pendule. Neuf heures! Un soleil déjà brûlant allumait les lamelles des
persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les
fenêtres ouvertes, et un flot de clarté, un flux de senteurs enivrantes
aussi pénétraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa
montait, on aurait dit, dans la pièce. A l'horizon, une mer scintillante
s'étalait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la
radieuse allégresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de
lumière et d'air vif, et, lourds oiseaux de ténèbres chassés par le
grand jour, déjà les visions de la nuit s'effaçaient.
Lady Horneby respirait largement et passait une main sur son front, le
souvenir de ses cauchemars s'était évanoui. Une vision cependant
persistait encore, c'était la dernière apparue, et de celle-là lady
Horneby vivait tous les détails. Elle était avec sa fille dans
l'enceinte des ruines, elles y avaient passé la journée comme les
autres, couchées au bon de l'air et du soleil, mais elles s'y étaient
laissé surprendre par la nuit. Le jour était tombé très vite, un vrai
crépuscule d'Algérie; les ruines et les broussailles, tout à l'heure si
lumineuses, étaient devenues soudain couleur de cendre. C'était un
coucher de soleil équivoque sans une lueur rouge à l'horizon, tout le
paysage subitement éteint dans une atmosphère terne, et elle et Ellen se
hâtaient à travers les décombres vers la petite porte et de là vers la
maison. A ce moment, une lune décroissante, mince comme une faucille,
s'était levée derrière elle dans le ciel, une nappe d'argent s'était
répandue sur tout le paysage, et lady Horneby s'était aperçue que sa
fille ne la suivait plus. Une forme voilée, harmonieuse et inquiétante,
avait surgi au sommet de l'enclos, à l'extrémité des ruines. Elle se
profilait debout sous la lune montante et tenait très haut une torche
allumée, dont la fumée rougeâtre tournoyait dans la nuit et Ellen était
demeurée en arrière et regardait le spectre... A vrai dire, c'était
moins un spectre qu'une femme, et pourtant c'était bien moins une femme
qu'un spectre: il y avait une menace dans cet être de mystère masqué de
longs voiles gris; pourquoi dérobait-il son visage? on eût dit une
statue de cendre. Ellen arrêtée la regardait toujours, et voilà qu'Ellen
se mettait à marcher vers la forme voilée, elle remontait à travers les
ruines, escaladait les décombres, sans se soucier d'elle, de lady
Horneby, et de ses appels et de ses cris. Le spectre, toujours debout
sous le ciel lunaire, agitait sa torche et semblait attirer la jeune
fille vers lui, et lady Horneby demeurait là, clouée d'épouvante... Un
charme la tenait immobile.
Elle parvenait enfin à le rompre, elle s'élançait sur les pas de sa
fille. Ellen! la forme inconnue venait de disparaître. D'un bond elle
atteignait la place où toutes deux s'étaient évanouies. Un escalier
tournant aux marches descellées s'enfonçait vertigineux dans le vide,
une file de cyprès l'escortait de grandes ombres, et lady Horneby
reconnaissait l'escalier croulant au pied duquel Gladys et sa bande leur
étaient apparues, déjeunant, la veille, dans la gloire ensoleillée de
midi; mais l'escalier avait considérablement grandi, il tournoyait
maintenant dans les ténèbres et s'y perdait comme dans le fond d'un
puits; et la forme voilée descendait dans le vide et, derrière elle,
Ellen s'engouffrait dans la nuit. Le spectre la précédait élevant haut
sa torche, et c'était comme un engloutissement lent de sa fille dans du
noir et dans de l'inconnu.
Ellen! Ellen! avait beau crier lady Horneby, elle ne voyait plus
maintenant qu'une blancheur lointaine dans l'abîme. L'échevèlement
rougeâtre de la résine la baignait d'une lueur; le spectre s'était, lui,
enfoncé dans l'ombre: lady Horneby descendait trébuchante les marches de
l'escalier. Elles vacillaient sous ses pas et la conscience de son
impuissance lui cassait les jambes. Un vertige l'éblouissait, elle se
sentait glisser et la distance augmentait toujours entre elle et Ellen,
et cette descente durait un siècle. Elle touchait enfin le bas de
l'escalier, il aboutissait à une grande route, la route était déserte.
Pas d'Ellen, plus de spectre. Une torche à demi consumée gisait au
milieu du chemin, fusant ses dernières étincelles; à la même seconde,
une automobile lancée à toute vitesse passait trépidante, empestant de
pétrole l'air pur de la nuit; la machine était bondée de monde, et parmi
les voyageurs l'Anglaise reconnaissait Harry Astlher et Gladys. C'était
moins une automobile qu'une trombe; Ellen n'était pas avec eux.
Maintenant c'était la solitude et le silence, au milieu de la route la
torche s'était éteinte, et c'était comme un grand déchirement dans tout
l'être de lady Horneby, et la mère éclatait en sanglots, sentant que de
l'irréparable était survenu à propos d'Ellen et qu'elle ne la reverrait
jamais plus. L'affre était si forte qu'elle éprouvait subitement le
besoin de voir son enfant. Au risque de la réveiller, elle pénétrait
brusquement dans sa chambre. Elle trouvait la jeune fille presque déjà
prête. Ellen tournait vers sa mère un visage extraordinairement calme.
Elle était assise devant sa psyché, en train de tordre en câble la soie
floche de sa chevelure, elle l'assujettissait sur sa nuque avec une
fourche en écaille et tendait sa joue à sa mère. «Déjà levée!--Déjà une
heure que je vais et viens.--Tu as bien dormi?--Admirablement.»
Lady Horneby trouvait à sa fille un air extraordinaire, elle avait dans
toute sa personne une sérénité et dans les yeux une certitude qu'elle ne
lui avait jamais vue. «C'est que je craignais qu'après la journée
d'hier...--Oh! tout est arrangé; nous sommes, Harry et moi, les
meilleurs amis du monde, nous avons eu une explication cette
nuit.--Cette nuit! que dis-tu là.--Oui, j'ai attendu son retour.--Tu ne
t'es pas couchée?--Non, j'ai attendu, il n'est pas rentré tard
d'ailleurs. A dix heures un quart j'ai été le trouver dans sa
chambre.--Dans sa chambre!» Et lady Horneby s'emparait des mains de sa
fille. «Dans sa chambre! je ne comprends plus, voyons, tu t'expliques
mal, tu n'es pas allée dans la chambre d'Harry la nuit.--Si, maman, j'y
suis même restée une heure.--Mais, malheureuse enfant, tu n'as pu faire
cela, que doit penser Harry de toi à l'heure qu'il est?--Nous nous
sommes expliqués, cela était nécessaire. Il y avait une petite méprise
entre nous, il n'y a plus rien, n'ai-je pas l'air content!--Ellen,
Ellen, tu me déconcertes et tu m'épouvantes. Tu n'es pas allée dans la
chambre d'Harry? Et il t'a reçue?--Il a eu l'air très ennuyé d'abord,
encore plus effrayé que vous, maman, mais je l'ai rassuré et je lui ai
fait la lecture.--La lecture!--Oui, je lui ai lu un conte de ma
composition, il en a été charmé.--Tu as écrit un conte?--Oh! j'en ai
écrit plusieurs, vous ne les connaissez pas, mais vous les lirez un jour
comme le journal de mon frère.--Ellen!» L'évocation de son fils avait
porté à lady Horneby un coup douloureux. «Oh! pardon, maman, c'était
pour vous dire que rien n'était plus simple. Il y avait un petit nuage
entre moi et Harry, j'ai tenu à le dissiper, et maintenant c'est de la
fumée (La malade avait un joli geste d'insouciance). Mon petit conte
symbolique a beaucoup aidé à cette explication qui était en vérité un
peu délicate.--Un peu délicate, mais tu t'es compromise, ma pauvre
petite! Harry doit avoir la plus déplorable opinion et de toi et de moi,
de nous deux.--Non, maman, Harry m'épouse à la fin juin, à notre retour
à Londres. Harry a la plus grande confiance en moi, maman, comme j'ai,
moi, la plus grande confiance en Harry.--Mais, Ellen, une jeune fille ne
va pas seule la nuit dans la chambre de son fiancé.--Pourquoi pas! si
une explication entre eux est nécessaire et qu'ils agissent tous deux en
pleine loyauté! Il ne pouvait rien m'arriver auprès de lui, j'étais tout
à fait en sûreté.--Mais si le monde savait!--Le monde, le monde! mais le
monde ne saura pas, et puis, que nous importe le monde, il n'y a que
nous et c'est assez.» Le sang-froid de la jeune fille déconcertait lady
Horneby, c'était une nouvelle Ellen qui se révélait. «Nous ne pouvons
nous entendre, mon enfant, tu me navres, tu me navres», et l'Anglaise se
retirait, en hâte de voir Harry et d'apprendre de lui la vérité.
Elle trouvait l'officier installé dans la salle à manger. «Eh bien!
Harry, Ellen est allée chez vous cette nuit, vous avez eu une
explication. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci?» Le lieutenant levait
sa face hâlée et daignait abandonner une minute la tranche de rosbeaf,
qu'il assaisonnait de pickles et de cumin. «Tout est vrai, ma tante,
Ellen est venue chez moi.--Chez vous!» Lady Horneby, les jambes rompues,
se laissait tomber sur une chaise. «Mais rien de moins grave, ma tante,
rassurez-vous. Un coup de tête de petite fille, un peu jalouse;
l'attitude de Gladys l'avait alarmée.--Mais vous avez été si imprudent,
Harry!--Oui, je sais, mais dans l'armée des Indes nous n'avons pas
beaucoup l'habitude des jeunes filles; mais cela s'est bien passé et
tout est bien qui finit bien. Elle m'a même lu un petit conte», et
l'officier, dans son désir de rassurer cette mère, racontait la visite
d'Ellen sans en omettre un détail. «Et vous vous mariez en juin,
concluait lady Horneby avec un hochement de tête.--Mais tout ce qu'elle
voudra, ma tante. Ne m'avez-vous pas dit d'abonder dans son sens? je
suis maintenant toujours de son avis.» Lady Horneby attachait sur le
lieutenant deux yeux d'angoisse. «Et vous aussi, vous avez l'air tout
heureux! Eh bien! moi, toute cette joie me fait peur, je trouve à Ellen
un air extraordinaire, je n'aime pas ce calme, cette décision que je lis
dans tous ses traits.--Mais, ma tante, je ne sais que faire», et
l'officier levait les bras.
«On peut entrer?» C'était le docteur Didier apparu à la porte donnant
sur le jardin. «Ah! c'est vous, docteur», et l'Anglaise se précipitait
au-devant de lui.
«Eh bien! comment s'annonce ce départ, les adieux vont-ils être très
pénibles?--Mais cela s'annonce très bien, très bien, répondait
Harry.--Ah! vous trouvez, vous? Figurez-vous, docteur, qu'Ellen est
allée cette nuit dans la chambre de son cousin (et sans reprendre
haleine lady Horneby racontait d'un seul trait les événements de la
veille et l'incident de la nuit). Eh bien! qu'en dites-vous, docteur?»
Le vieux médecin se grattait la tempe. «Je ne lui aurais pas cru cette
énergie, mais avec les malades, avec les femmes surtout..., et le
vieillard avait un sourire qui en disait long. Mais, en somme, comment
va-t-elle ce matin?--Elle est extraordinairement calme.--Tant mieux,
tant mieux.--Elle était déjà très calme hier soir, faisait le
lieutenant; elle était même enjouée.--Vous faites donc des miracles,
monsieur, tous mes compliments. Heureux qui dans la vie peut inspirer un
pareil amour!--Oh! tout au plus une vieille affection d'enfance, disait
l'officier devenu écarlate.--Mais voici votre fiancée, et le docteur
acclamait l'entrée d'Ellen: Quelle mine charmante ce matin, mon
enfant.--La mine des adieux, nous sommes comme cela dans la vieille
Albion, répondait joyeusement la jeune fille, nous n'attristons pas les
départs; on se quitte, on va se retrouver. Dans deux mois je serai
guérie et nous serons l'un à l'autre. Pourquoi des mines et des larmes?
je suis vraiment très heureuse, docteur.--En effet, vous en avez
l'air.--Et maintenant, maman, nous allons, Harry et moi, au jardin. Nous
avons encore beaucoup de choses à nous dire, tu permets? Vous, docteur,
je vous laisse avec maman, je suis sûre qu'elle a un tas de confidences
à vous faire. Oh! je la déconcerte et je la trouble beaucoup, madame ma
mère; elle a besoin de se soulager auprès de vous, docteur, remontez-la,
et puis songez-y, docteur, élaborez-moi un nouveau régime. Venez-vous,
Harry?» Le jeune homme se levait et suivait sa cousine au jardin. Par
les deux fenêtres ouvertes le docteur regardait le couple aller et venir
sur la petite terrasse incendiée de soleil; des jasmins de Virginie et
des tubéreuses en fleurs découpaient des étoiles de cire blanche dans le
bleu violet du ciel. Ellen Horneby était ce matin éblouissante. Une
longue robe de crêpe de Chine jonquille avivait la nacre rose de sa
nuque et de son teint, le docteur Didier était stupéfait, il n'avait
jamais vu à sa malade ce sang-froid et cette assurance.
Ellen avait attiré son cousin à l'angle de la terrasse, derrière une
haie de tamaris; sa physionomie enjouée était devenue sérieuse, elle
tirait de son corsage un petit livre relié en maroquin vert. Harry le
reconnaissait: c'était celui dans lequel elle avait lu la veille au
soir; elle le tendait au lieutenant. «Ce sont mes contes, je vous les
donne, emportez-les à Londres avec vous. Je les ai écrits à votre
intention. Il y en a cinq, vous les ferez tirer à très peu
d'exemplaires... de luxe... cinquante, pas un de plus, mais très beaux.
Vous payerez les frais... C'est le seul cadeau que je vous permets de me
faire jusqu'à nouvel ordre. Lisez les beaux vers que j'ai mis en exergue
sur la première page. Ils sont de Gabriel Dante Rossetti», et la jeune
fille, reprenant le volume des mains de l'officier, rythmait d'une voix
lente:
Regarde-moi bien dans les yeux,
Je suis celui qui aurait pu être,
Et mon nom est jamais plus.
«Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont très tristes.--Ils
étaient de la nuance de mon âme quand j'écrivais ces contes, j'étais
malade et je croyais ne jamais vous revoir.--Quelle enfant vous
faites!--Mais maintenant tout cela est fini», et s'appuyant câline au
bras du jeune homme: «Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait
pu être, et mon nom est jamais plus.--Comme vous êtes étrange, Ellen!»
* * * * *
«Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons.» Lady Horneby
achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le
vestibule s'attardait aux dernières recommandations d'Ellen. «A Londres
en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de télégramme de
Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrêtez pas à Paris,
d'ailleurs.--Non, je ne fais que le traverser, je prends à Calais, le
bateau de minuit.--Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la
pointe des pieds jusqu'à son oreille: Je suis celle qui aurait pu être,
et mon nom est jamais plus.--De quel air bizarre vous dites ces choses!
pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystère?--Parce que ce sont
des adieux, scandait la jeune fille.--Vous voulez dire un au
revoir!--Oui, un au revoir, et se précipitant vers lady Horneby:
embrasse-moi, maman.--Mais certainement, ma chérie.--Mais mieux que
cela, bien fort, bien fort.--Mais tant que tu voudras. Comme tu es
pâle!--Un peu d'émotion. Au revoir, Harry. A tout à l'heure, maman.»
Lady Horneby et le lieutenant descendaient déjà le chemin, la jeune
fille hésitait une minute, puis courait après sa mère: «Embrasse-moi
encore une fois, maman.--Mais qu'est-ce que ce subit accès de tendresse!
Tu as quelque chose, Ellen!--Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne
puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier
baiser, à tout à l'heure, adieu», et elle remontait en courant vers la
villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se
penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mère et son
fiancé d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de
larmes, elle étouffait un profond soupir et rentrait dans la maison.
* * * * *
Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon,
avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les
pierrailles du chemin. La montée était rude, le soleil tapait ferme, et
l'Anglaise défaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en
avait dénoué les brides, elle avait hâte de retrouver sa fille.
«Où est mademoiselle?» faisait-elle en pénétrant dans la fraîcheur du
corridor obscur, dans sa chambre?--Mademoiselle est sortie, répondait
Brigitte.--Comment sortie!--Oui, mademoiselle est dans les ruines, à
côté. Après le départ de madame, mademoiselle est montée chez elle, a
écrit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a traversé la
route et est entrée dans l'enclos.--Et vous ne l'avez pas
accompagnée?--Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle
a emporté un oreiller, son ombrelle et un livre.--C'est bien, je vais la
rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussière, j'étouffe», et lady Horneby,
sans même passer chez elle, traversait la route incendiée de la lumière
et gagnait l'enclos.
La porte en était demeurée entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation
d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les décombres
pétillaient. La silhouette des tours ruinées en était devenue comme
vaporeuse. «C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation
sûre», et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y
trouver Ellen.
Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait
successivement tous les endroits où la jeune fille aimait s'étendre et
rêver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fièvre gagnait lady
Horneby, sa démarche devenait saccadée et ses gestes hagards. Jamais
l'enceinte du château ne lui avait semblé si vaste, une angoisse
l'étreignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle
se mettait à appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'éveillait
que l'écho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et
des lentisques, et tout à coup lady Horneby s'arrêtait. Son cauchemar de
la nuit la hantait jusqu'à la souffrance, elle revivait son rêve.
C'étaient les appels désespérés de sa poursuite vaine après la
disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui
faisait peur. «Bah! je deviens folle, Ellen sera rentrée à la maison par
un autre sentier», et avide de donner un démenti à ses pressentiments,
lady Horneby regagnait la villa.
Elle dévalait à travers les décombres en trébuchant, les jambes coupées
d'émotion comme dans son cauchemar.
«Mademoiselle est rentrée, n'est-ce pas?--Non, madame!--Mais si.» Et la
mère s'engouffrait dans l'escalier. Oh! la pesanteur de ses pauvres
jambes et la hauteur des marches! Elle ouvrait la porte et entrait en
coup de vent dans la chambre; la pièce sommeillait fraîche et calme dans
le clair-obscur des persiennes closes. Posée au milieu de la table, une
grande enveloppe blanche attirait immédiatement ses yeux. Ellen y avait
écrit ces simples mots: _Pour ma mère_, et lady Horneby se laissait
tomber anéantie sur une chaise. Un tremblement l'avait prise, ses dents
s'entrechoquaient de peur, elle n'avait même pas la force de tendre la
main vers la lettre. Elle l'atteignait et l'ouvrait pourtant.
_Ma mère chérie, je te demande pardon à genoux de la grande peine que
je vais te faire; je sais que je suis affreusement coupable et que je
n'aurais jamais dû faire cela à toi, surtout à toi qui as déjà tant
souffert. Oui, ma conduite est abominable, mais, vois-tu, maman, je ne
peux plus, je ne peux plus, je suis lasse, exténuée de jouer la
comédie. Le mensonge me tue, je ne vis que dans le mensonge depuis
quatre ans; toi, les médecins, Mme Ayrargues, Harry lui-même, vous
mentez tous autour de moi, moi-même je mens pour que ta peine soit
moins grande de me voir tous les jours un peu mourir. Il y a quatre
ans que j'agonise, ma pauvre maman, et je ne veux plus de cette mort
lente de toutes les heures et de toutes les minutes; je sais qu'on ne
peut pas me sauver. Moi, je ne suis pas comme toi, je suis jeune, je
n'ai pas l'habitude de la souffrance, je ne peux plus mentir, je ne
peux plus feindre, j'aime mieux en finir!_
_On me trouvera au pied du petit escalier. Adieu et pardonne à ton
Ellen!_
Un cri de louve blessée mettait debout toute la maison. Mme Ayrargues,
Brigitte, Marius et la cuisinière se précipitaient au premier, ils y
trouvaient lady Horneby tombée à genoux, effondrée, contre le lit de sa
fille; elle se tenait là gémissante, cramponnée aux matelas et aux
oreillers d'Ellen. La literie avait cédé sous son poids.
«Dans les ruines, dans les ruines, courez tous, prenez une litière,
Ellen, elle s'est tuée, vous la trouverez au...» Un long sanglot
secouait la malheureuse femme; lady Horneby glissait sur ses genoux et
s'affaissait évanouie sur le parquet.
ÉPILOGUE
«Comme elle avait menti! avec quelle dissimulation elle avait préparé
l'atroce dénouement de l'irréparable journée, et quelle savante et
audacieuse comédie elle avait su jouer à tous! Qu'elle eût ainsi menti
aux autres! mais à elle, sa mère!...» Il y avait des jours où lady
Horneby en voulait à la morte; et puis un attendrissement la prenait au
souvenir de la fragilité blonde d'Ellen et de ses grands yeux trop
brillants. Comme la pauvre enfant avait dû souffrir pour en arriver là!
et toute sa rancune se fondait dans un sanglot.
C'étaient ces douloureuses pensées que remuait l'Anglaise en promenant
son deuil à travers les ruines. Il y avait deux mois que miss Horneby
était morte. On l'avait trouvée respirant encore, mais déjà insensible,
à la place même que lady Horneby avait indiquée, avertie par une étrange
divination.
Ellen s'était précipitée du haut de la petite terrasse où elle avait
surpris Gladys Harvey et la bande joyeuse des chauffeurs de Cannes,
sablant le champagne par cette resplendissante journée de mai, le
lendemain du retour d'Harry et la veille de son départ, cette mémorable
journée qui avait décidé l'acte suprême d'Ellen.
C'était Marius qui, le premier, avait découvert le corps gisant au pied
du rempart; il avait dégringolé dans le vide, s'accrochant aux
broussailles jaillies de la muraille, au risque d'y être précipité; les
femmes, demeurées sur la terrasse, se penchaient avidement avec des cris
de terreur et des gestes de désespoir. Brigitte était allée chercher de
l'aide, et le Provençal était resté seul à genoux auprès de la _pauvre
demoiselle_.
La chute ne l'avait pas trop défigurée, on eût dit que la mort avait eu
pitié d'elle. C'est la colonne vertébrale que s'était rompue la frêle
créature, mais sa tempe avait heurté contre le roc et une plaie profonde
béait au-dessus de l'oreille. Un flot de sang en avait coulé, Marius
Ayrargues avait ramené la blonde chevelure de miss Horneby sur
l'entaille sanglante, la soie lourde de ses cheveux avait dérobé la
plaie aux regards, mais un long filet de pourpre humide tachait la robe
de l'épaule à l'ourlet, semblable à un flot de rubans. Mme Ayrargues,
restée à genoux sur la terrasse, répétait machinalement le dicton de
Provence: _On pare le logis pour l'amour, et c'est la mort qui y entre._
Et puis les hommes et la civière requise étaient venus.
Lady Horneby, enfin revenue de son évanouissement, s'était mise debout
et, malgré les efforts de tous, avait voulu voir. Les jambes molles, les
mâchoires contractées, elle avait descendu lentement l'escalier, elle
avait rencontré le cortège et le lugubre fardeau au tournant du chemin,
presqu'au seuil de la maison... Et lady Horneby n'avait pas pleuré!
Les coeurs usés n'ont plus de larmes; Niobé pétrifiée regardait d'un
oeil sec la pluie dorée des flèches d'Apollon.