Harry Astlher rentrait de son équipée dans les ruines. Si les émotions

de la journée avaient brisé lady Horneby, les péripéties de ces

dernières vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille,

n'avaient pas moins troublé le calme du bel officier. Sa stupeur en

retrouvant sa cousine si changée, la certitude qu'elle n'en avait plus

pour longtemps à vivre, la scène pénible qu'il avait eue, le matin, avec

lady Horneby, l'adjurant de mentir à sa fille, cette comédie de l'amour

imposée à sa pitié, et puis dans la journée l'imprévue rencontre de

Gladys et sa société dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt

d'il y a quatre ans, retrouvée plus jolie et plus étourdissante d'esprit

que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses

propos, ses provocations à son adresse, tout cela avait bouleversé ce

pauvre Harry, mais tout cela n'était rien encore auprès du trouble

extraordinaire où venaient de le jeter les vingt minutes passées dans le

clair-obscur des décombres et des broussailles, à la lueur des torches,

en compagnie de l'endiablée Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans

ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours

d'enceinte du vieux château, la métamorphose en choses qui rêvent et qui

veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans

l'ombre, leur aspect de plantes fantômes dans l'enchantement du silence

et de la nuit, et, dans cette solitude peuplée d'âmes végétales,

enivrante de trop de sèves et de trop de senteurs éparses, le profil

délicat et précis de Gladys idéalisé par la clarté de l'astre et, contre

son torse d'homme, la tiédeur de ce corps souple et son frôlement

continu. Elle avait pris son bras à la sortie de la villa Soleil, y

pesant à plaisir et parfois effleurant son épaule de ses dentelles et de

ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pénétré

dans les ruines; les torches erraient de ci de là, portées en avant par

des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs

fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille

jaillissait des ténèbres violemment éclairé, et comme une armée de feux

follets précédaient les visiteurs.

Gladys Harvey étourdissait l'officier de son babil. Curieuse et

caressante, elle s'inquiétait de ses quatre années de séjour aux Indes,

de ses campagnes, des mois qu'il avait passés sous la tente, de ses

rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilité des hommes et

des fêtes légendaires de Bénarès et de Singapoor. Elle voulait tout

savoir; tout l'intéressait, et les palais des Maarajahs et les

cérémonies dans les temples, le mystère des religions millénaires et la

veillée solennelle des divinités ignorées et terribles dans des

sanctuaires inconnus. Elle voulait connaître aussi les légendes des

Bouddhas, le culte des forêts et celui des montagnes, les récits

effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le

symbole des offrandes, la beauté des bayadères et le faste des chasses

royales. Harry subjugué répondait d'un mot, sans détours et sans

phrases, sans aucune littérature surtout. L'enjouement de la jeune fille

piquait dans le récit des remarques drôles et d'imprévues questions.

Elle y mêlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de

fête et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assisté.

C'était avant son départ, et c'était, à chaque minute, des _vous

rappelez-vous, Harry_? Et son incessant verbiage évoquait des retours de

chasse en Écosse et d'épiques parties de tennis. D'Ellen, il n'était pas

question.

Forgett s'était un peu retiré à l'écart. La comtesse Zisko, très myope,

poussait des petits cris en s'accrochant tour à tour au bras de

Zanouskine et à celui de son mari; les voix de Réginald et de miss

Heacon, demeurés en arrière, discutaient froidement des cas douteux de

gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tête et dirigeait les

porteurs de torches.

Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant à pic un

petit bois d'oliviers. L'endroit était vertigineux et sinistre; et,

ainsi déformée par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la

terrasse où elle avait déjeuné à midi. Le mur de la citadelle formait là

entièrement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de

quenouilles de cyprès, une tour de guetteur démantelée en flanquait un

angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur

le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans

la lueur, dardant sur l'abîme un hérissement de sabres glauques. Les

femmes avaient toutes un mouvement de recul.

Forgett jouissait de l'effet qu'il avait préparé. «Hein! est-ce assez

turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites

infidèles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleïka des légendes

musulmanes, préalablement ligotées dans un sac avec le chat, le coq et

la vipère réservés à la femme adultère comme au parricide, et

précipitées dans le ravin?» Et prenant une voix de mélodrame: «Vous

imaginez-vous leur chute à travers la rigidité de ces cactus, leurs

dards éraflant la toile des sacs et la chair des condamnées, et

finalement l'écrasement flasque et mou des corps sur la roche grise en

bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le

reflet des torches on croirait voir une tache de sang là-bas, sur cette

pierre.» Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le

bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. «Je n'ai pas

cessé de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours.» Elle

avait parlé dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry.

«Sérieusement, reprenait-elle, vous n'épousez pas Ellen, n'est-ce

pas?--J'ai donné ma parole, répondait l'officier.--Mais elle se meurt,

ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'état où elle

est; elle ne pourra le supporter, votre étreinte la tuerait, et y

survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des

condamnés comme elle et ses soeurs, mais c'est abominable. La vie

n'épouse pas la mort.--Je suis son fiancé, répondait le jeune

homme.--C'est bien.» Miss Harvey avait brusquement quitté le bras de

l'officier et s'avançait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement

de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se

penchait dans le noir et y laissait tomber la résine enflammée. La

torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les

pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougeâtre

semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'éteindre lentement. «Je

vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme.

Nous rentrons, n'est-ce pas?»

Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaieté était

tombée; Harry s'arrêtait à la porte de la villa, il introduisait la clef

dans la serrure. «Je vous laisse donc à votre cher devoir, persiflait la

voix de miss Harvey.--De grâce, baissez la voix, Gladys.--Bah!

croyez-vous qu'Ellen ignore la comédie que joue votre pitié. Mes

compliments, Harry, vous êtes une belle âme.» Et miss Harvey prenait le

bras de Forgett.

La petite troupe s'enfonçait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait

dans la villa.

VIII

TROIS DAMES DANS L'ILE

Harry Astlher se déshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de

ses pas en montant l'escalier. Une légère angoisse lui avait serré le

coeur en entrant dans le silence de la demeure. La maison était comme

morte, toutes ses fenêtres éteintes, et pourtant il avait cru entendre

se refermer une croisée derrière les persiennes closes, au moment où il

prenait congé de Gladys, mais sûrement il avait rêvé... quelque

domestique peut-être. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de

l'autre côté de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de

la maison étaient couchées. Il s'était glissé comme un voleur dans la

solitude du vestibule et avait escaladé à pas de loup le bois craquant

des marches, et maintenant, la porte fermée, il se dévêtait dans la

petite chambre claire que lui avait donnée lady Horneby.

Il avait allumé trois bougies et, sa tunique déjà ôtée, il dégrafait

devant la glace le satin noir de son hausse-col: un léger bruit lui

faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement à sa porte; en effet,

quelqu'un était là. «C'est vous, ma tante», disait-il en allant ouvrir;

il croyait à une visite de lady Horneby, il se savait en faute et

s'attendait à de justes remontrances.

«Non, c'est moi, moi, Ellen,» et la jeune fille, demeurée blottie dans

l'ombre, pénétrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry

avait un mouvement de recul. C'était elle, toute blanche dans une longue

robe d'intérieur de soie molle. Elle avait jeté un grand manteau de drap

blanc sur ses épaules. La gravité de ses yeux démentait l'enjouement de

son sourire, il y avait comme une décision inscrite dans l'ensemble de

ses traits. «Remettez-vous, Harry, quittez cet air effaré... Oui, c'est

moi, j'ai à vous parler.» La jeune fille avait refermé la porte. «Vous

m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'êtes pas

malade?--Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais à vous parler,

Harry.» Astlher sentait sa tête chavirer. «Mais ici, dans ma chambre,

Ellen, vous n'y songez pas, si votre mère soupçonnait.--D'abord, elle ne

soupçonne pas, elle dort, pauvre mère, elle est si fatiguée. Nous lui

avons, vous et moi, donné quelques émotions aujourd'hui...--Mais...--Il

ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre

fiancée.--C'est justement cela...--Mais une fiancée si platonique.

Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le

moindre désir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici

chez le plus loyal et le plus dévoué de mes amis.--Oh! cela,

Ellen.--J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuançait

de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sûreté qu'auprès de vous.

Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,--et prenant une

chaise la malade s'installait auprès de la table, elle s'y accoudait

dans une pose de nonchalance, élevait vers son cousin la pureté de son

profil.--Allumez donc une quatrième bougie. Trois lumières, cela porte

malheur.--Mais, Ellen, c'est de la démence, faisait l'officier,

interloqué de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de

dix heures et que vous êtes dans ma chambre. Allons, assez

d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.--Il n'y a pas d'enfantillage

ici, Harry, je vous assure que c'est très sérieux. Toute la maison

repose, personne ne sait que je suis ici, il faut même que tout le monde

l'ignore, ma mère surtout.--Vous me déconcertez, Ellen.--Oh! pour si peu

de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la

dernière soirée que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous

ne m'avez pas gâtée aujourd'hui.--Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez

me reprocher Gladys.--Ai-je prononcé le nom de Gladys. Il ne s'agit que

de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me

donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!--Ah! vous

voilà bien.--Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la

voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure à me donner. Si,

n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe--et la jeune fille se

levait,--c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veillée de mort.»

Harry s'était assis à l'autre bout de la table. Impatienté, ses doigts

en tambourinaient le rebord.--Ça va être long?--Mais assez, répondait

Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.--Si

graves que cela?--Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et

même assez difficiles à aborder. Aussi pour m'aider j'ai apporté un

livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album relié en

maroquin vert.--Un livre! vous venez me faire la lecture

maintenant.--Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de

moi.--Un conte de vous! vous écrivez donc, maintenant.--Il faut bien

passer le temps, une malade.--Ah! c'est votre journal de jeune fille, il

fallait le dire.--Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y

a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la

famille nous avons la manie d'écrire. Mon frère Edwards a laissé un très

intéressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'écris

des contes, des contes imités de Gabriel Dante Rossetti et de notre

Swinburne.--Ah! vous lisez Swinburne. Vous êtes devenue tout à fait

femme auteur?» Ellen ne relevait pas l'impertinence.--Cousine, est-ce

que ma tante sait que vous écrivez?--Non, ma mère ne sait pas tout ce

que je fais, mais mon mari l'aurait su. Écoutez mon conte, Harry, c'est

le dernier que j'ai composé, je l'ai écrit ici, je l'ai rêvé dans les

ruines du château.--Ah!--Il faut bien faire quelque chose pour les

enfants, n'est-ce pas?» Et la jeune fille, ayant approché la lampe,

commençait d'une voix calme et grave.

TROIS DAMES DANS L'ILE

_Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse

et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries et de nuances à

la fois si douces et défaillantes que le regard semble s'y caresser;

leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrière elles, de claires

roses trémières érigent leurs thyrses où des fleurs de soie se fripent

et se déploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le désir._

--En effet, tout à fait du Swinburne! Vous avez de la mémoire,

Ellen.--Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille

reprenait.

_Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'août, les hautes

roses trémières, que l'on dirait des cierges allumés en plein midi; à

l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur

le rivage liséré d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le

vert des prairies. Il y neige des aubépines roses, qui sont des pommiers

tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubépines précoces. Des

moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli

s'arrondit la voile d'une blanche galère; mais les trois dames, le dos

tourné au paysage, ne s'inquiètent ni des troupeaux épars, tels des

flocons d'écume, ni de la galère à la proue recourbée, tel un cygne._

--Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait

l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste.

_La première tient à la main un cistre, un petit cistre en forme de

coeur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du

bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mélancolie._--Votre

portrait, cousine.--Si vous voulez.

_Elle est la plus pâle des trois, et sur sa robe, du vert changeant des

mers d'orage, s'effeuillent çà et là des bouquets de violettes mêlés de

fleurs d'iris. Son voile bleuâtre a glissé le long de ses épaules, ses

épaules frêles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues,

alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre

en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons._

_C'est l'Espérance._

--Une bien belle dame, soulignait Harry.

_La seconde, gainée dans une longue robe de brocart d'argent qui la fait

ressembler à un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux

pleins d'ombre dont le regard brûle et défaille comme une flamme sous la

pluie._--Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les épaules.--Vous

travaillez d'après vous-même, vous êtes la Mme Vigée-Lebrun de la plume.

La jeune fille poursuivait: _Un lourd ceinturon bossué de rubis étreint

ses flancs si strictement qu'il les meurtrit; et, couronnée de bleus

chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage

déchiqueté qui la pique et, toute la face extasiée, elle appuie sur son

coeur une gerbe des mêmes chardons bleus et de branches de

houx._--Oh! imaginative que vous êtes, vous avez le culte de la

souffrance.--Peut-être, mais laissez-moi lire.

_Un ciboire est à ses pieds, qui luit dans l'herbe enrichi de

pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du

sang? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses

épaules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il y a des

fleurs rouges dans les plis de l'étoffe, où sa main appuie les chardons

et les houx, et parfois c'est la robe entière qui devient rose, tandis

que le visage, les bras nus et la gorge blêmissent et que la chevelure

couleur de ténèbres devient soudain rousse, rousse ou rouge de sang!_

_C'est la Ferveur._

--Mais je ne vous soupçonnais pas ce talent d'écrivain.

_La troisième, hautaine au profil délicat, avec une bouche charnue, les

ailes du nez mobiles et des yeux de caresse._--Mais c'est Gladys, cette

fois, s'exclamait l'officier, et Ellen reprenait... _la troisième,

hautaine au profil délicat... peigne avec un peigne d'or une longue

chevelure jaune parsemée d'escarboucles_.--Une chevelure jaune! non, ce

n'est plus Gladys, je retire ce que j'avais dit.

_... Elle peigne sa chevelure et rit de toutes ses dents à un miroir

poli qu'encadrent deux vipères; elle tient le clair miroir à la hauteur

de ses lèvres, et sa nudité vierge ondule et frémit à travers les

mailles brillantes et bruissantes d'un étroit filet d'or._

_Des aigues-marines, des émeraudes et des opales, toute une floraison de

gemmes translucides et changeantes, ruissellent le long de ses bras nus,

de ses seins et de ses épaules prises aux mailles du filet. Elle a des

bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, et des bagues aux

orteils; tout en elle est reflet, lueur et rayonnement, mais entre ses

seins, jaunit un bouquet de roses sèches, et son rire sonne faux, et

faux le cliquetis de ses joyaux scintillants._

_C'est l'Illusion._

--Notre maîtresse à tous.

_Et l'Espérance, dans sa robe verte où des fleurs se fanent, maigrit et

pâlit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et

de chanter des chants que personne n'écoute. Une mortelle tristesse

envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour fléchit, fléchit plus

lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus pâles._

_Ses mains exsangues n'ont même plus la force de rattacher son voile,

son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrière les plis duquel

l'Espérance apparaissait jadis désirable aux hommes, aux hommes qui

l'oublient._

_Elle les a trompés si longtemps._

_La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglantée, elle, continue,

indifférente à tout, à se meurtrir la poitrine et les tempes; sa

souffrance l'exalte et sa chair, éperdue de cruelles délices, palpite et

défaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galère et ses nochers

peureux, prudemment arrêtés devant l'île? Elle creuse sa douleur et s'en

nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse à plaisir,

elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries

son propre sang qui la fait vivre._

--L'Aïssaoua du trio, goguenardait le jeune homme.

_Quant à l'Illusion, dans sa gaine dorée, elle ne fait plus illusion

qu'à elle-même. Il y a des siècles que les hommes la connaissent sans

l'avoir jamais vue. Les récits des aïeux ont instruit les petits-fils.

Elle s'est appelée Circé et Calypso, et les poètes eux-mêmes, les poètes

épris des mensonges et des fables, ne croient plus à ses fables._

_Seule dans son île, où nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole

devant un miroir, éprise quelle est de sa forme vaine, elle s'éblouit

les yeux de l'éclat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid

cliquetis._

_Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse «Je suis l'Amour et la

Jeunesse.» Et la Ferveur répond, les prunelles agrandies, balbutiante

d'extase: «Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis», tandis que l'Espérance

morne, attristée et lasse, secoue sa tête blonde et dit: «Je n'attends

plus.» Et l'innocence des brebis bêlantes et des agneaux errant dans

l'île anime seule les prés, les bosquets et les vergers en fleurs où

l'homme de ces temps ne vient plus._

_Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse

et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries._

--Eh bien, comment trouvez-vous mon conte?--Admirable! et il finit

là?--Il finissait là hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une

variante.--Et laquelle? insistait l'officier, décidé à entrer dans le

jeu de sa cousine pour dérouter ses soupçons.--La voici, mais je ne l'ai

pas encore établie dans sa forme définitive, mais en voici à peu près le

fond. Un jeune étranger aborde dans l'île, il la visite et la traverse

en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus

l'Espérance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais

elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'étranger remonte dans

sa galère, leurs yeux à toutes trois se rencontrent; et elles se voient

telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent décrépites, fanées,

amaigries, exténuées et défaites dans leur inutile attente et l'inanité

de leurs rêves stériles, elles ne s'étaient jamais regardées, absorbées

qu'elles étaient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles

s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indifférence des

hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps à

elles-mêmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir,

pareilles toutes les trois à des lampes qui s'éteignent... Et tous ces

préambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et

que je vous rends votre parole.

La jeune fille s'était levée et, toute droite dans la lueur de la lampe,

souriait d'une lèvre triste à son cousin.--Votre parole! mais vous êtes

folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme,

levé, lui aussi.--Si, vous me comprenez; l'Espérance, la Ferveur et

l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir à ces cadavres.--Mais je vous

assure, Ellen...--C'est un peu de mon âme que je vous ai montrée là.

L'Espérance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte

de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien précaire, mais elles

vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a passé

qui les a effeuillées comme des fleurs sèches. A quoi bon prolonger un

mensonge qui ne les fera pas revivre!--Mais vous vous méprenez Ellen, je

vous aime.--Oui, je sais, comme une malade et comme une soeur, mais plus

comme une fiancée. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais

gré. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mère, le médecin, Mme

Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours à maman, et cette comédie

à la longue m'excède et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous

ne savez même pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que

je suis venue causer en toute loyauté avec vous.--Mais c'est de la

folie, je vous jure.--Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe pas

une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voilà pourquoi je vous

rends votre parole; je vous veux heureux et vous ne pouvez plus l'être

avec moi.--Je vous prouverai le contraire.--Non, Harry, pour ces sortes

de choses la volonté ne suffit pas. Je ne veux pas être un cher devoir,

je n'accepte pas votre pitié et je ne veux pas abuser de votre belle

âme.

Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss

Harvey.--Vous avez entendu?--Les malades ont l'ouïe très fine.--Vous

étiez là!--Peut-être.--Alors vous nous avez épiés, vous, Ellen.--On

défend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder

le mien.

L'officier s'était emparé des mains de la jeune fille. «Ellen, je vous

défends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai; je vous

aime de toutes les forces de mon sang et de mon âme.» Il l'avait attirée

brusquement contre sa poitrine. «Je vous défends de blasphémer

davantage; j'ai été imprudent, étourdi; mais je n'ai pas cessé une

minute de vous chérir. Vous ne me soupçonnez pas d'aimer Gladys?--Je ne

vous ai pas dit que vous aimiez Gladys, mais Gladys vous plaît et je ne

vous plais plus.--Ah! mauvaise tête, mauvaise tête, et malfaisante

petite créature.» Il avait pris entre ses mains le front d'Ellen

défaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. «Quand aurez-vous

fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de

plus que ma parole et mon émoi?»

La jeune fille se tenait renversée dans les bras de son cousin, un

sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres. On ne voyait

plus dans ce visage extasié que l'émail des dents et la sclérotique de

l'oeil. «Est-ce au moins vrai ce que vous dites là, Harry, implorait

moins une voix qu'un souffle.--Ah mauvaise! mauvaise!--Eh bien, alors

embrassez-moi.»

L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le

front; la jeune fille se redressait sous la caresse: «Est-ce ainsi qu'on

s'embrasse entre fiancés.--Sans doute.--Ah!» Ellen se dirigeait vers la

porte. «Oh! comme il doit être tard... et mon livre que j'oubliais...

Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin.» La porte était déjà refermée

sur elle.

«Étrange, étrange petite fille! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il

est temps que je parte.»

IX

LA VIE ET LE RÊVE

Lady Horneby se réveillait. Elle s'éveillait, la tête lourde et la

bouche pâteuse. Échos répercutés des incidents de la veille, des visions

opprimantes avaient hanté son sommeil; elle était encore toute

bouleversée des fresques effarantes surgies dans les ténèbres de son

angoisse et de sa solitude.

Ellen · 第 5 / 16 段