans

qu'on nous fait l'honneur de nous croire mariés; avant, on nous

supposait toujours amant et maîtresse. En Italie, en Allemagne, même en

Espagne, partout on nous prenait pour des irréguliers. Songez, des gens

mariés qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit

toujours ensemble: voilà qui déconcerte et démolit toutes les opinions

établies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes

les méprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits à

la fois les héros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva à

Sartor, près de Domrémy, le Domrémy de Jeanne d'Arc; et celle-là vaut

bien qu'on la conte.»

Thomery venait de débiter sa tirade tout d'une haleine, avec de légères

interruptions nécessitées par son cigare; il en tirait de légères et

courtes bouffées en volupteux qu'il était et venait enfin de l'achever.

Les Namève, intéressés, mari et femme, l'écoutaient; le clair de lune et

la fraîcheur du lac pénétraient par la grande baie ouverte, et dans la

chambre obscure, dont Mme Thomery avait éteint l'électricité, une lueur

bleuâtre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les

cheveux des femmes, prêtant aux objets comme aux êtres une apparence de

chose rêvée!

--C'était dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui

éperdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout

notre bonheur. Notre joie était si profonde, si grande et si folle

d'être enfin l'un à l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et

vont promener leur lune de miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol;

d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont

tenter de lointaines escales... Les fiords de Norvège pour les mariés du

dernier bateau, et Venise pour les attardés du romanesque demeurent les

buts classés des grands pèlerinages.

«Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste!

«J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait acceptée avec enthousiasme)

d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions

carrément cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrière.

«Nous ferions la France à petites journées, la France que nous

dédaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui

contient tous les paysages... Nous voyagerions par étapes, nous arrêtant

où bon nous semblerait, écourtant ou prolongeant nos séjours ici ou là,

au gré de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au

gré de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos

bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre.

«Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le

vent crispé du matin! Les cent représentations de la _Fornarina_, dont

le succès suivait son cours, mille et un projets de pièces que j'avais

en tête, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je

tenais là dans ma main nous faisaient à tous deux l'âme alerte et

joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurés

de si obstinés voyageurs, c'est que nos déplacements actuels nous

rappellent cet heureux temps-là!

«Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne à petites

journées; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne

satisferaient plus nos goûts de globe-trotters; mais, alors, elles

furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de

petits pays parcourus Sartor nous séduisit. Sartor, c'est une rivière ou

plutôt un torrent d'écume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins

et des hêtres dévalent le long des pentes de deux côtes assez raides;

une unique rue de village serpente et tournoie, mal pavée et bordée de

très vieilles maisons, maisons à pignons et à toits de tuiles étagés de

lucarnes. Une assez belle église romane domine le pays, bâtie qu'elle

est dans un bois de bouleaux, sur une espèce de promontoire en aval du

pont... un vrai tableau d'horloge... mais qui nous enivra justement par

le poncif et le déjà-vu de ses détails!

«Sartor était si bien le village de notre chaise de poste!

«Il y avait naturellement une auberge, très simple, mais une auberge à

truites et à gibier comme on n'en sert pas dans les grands hôtels; une

forge dont l'enclume retentissante nous éveillait à l'aube, un

presbytère, et, juste devant notre hôtellerie, un lavoir, dont le bruit

de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit!

Nous décidâmes de demeurer huit jours à Sartor; Emma se sentait un peu

lasse; on assurait les environs charmants.

«--Nous dépenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je

déclaré fastueusement à l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle

chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du

champagne à tous les repas.

«Et l'aubergiste avait salué jusqu'à terre, en nous fixant de deux yeux

ronds.

«Notre installation révolutionnait le pays: les cheveux ondés, la

nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion

et de porter le trouble dans les âmes. Nous ne pouvions sortir de

l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars

s'assemblaient devant le _Lion d'Or_, pour nous voir dîner, et nous ne

sortions qu'entre une double haie de badauds.

Cette curiosité amusait d'abord Emma et l'énervait bientôt. A la

curiosité se mêlaient déjà (il nous sembla, du moins) de l'hostilité et

de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions

surpris le curé de Sartor en grande conversation avec les lavandières. A

notre vue, il avait tourné les talons et regagné sa cure à pas lents.

L'aubergiste était moins déférent; il y avait comme une impertinence

dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays

dévisagèrent Emma assez grossièrement... Il se passait quelque chose.

Ellen · 第 8 / 16 段