Elle se levait précipitamment, alarmée de l'heure que marquait la

pendule. Neuf heures! Un soleil déjà brûlant allumait les lamelles des

persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les

fenêtres ouvertes, et un flot de clarté, un flux de senteurs enivrantes

aussi pénétraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa

montait, on aurait dit, dans la pièce. A l'horizon, une mer scintillante

s'étalait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la

radieuse allégresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de

lumière et d'air vif, et, lourds oiseaux de ténèbres chassés par le

grand jour, déjà les visions de la nuit s'effaçaient.

Lady Horneby respirait largement et passait une main sur son front, le

souvenir de ses cauchemars s'était évanoui. Une vision cependant

persistait encore, c'était la dernière apparue, et de celle-là lady

Horneby vivait tous les détails. Elle était avec sa fille dans

l'enceinte des ruines, elles y avaient passé la journée comme les

autres, couchées au bon de l'air et du soleil, mais elles s'y étaient

laissé surprendre par la nuit. Le jour était tombé très vite, un vrai

crépuscule d'Algérie; les ruines et les broussailles, tout à l'heure si

lumineuses, étaient devenues soudain couleur de cendre. C'était un

coucher de soleil équivoque sans une lueur rouge à l'horizon, tout le

paysage subitement éteint dans une atmosphère terne, et elle et Ellen se

hâtaient à travers les décombres vers la petite porte et de là vers la

maison. A ce moment, une lune décroissante, mince comme une faucille,

s'était levée derrière elle dans le ciel, une nappe d'argent s'était

répandue sur tout le paysage, et lady Horneby s'était aperçue que sa

fille ne la suivait plus. Une forme voilée, harmonieuse et inquiétante,

avait surgi au sommet de l'enclos, à l'extrémité des ruines. Elle se

profilait debout sous la lune montante et tenait très haut une torche

allumée, dont la fumée rougeâtre tournoyait dans la nuit et Ellen était

demeurée en arrière et regardait le spectre... A vrai dire, c'était

moins un spectre qu'une femme, et pourtant c'était bien moins une femme

qu'un spectre: il y avait une menace dans cet être de mystère masqué de

longs voiles gris; pourquoi dérobait-il son visage? on eût dit une

statue de cendre. Ellen arrêtée la regardait toujours, et voilà qu'Ellen

se mettait à marcher vers la forme voilée, elle remontait à travers les

ruines, escaladait les décombres, sans se soucier d'elle, de lady

Horneby, et de ses appels et de ses cris. Le spectre, toujours debout

sous le ciel lunaire, agitait sa torche et semblait attirer la jeune

fille vers lui, et lady Horneby demeurait là, clouée d'épouvante... Un

charme la tenait immobile.

Elle parvenait enfin à le rompre, elle s'élançait sur les pas de sa

fille. Ellen! la forme inconnue venait de disparaître. D'un bond elle

atteignait la place où toutes deux s'étaient évanouies. Un escalier

tournant aux marches descellées s'enfonçait vertigineux dans le vide,

une file de cyprès l'escortait de grandes ombres, et lady Horneby

reconnaissait l'escalier croulant au pied duquel Gladys et sa bande leur

étaient apparues, déjeunant, la veille, dans la gloire ensoleillée de

midi; mais l'escalier avait considérablement grandi, il tournoyait

maintenant dans les ténèbres et s'y perdait comme dans le fond d'un

puits; et la forme voilée descendait dans le vide et, derrière elle,

Ellen s'engouffrait dans la nuit. Le spectre la précédait élevant haut

sa torche, et c'était comme un engloutissement lent de sa fille dans du

noir et dans de l'inconnu.

Ellen! Ellen! avait beau crier lady Horneby, elle ne voyait plus

maintenant qu'une blancheur lointaine dans l'abîme. L'échevèlement

rougeâtre de la résine la baignait d'une lueur; le spectre s'était, lui,

enfoncé dans l'ombre: lady Horneby descendait trébuchante les marches de

l'escalier. Elles vacillaient sous ses pas et la conscience de son

impuissance lui cassait les jambes. Un vertige l'éblouissait, elle se

sentait glisser et la distance augmentait toujours entre elle et Ellen,

et cette descente durait un siècle. Elle touchait enfin le bas de

l'escalier, il aboutissait à une grande route, la route était déserte.

Pas d'Ellen, plus de spectre. Une torche à demi consumée gisait au

milieu du chemin, fusant ses dernières étincelles; à la même seconde,

une automobile lancée à toute vitesse passait trépidante, empestant de

pétrole l'air pur de la nuit; la machine était bondée de monde, et parmi

les voyageurs l'Anglaise reconnaissait Harry Astlher et Gladys. C'était

moins une automobile qu'une trombe; Ellen n'était pas avec eux.

Maintenant c'était la solitude et le silence, au milieu de la route la

torche s'était éteinte, et c'était comme un grand déchirement dans tout

l'être de lady Horneby, et la mère éclatait en sanglots, sentant que de

l'irréparable était survenu à propos d'Ellen et qu'elle ne la reverrait

jamais plus. L'affre était si forte qu'elle éprouvait subitement le

besoin de voir son enfant. Au risque de la réveiller, elle pénétrait

brusquement dans sa chambre. Elle trouvait la jeune fille presque déjà

prête. Ellen tournait vers sa mère un visage extraordinairement calme.

Elle était assise devant sa psyché, en train de tordre en câble la soie

floche de sa chevelure, elle l'assujettissait sur sa nuque avec une

fourche en écaille et tendait sa joue à sa mère. «Déjà levée!--Déjà une

heure que je vais et viens.--Tu as bien dormi?--Admirablement.»

Lady Horneby trouvait à sa fille un air extraordinaire, elle avait dans

toute sa personne une sérénité et dans les yeux une certitude qu'elle ne

lui avait jamais vue. «C'est que je craignais qu'après la journée

d'hier...--Oh! tout est arrangé; nous sommes, Harry et moi, les

meilleurs amis du monde, nous avons eu une explication cette

nuit.--Cette nuit! que dis-tu là.--Oui, j'ai attendu son retour.--Tu ne

t'es pas couchée?--Non, j'ai attendu, il n'est pas rentré tard

d'ailleurs. A dix heures un quart j'ai été le trouver dans sa

chambre.--Dans sa chambre!» Et lady Horneby s'emparait des mains de sa

fille. «Dans sa chambre! je ne comprends plus, voyons, tu t'expliques

mal, tu n'es pas allée dans la chambre d'Harry la nuit.--Si, maman, j'y

suis même restée une heure.--Mais, malheureuse enfant, tu n'as pu faire

cela, que doit penser Harry de toi à l'heure qu'il est?--Nous nous

sommes expliqués, cela était nécessaire. Il y avait une petite méprise

entre nous, il n'y a plus rien, n'ai-je pas l'air content!--Ellen,

Ellen, tu me déconcertes et tu m'épouvantes. Tu n'es pas allée dans la

chambre d'Harry? Et il t'a reçue?--Il a eu l'air très ennuyé d'abord,

encore plus effrayé que vous, maman, mais je l'ai rassuré et je lui ai

fait la lecture.--La lecture!--Oui, je lui ai lu un conte de ma

composition, il en a été charmé.--Tu as écrit un conte?--Oh! j'en ai

écrit plusieurs, vous ne les connaissez pas, mais vous les lirez un jour

comme le journal de mon frère.--Ellen!» L'évocation de son fils avait

porté à lady Horneby un coup douloureux. «Oh! pardon, maman, c'était

pour vous dire que rien n'était plus simple. Il y avait un petit nuage

entre moi et Harry, j'ai tenu à le dissiper, et maintenant c'est de la

fumée (La malade avait un joli geste d'insouciance). Mon petit conte

symbolique a beaucoup aidé à cette explication qui était en vérité un

peu délicate.--Un peu délicate, mais tu t'es compromise, ma pauvre

petite! Harry doit avoir la plus déplorable opinion et de toi et de moi,

de nous deux.--Non, maman, Harry m'épouse à la fin juin, à notre retour

à Londres. Harry a la plus grande confiance en moi, maman, comme j'ai,

moi, la plus grande confiance en Harry.--Mais, Ellen, une jeune fille ne

va pas seule la nuit dans la chambre de son fiancé.--Pourquoi pas! si

une explication entre eux est nécessaire et qu'ils agissent tous deux en

pleine loyauté! Il ne pouvait rien m'arriver auprès de lui, j'étais tout

à fait en sûreté.--Mais si le monde savait!--Le monde, le monde! mais le

monde ne saura pas, et puis, que nous importe le monde, il n'y a que

nous et c'est assez.» Le sang-froid de la jeune fille déconcertait lady

Horneby, c'était une nouvelle Ellen qui se révélait. «Nous ne pouvons

nous entendre, mon enfant, tu me navres, tu me navres», et l'Anglaise se

retirait, en hâte de voir Harry et d'apprendre de lui la vérité.

Elle trouvait l'officier installé dans la salle à manger. «Eh bien!

Harry, Ellen est allée chez vous cette nuit, vous avez eu une

explication. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci?» Le lieutenant levait

sa face hâlée et daignait abandonner une minute la tranche de rosbeaf,

qu'il assaisonnait de pickles et de cumin. «Tout est vrai, ma tante,

Ellen est venue chez moi.--Chez vous!» Lady Horneby, les jambes rompues,

se laissait tomber sur une chaise. «Mais rien de moins grave, ma tante,

rassurez-vous. Un coup de tête de petite fille, un peu jalouse;

l'attitude de Gladys l'avait alarmée.--Mais vous avez été si imprudent,

Harry!--Oui, je sais, mais dans l'armée des Indes nous n'avons pas

beaucoup l'habitude des jeunes filles; mais cela s'est bien passé et

tout est bien qui finit bien. Elle m'a même lu un petit conte», et

l'officier, dans son désir de rassurer cette mère, racontait la visite

d'Ellen sans en omettre un détail. «Et vous vous mariez en juin,

concluait lady Horneby avec un hochement de tête.--Mais tout ce qu'elle

voudra, ma tante. Ne m'avez-vous pas dit d'abonder dans son sens? je

suis maintenant toujours de son avis.» Lady Horneby attachait sur le

lieutenant deux yeux d'angoisse. «Et vous aussi, vous avez l'air tout

heureux! Eh bien! moi, toute cette joie me fait peur, je trouve à Ellen

un air extraordinaire, je n'aime pas ce calme, cette décision que je lis

dans tous ses traits.--Mais, ma tante, je ne sais que faire», et

l'officier levait les bras.

«On peut entrer?» C'était le docteur Didier apparu à la porte donnant

sur le jardin. «Ah! c'est vous, docteur», et l'Anglaise se précipitait

au-devant de lui.

«Eh bien! comment s'annonce ce départ, les adieux vont-ils être très

pénibles?--Mais cela s'annonce très bien, très bien, répondait

Harry.--Ah! vous trouvez, vous? Figurez-vous, docteur, qu'Ellen est

allée cette nuit dans la chambre de son cousin (et sans reprendre

haleine lady Horneby racontait d'un seul trait les événements de la

veille et l'incident de la nuit). Eh bien! qu'en dites-vous, docteur?»

Le vieux médecin se grattait la tempe. «Je ne lui aurais pas cru cette

énergie, mais avec les malades, avec les femmes surtout..., et le

vieillard avait un sourire qui en disait long. Mais, en somme, comment

va-t-elle ce matin?--Elle est extraordinairement calme.--Tant mieux,

tant mieux.--Elle était déjà très calme hier soir, faisait le

lieutenant; elle était même enjouée.--Vous faites donc des miracles,

monsieur, tous mes compliments. Heureux qui dans la vie peut inspirer un

pareil amour!--Oh! tout au plus une vieille affection d'enfance, disait

l'officier devenu écarlate.--Mais voici votre fiancée, et le docteur

acclamait l'entrée d'Ellen: Quelle mine charmante ce matin, mon

enfant.--La mine des adieux, nous sommes comme cela dans la vieille

Albion, répondait joyeusement la jeune fille, nous n'attristons pas les

départs; on se quitte, on va se retrouver. Dans deux mois je serai

guérie et nous serons l'un à l'autre. Pourquoi des mines et des larmes?

je suis vraiment très heureuse, docteur.--En effet, vous en avez

l'air.--Et maintenant, maman, nous allons, Harry et moi, au jardin. Nous

avons encore beaucoup de choses à nous dire, tu permets? Vous, docteur,

je vous laisse avec maman, je suis sûre qu'elle a un tas de confidences

à vous faire. Oh! je la déconcerte et je la trouble beaucoup, madame ma

mère; elle a besoin de se soulager auprès de vous, docteur, remontez-la,

et puis songez-y, docteur, élaborez-moi un nouveau régime. Venez-vous,

Harry?» Le jeune homme se levait et suivait sa cousine au jardin. Par

les deux fenêtres ouvertes le docteur regardait le couple aller et venir

sur la petite terrasse incendiée de soleil; des jasmins de Virginie et

des tubéreuses en fleurs découpaient des étoiles de cire blanche dans le

bleu violet du ciel. Ellen Horneby était ce matin éblouissante. Une

longue robe de crêpe de Chine jonquille avivait la nacre rose de sa

nuque et de son teint, le docteur Didier était stupéfait, il n'avait

jamais vu à sa malade ce sang-froid et cette assurance.

Ellen avait attiré son cousin à l'angle de la terrasse, derrière une

haie de tamaris; sa physionomie enjouée était devenue sérieuse, elle

tirait de son corsage un petit livre relié en maroquin vert. Harry le

reconnaissait: c'était celui dans lequel elle avait lu la veille au

soir; elle le tendait au lieutenant. «Ce sont mes contes, je vous les

donne, emportez-les à Londres avec vous. Je les ai écrits à votre

intention. Il y en a cinq, vous les ferez tirer à très peu

d'exemplaires... de luxe... cinquante, pas un de plus, mais très beaux.

Vous payerez les frais... C'est le seul cadeau que je vous permets de me

faire jusqu'à nouvel ordre. Lisez les beaux vers que j'ai mis en exergue

sur la première page. Ils sont de Gabriel Dante Rossetti», et la jeune

fille, reprenant le volume des mains de l'officier, rythmait d'une voix

lente:

Regarde-moi bien dans les yeux,

Je suis celui qui aurait pu être,

Et mon nom est jamais plus.

«Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont très tristes.--Ils

étaient de la nuance de mon âme quand j'écrivais ces contes, j'étais

malade et je croyais ne jamais vous revoir.--Quelle enfant vous

faites!--Mais maintenant tout cela est fini», et s'appuyant câline au

bras du jeune homme: «Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait

pu être, et mon nom est jamais plus.--Comme vous êtes étrange, Ellen!»

* * * * *

«Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons.» Lady Horneby

achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le

vestibule s'attardait aux dernières recommandations d'Ellen. «A Londres

en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de télégramme de

Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrêtez pas à Paris,

d'ailleurs.--Non, je ne fais que le traverser, je prends à Calais, le

bateau de minuit.--Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la

pointe des pieds jusqu'à son oreille: Je suis celle qui aurait pu être,

et mon nom est jamais plus.--De quel air bizarre vous dites ces choses!

pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystère?--Parce que ce sont

des adieux, scandait la jeune fille.--Vous voulez dire un au

revoir!--Oui, un au revoir, et se précipitant vers lady Horneby:

embrasse-moi, maman.--Mais certainement, ma chérie.--Mais mieux que

cela, bien fort, bien fort.--Mais tant que tu voudras. Comme tu es

pâle!--Un peu d'émotion. Au revoir, Harry. A tout à l'heure, maman.»

Lady Horneby et le lieutenant descendaient déjà le chemin, la jeune

fille hésitait une minute, puis courait après sa mère: «Embrasse-moi

encore une fois, maman.--Mais qu'est-ce que ce subit accès de tendresse!

Tu as quelque chose, Ellen!--Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne

puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier

baiser, à tout à l'heure, adieu», et elle remontait en courant vers la

villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se

penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mère et son

fiancé d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de

larmes, elle étouffait un profond soupir et rentrait dans la maison.

* * * * *

Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon,

avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les

pierrailles du chemin. La montée était rude, le soleil tapait ferme, et

l'Anglaise défaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en

avait dénoué les brides, elle avait hâte de retrouver sa fille.

«Où est mademoiselle?» faisait-elle en pénétrant dans la fraîcheur du

corridor obscur, dans sa chambre?--Mademoiselle est sortie, répondait

Brigitte.--Comment sortie!--Oui, mademoiselle est dans les ruines, à

côté. Après le départ de madame, mademoiselle est montée chez elle, a

écrit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a traversé la

route et est entrée dans l'enclos.--Et vous ne l'avez pas

accompagnée?--Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle

a emporté un oreiller, son ombrelle et un livre.--C'est bien, je vais la

rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussière, j'étouffe», et lady Horneby,

sans même passer chez elle, traversait la route incendiée de la lumière

et gagnait l'enclos.

La porte en était demeurée entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation

d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les décombres

pétillaient. La silhouette des tours ruinées en était devenue comme

vaporeuse. «C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation

sûre», et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y

trouver Ellen.

Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait

successivement tous les endroits où la jeune fille aimait s'étendre et

rêver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fièvre gagnait lady

Horneby, sa démarche devenait saccadée et ses gestes hagards. Jamais

l'enceinte du château ne lui avait semblé si vaste, une angoisse

l'étreignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle

se mettait à appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'éveillait

que l'écho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et

des lentisques, et tout à coup lady Horneby s'arrêtait. Son cauchemar de

la nuit la hantait jusqu'à la souffrance, elle revivait son rêve.

C'étaient les appels désespérés de sa poursuite vaine après la

disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui

faisait peur. «Bah! je deviens folle, Ellen sera rentrée à la maison par

un autre sentier», et avide de donner un démenti à ses pressentiments,

lady Horneby regagnait la villa.

Elle dévalait à travers les décombres en trébuchant, les jambes coupées

d'émotion comme dans son cauchemar.

«Mademoiselle est rentrée, n'est-ce pas?--Non, madame!--Mais si.» Et la

mère s'engouffrait dans l'escalier. Oh! la pesanteur de ses pauvres

jambes et la hauteur des marches! Elle ouvrait la porte et entrait en

coup de vent dans la chambre; la pièce sommeillait fraîche et calme dans

le clair-obscur des persiennes closes. Posée au milieu de la table, une

grande enveloppe blanche attirait immédiatement ses yeux. Ellen y avait

écrit ces simples mots: _Pour ma mère_, et lady Horneby se laissait

tomber anéantie sur une chaise. Un tremblement l'avait prise, ses dents

s'entrechoquaient de peur, elle n'avait même pas la force de tendre la

main vers la lettre. Elle l'atteignait et l'ouvrait pourtant.

_Ma mère chérie, je te demande pardon à genoux de la grande peine que

je vais te faire; je sais que je suis affreusement coupable et que je

n'aurais jamais dû faire cela à toi, surtout à toi qui as déjà tant

souffert. Oui, ma conduite est abominable, mais, vois-tu, maman, je ne

peux plus, je ne peux plus, je suis lasse, exténuée de jouer la

comédie. Le mensonge me tue, je ne vis que dans le mensonge depuis

quatre ans; toi, les médecins, Mme Ayrargues, Harry lui-même, vous

mentez tous autour de moi, moi-même je mens pour que ta peine soit

moins grande de me voir tous les jours un peu mourir. Il y a quatre

ans que j'agonise, ma pauvre maman, et je ne veux plus de cette mort

lente de toutes les heures et de toutes les minutes; je sais qu'on ne

peut pas me sauver. Moi, je ne suis pas comme toi, je suis jeune, je

n'ai pas l'habitude de la souffrance, je ne peux plus mentir, je ne

peux plus feindre, j'aime mieux en finir!_

_On me trouvera au pied du petit escalier. Adieu et pardonne à ton

Ellen!_

Un cri de louve blessée mettait debout toute la maison. Mme Ayrargues,

Brigitte, Marius et la cuisinière se précipitaient au premier, ils y

trouvaient lady Horneby tombée à genoux, effondrée, contre le lit de sa

fille; elle se tenait là gémissante, cramponnée aux matelas et aux

oreillers d'Ellen. La literie avait cédé sous son poids.

«Dans les ruines, dans les ruines, courez tous, prenez une litière,

Ellen, elle s'est tuée, vous la trouverez au...» Un long sanglot

secouait la malheureuse femme; lady Horneby glissait sur ses genoux et

s'affaissait évanouie sur le parquet.

ÉPILOGUE

«Comme elle avait menti! avec quelle dissimulation elle avait préparé

l'atroce dénouement de l'irréparable journée, et quelle savante et

audacieuse comédie elle avait su jouer à tous! Qu'elle eût ainsi menti

aux autres! mais à elle, sa mère!...» Il y avait des jours où lady

Horneby en voulait à la morte; et puis un attendrissement la prenait au

souvenir de la fragilité blonde d'Ellen et de ses grands yeux trop

brillants. Comme la pauvre enfant avait dû souffrir pour en arriver là!

et toute sa rancune se fondait dans un sanglot.

C'étaient ces douloureuses pensées que remuait l'Anglaise en promenant

son deuil à travers les ruines. Il y avait deux mois que miss Horneby

était morte. On l'avait trouvée respirant encore, mais déjà insensible,

à la place même que lady Horneby avait indiquée, avertie par une étrange

divination.

Ellen s'était précipitée du haut de la petite terrasse où elle avait

surpris Gladys Harvey et la bande joyeuse des chauffeurs de Cannes,

sablant le champagne par cette resplendissante journée de mai, le

lendemain du retour d'Harry et la veille de son départ, cette mémorable

journée qui avait décidé l'acte suprême d'Ellen.

C'était Marius qui, le premier, avait découvert le corps gisant au pied

du rempart; il avait dégringolé dans le vide, s'accrochant aux

broussailles jaillies de la muraille, au risque d'y être précipité; les

femmes, demeurées sur la terrasse, se penchaient avidement avec des cris

de terreur et des gestes de désespoir. Brigitte était allée chercher de

l'aide, et le Provençal était resté seul à genoux auprès de la _pauvre

demoiselle_.

La chute ne l'avait pas trop défigurée, on eût dit que la mort avait eu

pitié d'elle. C'est la colonne vertébrale que s'était rompue la frêle

créature, mais sa tempe avait heurté contre le roc et une plaie profonde

béait au-dessus de l'oreille. Un flot de sang en avait coulé, Marius

Ayrargues avait ramené la blonde chevelure de miss Horneby sur

l'entaille sanglante, la soie lourde de ses cheveux avait dérobé la

plaie aux regards, mais un long filet de pourpre humide tachait la robe

de l'épaule à l'ourlet, semblable à un flot de rubans. Mme Ayrargues,

restée à genoux sur la terrasse, répétait machinalement le dicton de

Provence: _On pare le logis pour l'amour, et c'est la mort qui y entre._

Et puis les hommes et la civière requise étaient venus.

Lady Horneby, enfin revenue de son évanouissement, s'était mise debout

et, malgré les efforts de tous, avait voulu voir. Les jambes molles, les

mâchoires contractées, elle avait descendu lentement l'escalier, elle

avait rencontré le cortège et le lugubre fardeau au tournant du chemin,

presqu'au seuil de la maison... Et lady Horneby n'avait pas pleuré!

Les coeurs usés n'ont plus de larmes; Niobé pétrifiée regardait d'un

oeil sec la pluie dorée des flèches d'Apollon.

Ellen · 第 6 / 16 段