Lady Horneby fit à sa fille de splendides obsèques. Harry Astlher,

prévenu par télégramme, revint de Londres pour conduire le deuil, mais

il ne connut pas la vérité. Pour lui, comme pour tous, Ellen Horneby

était morte d'un accident. Dans son orgueil de mère, lady Horneby ne

voulait pas que sa fille se fût tuée par amour. Peut-être par pitié

voulut-elle aussi épargner un remords et une douleur à l'officier, et

puis lady Horneby connaissait de longue date l'égoïsme effarant des

hommes, et le tragique suicide lui semblait sans doute au-dessus de

l'âme épaisse et veule de son neveu. Lady Horneby ne voulut pas pour sa

fille du caveau de famille. Le cadavre d'Ellen ne connut pas les

promiscuités des fourgons et des attentes dans les gares; contre une

somme relativement énorme, cinquante mille francs versés à la caisse de

bienfaisance d'Hyères, lady Horneby obtint de la municipalité la

permission d'inhumer sa fille dans l'enclos des ruines. La dépouille

d'Ellen repose dans l'enceinte de ces vieilles murailles où elle a erré,

souffert et rêvé les trois derniers mois de sa vie. Cette solitude

ensoleillée, peuplée de lentisques, d'arbousiers et de plantes d'Afrique

aux senteurs âpres et vivifiantes, a-t-elle gardé un peu de cette âme

ardente, passionnée et fragile que tant de calme et de beauté ne purent

guérir.

Lady Horneby, elle, y est demeurée. Cette mère douloureuse s'est à

jamais fixée à Hyères, elle y habite toujours la villa Soleil, au sommet

de la ville. Elle n'a que le petit chemin à traverser pour être dans les

ruines; elle y passe toutes ses journées muette, accablée, vieillie, le

front de jour en jour plus penché vers la terre, les gestes d'heure en

heure plus lourds. La mort, elle aussi, l'a touchée. Elle s'éteint

lentement dans cette splendeur de végétation et de climat unique,

anesthésiée, on dirait, par la chaleur et le soleil, la chaleur qui

engourdit et le soleil qui endort.

Lady Horneby jouit-elle encore des horizons de montagnes et de

l'arabesque épique des îles sur le miroir étincelant de la mer!

Voit-elle la vie et son décor à travers les crêpes de ses voiles, et

tout est-il devenu pour elle couleur de cendre?... Plus on avance dans

la vie, plus tout s'y fane et s'y décolore.

Quel fantôme fixent ses prunelles éteintes et quel passé rumine son

silence. Comment cette femme a-t-elle pu survivre à tant de douleur? se

survit-elle seulement à elle-même, lady Horneby n'est-elle pas déjà

morte, et ce que nous voyons d'elle ne s'agite-t-il pas dans un rêve?

TRAINS DE LUXE

DE MILAN A VENISE

I

CE QUE FEMME VEUT

--Oui, c'est ainsi, faisait le gros Désambrois en se carrant dans son

rocking-chair immédiatement mis en mouvement par son poids, oui, c'est

ainsi, je suis converti. Moi, l'ennemi juré de l'automobile,

l'irréductible adversaire de la vitesse, qu'il n'y a pas deux mois je

déclarais le plus stupide et le plus malfaisant des sports, me voilà

devenu un fervent des Bouton-de-Dion et des Panhard. Je viens d'en

commander trois, oui, trois autos, dont une de trente-cinq chevaux, et

je viens de liquider les dix canards que j'avais dans mes écuries.

Et, tout gonflé de l'étalage des millions affirmés par ses achats, le

gros usinier tirait de son porte-cigare en cristal de roche un énorme

londrès, dont il faisait crier le tabac sec et long sous le tâtonnement

de ses doigts.

--Mais c'est une conversion, saint Paul sur le chemin de Damas!

s'écriait le petit de Mercoeur. Quand présentons-nous Désambrois à

l'Automobile-Club? Alors, nous t'inscrivons pour la prochaine course

Paris-Madrid?

Et de Brochart renchérissait sur Mercoeur, envoyait dans le dos de

Désambrois une amicale bourrade qui, rompant brusquement l'équilibre du

rocking-chair, manquait de faire étaler par terre le gros homme.

--Et comment en êtes-vous venu là? demandait négligemment, sans même

ôter sa cigarette de ses lèvres, l'indolent et long Robert de Fly, à

moitié couché parmi les coussins d'un divan. Comment?

--Ce sont les grèves d'Italie qui m'ont amené à résipiscence.

--Les grèves d'Italie?

--Parfaitement!

--Nous ne comprenons pas.

--Ah! c'est toute une histoire.

Et Désambrois, s'étant recueilli:

--Vous savez que nous passons, tous les ans, un mois d'automne à Venise,

du 15 septembre au 15 octobre. Ce n'est pas que je raffole précisément

des allées d'eaux moisies que sont les canaux, et de tous ces vieux

plâtras, fatras et patatras que sont les palais de la cité des Doges.

Certainement il y a là de belles architectures, mais, en somme, tous ces

canaux sont des égouts, et si j'aime assez la gondole--car, à la vérité,

on est très bien en gondole--ce ne sont pas que des souvenirs de gloire

qu'on remue dans l'eau des canaletti; il y en a là des bouillons de

culture pour microbes de typhoïde, et de la vieille vase, et des

trognons de choux! Mais Hélène--Hélène c'est ma femme--s'est mis en tête

de passer ses étés en Italie; il paraît que c'est le dernier cri. Hélène

est une créature parfaite, mais d'un snobisme! Depuis qu'elle connaît la

princesse Strya et qu'elle a pris le goût de l'esthétisme, elle m'en

fait voir plutôt de grises; mais comme elle demeure, au milieu de tous

ses engouements, une parfaite maîtresse de maison et qu'on mange chez

nous à ravir, dame, je lui passe quelques fantaisies. Mais on ne m'y

reprendra plus, j'en ai soupé de l'Italie après ce qui nous est arrivé

cet été.

--Le fait est qu'il faut qu'il t'en soit arrivé de raides pour avoir

fait de toi un chauffeur, ricanait de Mercoeur.

--De raides! de sinistres, renchérissait le millionnaire. Donc, cet été

comme les autres étés, nous avions ainsi arrangé notre temps: un mois en

Suisse, à quinze cents mètres, pour nous refaire les poumons; quinze

jours sur les lacs italiens, et de là nous descendons sur Venise. Hélène

y possède quelques amies sur le Grand-Canal. Ah! la neurasthénie et les

manies de ces dames, je vous jure qu'il y aurait là de quoi écrire des

livres. Moi, j'ai horreur des musées, des églises et de toutes ces

peintures qu'il faut aller voir d'un bout à l'autre de la ville, dans

des faubourgs perdus, au fond de je ne sais quelles chapelles en ruine

ou dans quelque vieux palais; mais Hélène a la folie de ces petits

voyages de découverte. Tous les matins, avec une de ses amies, la

princesse Strya ou quelqu'autre grande dame esthète, elle partait en

gondole, et cela à la recherche de je ne sais quel Tintoret, quel

Titien, quel Tiepolo ou Bellini non classé dans le Bædecker, car trouver

un tableau inconnu, tout est là. C'est une mode et c'est un sport. A

midi, au restaurant Vapore, ou le soir à Florian, ces dames se font part

de leurs trouvailles; c'est assez innocent et je laisse ma femme

complètement libre. Moi, pourvu qu'on me laisse fumer tranquillement mon

londrès dans un rocking-chair, sur la terrasse de l'hôtel, ou regarder

les Vénitiennes passer devant les tables de Quadri, je me déclare

parfaitement heureux. Donc, cet été comme les autres, nous étions partis

pour Venezia. Fichue idée! nous étions si bien à Bellagio, à la villa

Serbelloni, sur le lac. Un caprice d'Hélène, qui voulait voir Lugano et

Pallanza, nous remettait le 16 septembre à Milan. Aimez-vous Milan? moi

pas; il y a de bons restaurants, ça c'est vrai, mais la ville est par

trop française, ce n'est pas la peine d'être en Italie; mais il y a une

certaine bibliothèque Ambrogienne et un certain San-Ambrogio de style

roman dont Hélène est folle; il y a aussi un peintre que ma femme a

découvert à Milan et dont personne ne parle, un certain Bramantino et,

chaque fois que nous allons à Venise, il faut s'arrêter à Milan pour

Saint Ambroise et ce Bramantino.

«Nous voilà donc à Milan à cinq heures du soir. Il y avait deux jours

que nous avalions des lacs; c'est vous dire si nous nous sommes couchés

de bonne heure. Le lendemain, je laissais ma femme aller à ses

basiliques inconnues et à ses peintres ignorés, et le soir, pendant

qu'elle colligeait ses impressions, car elle collige aussi, ma femme, je

vais faire un tour dans la galerie Victor-Emmanuel. Là il y a des

restaurants, des grands magasins, de la lumière, on peut fumer son

cigare. Tout à coup des cris, une rumeur, un bruit de foule. Comme les

autres promeneurs, je vais voir place du Dôme ce qu'il y a; des groupes

effarés la traversaient en tous sens, des officiers de paix couraient

après des individus; la foule, très prudente, ne quittait pas le bord

des trottoirs. «Sciopero, sciopero», crient des monômes de gamins.

«Sciopero, sciopero, qu'est-ce que c'est que ça?»--«C'est la grève,

m'était-il répondu; la Chambre du travail vient de la décréter. C'est

une protestation contre ce meurtre en Sicile de paysans dans une mine,

des grenadiers qui ont tiré sur les mineurs! Vous avez lu dans les

journaux, c'est une leçon qu'on veut donner au Roi. Demain, personne ne

travaillera.» Là-dessus un coup de feu, un remous épouvanté dans les

groupes. Un gréviste vient de faire acte de manifestant sur un

consommateur à la devanture d'un café.

«Je rentre à l'hôtel. Ils n'ont pas l'air rassuré du tout à l'hôtel;

nous habitons près de la Questure, préfecture de police, et il y a un

mouvement énorme sur la petite place, ordinairement déserte.

«Le lendemain matin, Hélène entre, outrée, dans ma chambre: «C'est

épouvantable, nous n'allons pas pouvoir partir, je ne puis avoir mon

linge. Il y a grève générale, même grève de blanchisseuses. La femme de

chambre vient de me dire qu'elle ne peut pas me le promettre pour ce

soir, même pour demain, tant que cette grève durera. Comme c'est

agréable!--C'est vous qui avez voulu venir à Milan, ma chère.--C'est

stupide ce que vous dites là.»

«Et je vais à la poste restante, histoire de prendre un peu le vent et

de voir la physionomie de la rue; la _Camorra del lavor_ a été obéie. Il

y a grève, toutes les boutiques sont fermées, les volets mis; les

commerçants redoutent les pillages de 1898, les boutiques des coiffeurs

ont seules une porte entrebâillée, les musées sont clos. On entre à la

cathédrale par une petite porte de côté, celles du grand portail sont

consignées. Dans les rues, des groupes lisent avidement les placards de

la Chambre du Travail collés sur les murs, des bandes d'ouvriers

endimanchés parcourent la ville, les journaux lus sont terrifiants, la

grève est déclarée pour toute l'Italie, et demain la vie sera suspendue

dans toute la Péninsule. D'ailleurs, déjà plus un fiacre sur la place;

quant aux tramways, aucun ne circule depuis la veille au soir.

«Je rentre atterré à l'hôtel; les abords de la Questure sont

fourmillants de foule; des bersaglieri en tenue de campagne, le fusil

tenu au niveau de la cuisse, le canon ballant, vont et viennent sur la

place. «Nous n'avons qu'une chose à faire, dis-je à Hélène. Allons à

Pavie visiter la Chartreuse, ou partons immédiatement pour Venise.--Et

mon linge? crie ma femme exaspérée.--Allons à Pavie, d'ici ce soir ce

sera changé.» Nous gagnons la gare à pied. Un indescriptible affolement

de départs assiège les guichets; c'est une panique. On dirait un train

de plaisir, tant il descend de monde des omnibus d'hôtels, car les

omnibus d'hôtels circulent encore.

«Pavie! Pavie ne nous a pas ravis. Nous rentrons à Milan à cinq heures.

Même panique aux abords de la gare, mais dans les rues plus personne, la

ville est vide, absolument déserte. Place de la Questure, des groupes de

_scioperanti_ grondent et montrent le poing aux officiers de paix massés

devant la porte; à chaque instant un fiacre s'arrête, d'où descend un

civil entre deux agents; le civil est toujours bien mis, c'est un

anarchiste qu'on vient d'arrêter, et, à chaque arrestation, les menaces,

la fureur et les imprécations augmentent dans la foule. Des femmes en

cheveux étreignent des hommes du peuple et essaient de les ramener au

logis; les hommes résistent, secouent l'étreinte et les femmes pleurent.

Ces scènes populaires intéressent vivement Hélène, qui ne regrette pas

d'être venue. A l'hôtel, ils sont consternés. Propriétaire et personnel,

qui ont assisté aux massacres de 1898 et se souviennent des pillages,

des canonnades et de la foule mitraillée dans les rues, augurent les

pires choses de la grève, et moi qui, en cherchant des journaux

français, ai été forcé de me réfugier dans une _pasticceria_ devant la

charge au pas gymnastique d'un bataillon de bersaglieri, je ne suis pas

plus rassuré. Hélène, très surexcitée, voudrait aller dîner au

restaurant pour voir, mais tous les restaurants sont fermés. L'hôtel

lui-même a barricadé ses fenêtres et sa porte, et l'hôtelier nous

empêche de sortir; nous dînerons là, prisonniers de notre aubergiste;

toute la nuit, des rumeurs et des allées et venues de troupes nous

tiendront éveillés. Je sais les anarchistes coutumiers de la dynamite,

et comme notre hôtel touche à la Questure...

--Comme vous êtes long, Désambrois. Et cette automobile! nous ne voyons

pas d'automobile jusqu'ici.

--Mais l'automobile, c'était à Vérone.

--A Vérone! mais alors quittons Milan, mon cher, marchons.

--Quittons Milan! Si vous croyez que c'était facile! Il a fallu que je

me fâche, on ne voulait pas nous conduire à la gare; nous avons quitté

Milan le lendemain matin, à neuf heures. Il était temps; le même jour, à

midi, les grévistes dételaient les fiacres et renversaient les omnibus

d'hôtels.

--Oui, oui, nous avons lu cela dans les feuilles; vous étiez donc à

Vérone?

--Oh! nous avons d'abord été à Bergame et au lac de Garde.

--Passons, passons, vous étiez donc à Vérone; qu'y faisiez-vous, je vous

croyais parti pour Venise?

--Ah! vous ne connaissez pas Hélène. Il faut toujours s'arrêter à Vérone

à l'aller ou au retour. C'est une de ses marottes; il y a la place des

_Signori_, il y a les tombeaux des Scaliger, et puis un certain

Saint-Zénon et un jardin Justi, que personne ne va voir, mais dont elle

a la manie.

--C'est bon, c'est bon, style télégraphique, Désambrois. Vous étiez donc

à Vérone.

--Nous y arrivons le 19 pour déjeuner et, pendant que nous étions à

table, la grève y éclate.

--Bruit de foule, galopades, bersaglieri en tenue de campagne, boutiques

immédiatement closes, passez, passez, passez la description.

--Si vous me coupez mes effets...

--L'auto, l'automobile!

--M'y voilà! Si vous croyez que les grèves peuvent empêcher de sortir

une femme qui a envie de sortir! Au lieu de gagner la gare où nous

avions nos bagages, Hélène avait tenu à revoir quand même les tombeaux

des Scaliger et sa place des _Signori_; nous pouvions nous vanter d'être

les seuls étrangers dans les rues ce jour-là. Néanmoins, devant la

curiosité hostile de la foule, nous prenions les quais de l'Adige, qui

sont toujours déserts. Par là, il y a quelques églises curieuses, que la

panique avait aussi fermées. Il était trois heures et le train partait à

cinq heures et demie. Un fiacre rencontré, roulant désemparé le long des

quais, inspirait à ma femme l'idée d'aller voir Saint-Zénon, qui est à

l'autre bout de Vérone. Saint-Zénon était fermé. Si vous croyez que cela

décourageait Hélène. «Allons au jardin Justi.» Pour aller au jardin

Justi, il fallait retraverser toute la ville, mais de cela le cocher ne

se souciait pas. Des groupes de figures équivoques rencontrés et des

bataillons d'infanterie croisés au pas gymnastique le décidaient à nous

conduire tout simplement à la gare. «Ce n'est pas très prudent, madame,

il vaut mieux gagner la _ferrovia_ tout de suite.» Et le voilà prenant

par des vicoli déserts, longeant des grands murs de couvents et, à un

moment donné, sortant même des remparts de la ville, désireux d'éviter

toute collision.

«Nous voilà donc en rase campagne sur une route isolée, sinistre même

par le voisinage d'un cimetière dont les hauts cyprès dépassaient le

mur. Un crépuscule d'automne aggravait la tristesse du lieu; au loin,

des rumeurs sourdes, et, tout à coup, des groupes surgissent sur la

route, des groupes d'ouvriers endimanchés. «Des _scioperanti_», murmure

notre cocher qui n'a pas l'air fier. Les _scioperanti_ nous dévisagent,

se consultent à voix basse, et, tout à coup, notre voiture est entourée

par une bande de grévistes. Deux sont à la portière de gauche, deux sont

à la portière de droite et trois à la tête du cheval! ils l'ont pris par

la bride. «Descendez, descendez, vous n'irez pas plus loin.--Mais nous

sommes des voyageurs, nous allons à la gare.--A la gare! c'est _sciopero

generale_, vous ne partirez pas.--Mais nous sommes Français, de la

France, du pays de la liberté.--_Francia, paese della liberta_, alors

amis, descendez, venez faire la collation avec nous.» La voiture étant

secouée d'importance, il nous avait fallu descendre. Nous étions là, ma

femme et moi, sur la route, entourés d'une dizaine de grévistes, devenus

tout à coup affectueux. Ils sont très démonstratifs, ces scioperanti.

C'étaient des poignées de mains, des étreintes et des accolades, des

yeux ardents dévoraient ma femme; il m'avait semblé que des mains

palpaient, à travers le drap de mon pardessus, le cuir de mon

portefeuille, et j'avais six mille francs sur moi, et Hélène avait ses

perles à ses oreilles. La minute était angoissante; quatre _scioperanti_

étaient installés sur les coussins de la victoria, et deux auprès du

cocher qu'ils malmenaient, et alors le bruit d'un teuf-teuf, une

trépidation sur toute la route, et à toute vitesse une automobile de

trente-cinq chevaux au moins. Les _scioperanti_ se garent, laissent la

route libre; nous appelons à l'aide, l'auto s'arrête. Ce sont des

Français, et mieux que des Français: Astié du Cercle, et son chauffeur.

Astié s'arrête, crie en italien je ne sais quelle proclamation

anarchiste aux scioperanti, _Io anche anarchista_. Les grévistes ahuris

l'acclament et, pendant ce temps, le chauffeur d'Astié nous cueille, ma

femme et moi, plus morts que vifs. Trois minutes après, nous étions à la

gare.

«Voilà comment je suis devenu un fervent de l'automobile.»

II

LA NUIT UNIQUE

--Mais vous avez un véritable talent de conteur, mon cher Désambrois.

Gros cachotier, va.

Robert de Fly s'était levé de son divan et venait s'appuyer au dossier

du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'équilibre.

--Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis.

--Vous devriez envoyer de la copie à l'_Auto_, soulignait le petit de

Mercoeur.

--Et que non que vous ne racontez pas tout, reprenait le grand de

Brochart, car vous ne nous dites pas votre arrivée à Venise. Si vous

avez quitté Vérone le 19 septembre à cinq heures et demie du soir, vous

avez dû arriver à Venise vers les huit heures, et vous y avez trouvé

aussi la grève à Venise, et quel _sciopero_! J'y étais.

--Ah! vous y étiez--et Désambrois levait au ciel deux bras éperdus--ah!

vous y étiez. Ç'a été gai, je m'en souviendrai.

--Oui, ces quarante-huit heures-là ne furent pas précisément drôles,

philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et,

encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir de _sciopero_. Moi je l'ai eu

pendant quarante-huit heures. Il a commencé le dimanche matin pour finir

le lundi à minuit.

Alors, Désambrois:

--Je vous conseille, vous n'avez pas été comme moi forcé de porter vos

bagages à la gare à Danielli.

Les trois hommes s'esclaffaient.

--Comment, mon pauvre Désambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un

homme archi-millionnaire!

--Moi, et ma femme aussi.

--Comment, la baronne Désambrois a porté sa valise?

--Parfaitement. Hélène portait l'étui aux cannes et parapluies, moi

j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son

nécessaire, et il pèse.

--Mais vos domestiques?

--Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions

expédiés le matin du lac de Garde. Ils étaient arrivés à Venise à une

heure de l'après-midi, mais, terrorisés par la grève, ils s'étaient bien

gardés de venir à notre rencontre à la gare. D'abord, comment

l'auraient-ils trouvée, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et

s'orienter à Venise, la nuit, et y trouver la _ferrovia_ sans gondole...

car il n'y avait pas de gondole, à Venise, pendant le _sciopero_.

--Naturellement, approuvait de Brochart.

--Nos domestiques! Ils avaient déjà eu bien du mal à trouver Danielli en

plein jour, et puis ils étaient figés par la peur. Le _sciopero_ visait

tout le monde. Dans la matinée, les grévistes s'étaient présentés dans

tous les hôtels pour emmener avec eux le personnel.

--Ça, c'est vrai, appuyait de Brochart: à la Luna, où j'étais descendu,

ils avaient réquisitionné les sommeliers et les maîtres d'hôtel.

--Et à Britannia donc! renchérissait Désambrois. Intimidés par le danois

de l'hôtelier, qui avait montré les dents à leurs guenilles, les

grévistes prétendaient qu'on avait voulu les faire dévorer par le chien

de l'établissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des

bûches, les entassaient devant Britannia et voulaient brûler l'hôtel. La

troupe fut réquisitionnée pour en défendre les abords. La princesse

Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en était encore toute

tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a été gaie

pour les _forestieri_ cet automne.

--Mais votre arrivée à Venise, baron, votre arrivée! Comment vous

êtes-vous tirés de là?

--Mais plutôt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.

--Vous voilà donc débarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.

--Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions déjà pas

rassurés, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en

proie aux _scioperanti_; à Vérone, notre voiture avait été arrêtée en

pleine campagne par les grévistes, et nous n'avions dû notre salut qu'à

l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train,

ils donnaient la chair de poule; les _scioperi_ s'étaient déclarés à

Gênes, à Livourne et à Turin; à Brescia, des femmes et des enfants

s'étaient couchés sur les rails pour empêcher les trains de partir.

Qu'allions-nous trouver à Venise? «Bah! Venise est une ville de luxe qui

ne vit que des étrangers, avait dit Hélène, la population y est douce et

trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des

_forestieri_; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle

viderait les hôtels», et mille autres raisonnements échafaudés dans sa

jugeotte de femme.

«Venise! le coeur me battait de la revoir; nous étions justement sur la

digue, au milieu des étendues d'eau de la lagune morte. Pas drôle la

pâleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mélancolie du soir!

J'avais beau me pencher à la portière, l'horizon demeurait sombre; je ne

voyais aucune lumière, et cette obscurité ne laissait pas que de

m'inquiéter. Enfin nous arrivions.

«Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun

porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? _Sciopero, Sciopero generale._

Ici comme partout, la grève a suspendu tout travail; des groupes

d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien là

une bande de portiers d'hôtels, mais ils n'ont plus leur casquette

galonnée; on ne sait à qui s'adresser. Parvenus sur les marches de

l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi

en grève. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le

Grand Café s'enfonce obscur entre deux hautes rangées de maisons noires.

Venise est privé de gaz depuis la veille. Nous débarquons dans une ville

vraiment morte; il va falloir gagner notre hôtel à pied, à pied par ses

quartiers déserts et miséreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces

quartiers, je ne les connais pas. Les étrangers ne s'aventurent jamais à

pied au delà du Rialto.

--Mon pauvre ami! riait de Brochart.

--Mon pauvre ami! Vous êtes superbe. Quand on connaît la ville, il y a

quarante minutes à pied de Danielli, où nous allions, de l'endroit où

nous étions, et j'avais deux valises à la main, la mienne et le sac de

ma femme. A Venise, pas d'auberge auprès de la gare; inutile de songer à

y coucher. Que faire? Quant à nous aventurer sans guide par le dédale de

ces rues inconnues, c'eût été folie, et les voyageurs arrivés en même

temps que nous avaient disparus. Nous étions là dans l'ombre, environnés

de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs à ce

qu'aucun d'entre eux ne nous portât nos valises. Ah! nous avons vécu là

une de ces minutes!

«Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y

opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de

pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent à le laisser

marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode

interminable par des ruelles étroites et noires, inextricables, coupées

d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des voûtes, des

descentes de marches dans du mystère et de l'obscur, et à chaque instant

un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une

strada.

--Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est

alors qu'un canot à pétrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur

comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'étiez plus dans la plaine de

Vérone!

Ellen · 第 7 / 16 段