subi le charme; je l'ai toujours trouvée à la fois la même et plus neuve
encore. L'habitude et quatre séjours consécutifs en six ans n'ont rien
changé, ni en moi ni en elle. Chaque fois que je la revois, c'est la
même sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite
d'enthousiasme artiste et de ferveur du passé. J'ai acheté un coffret à
Venise, un vieux coffret aux armes de Dandolo. Une devise y court sur un
des panneaux:_
Cor magis tibi senescenti pandit.
_Mon coeur est plus à toi depuis que tu vieillis._
_Eh bien! cette devise est mon état d'âme vis-à-vis de la ville. Plus je
la revois, toute décrépite et caduque qu'elle soit dans ses marbres
devenus pareils à de l'ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres,
plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. Certes, je n'ignore
rien de ses tares, je la sais devenue une auberge; et, comme l'amant
d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses musées, ses ciels
et ses églises en proie à la horde affreuse des Cooks et des brasseurs
d'affaires étrangers. Courtisane, oui, cette dogaresse déchue et ruinée
l'est devenue; mais c'est Tiepolo qui l'a peinte, c'est Véronèse qui lui
a donné ses attitudes, et, sous l'arche de ses palais, c'est
l'Adriatique qui lui tend son miroir!_
Et plus loin: _Venise, j'en ai gardé une impression si harmonieuse et si
profonde, qu'en tout autre pays je me sens en exil._
* * * * *
Cette phrase terminait le journal, c'était la dernière qu'eût écrite
Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation
d'exil, cette impression de n'être bien nulle part,--et ce désir
d'ailleurs qu'ont tous ceux qui vont mourir. La sonnette de la porte
d'entrée, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une
persienne, puis une fenêtre s'ouvraient, des pourparlers s'engageaient
sur la route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait à sa
porte. «Madame, c'est une dépêche, faisait la voix de Marius.»
Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. «Pas de mauvaises nouvelles, au
moins, Madame?» demandait le Hyérois. La dépêche venait de Gènes et
était signée Harry: «Serai demain à Marseille et le soir à Hyères,
passerai deux jours, préparez Ellen et toutes mes tendresses à la
darling, suis en joie. Votre neveu, Harry.»
Debout près de la lampe, lady Horneby relisait le télégramme. Pourquoi
n'en éprouvait-elle aucun plaisir?
V
LA MAISON EN FÊTE
«Mais on se marie donc ici, voilà toute la maison fleurie comme pour un
matin de noces!» Le docteur Didier venait de pousser la porte de la
salle à manger. La vieille Mme Ayrargues, en train de garnir les vases
de la cheminée de branches de cerisier en fleurs, haussait les épaules
et continuait son travail, une femme de journée la suivait pas à pas,
lui tendant une grande corbeille plate remplie de fleurs, branches de
pommiers, de cerisiers, de pêchers même jetées pêle-mêle avec des
oeillets et des mimosas tardifs; la Hyéroise puisait à même et les
piquait un peu partout. La porte du salon ouverte à deux battants
laissait voir une ornementation plus savante: un amoncellement de roses
blanches, et des jaillissements d'iris jaunes et violets s'élançant en
fusées de tous les vases; toutes les fenêtres grandes ouvertes
laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu de la mer, mais c'est
surtout par les fleurs que les deux pièces semblaient illuminées. Tous
ces floconnements roses, toutes ces corolles printanières avaient une
clarté propre dont s'embaumait et resplendissait à la fois la demeure.
Marius, écroulé sur une chaise de la salle à manger, regardait tous ces
préparatifs d'un oeil indifférent; il tenait bien sur ses genoux son
éternelle guitare, mais ne daignait pas même en toucher les cordes. De
l'autre côté du corridor, dans la cuisine, on entendait remuer sur les
fourneaux des plats et des casseroles.
A travers les effluves de toutes ces fleurs, le docteur Didier fleurait
une odeur de victuailles. «Mais on n'a pas dévalisé que le jardin, on a
aussi dévalisé le marché, souriait-il en brochant des babines, quelle
fête préparez-vous donc, maman Ayrargues, on attend un prince ici?» La
vieille Hyéroise gardait sa bouche cousue. «Oui, je comprends, reprenait
le docteur Didier, encore un caprice de la petite.--Un caprice! et Mme
Ayrargues venait se planter devant le médecin. Un caprice! plût à Dieu,
et levant les deux bras au plafond pour attester le ciel de son malheur,
c'en est bien un autre, il arrive.--Qui ça?--Mais le fiancé, le cousin
de ces dames, l'officier aux Indes, un Anglais comme elles. Ah! pauvre
de nous, le télégramme est arrivé cette nuit; la petite ne tient pas en
place, elle court dans la maison depuis le matin, il a fallu dépouiller
trois vergers. Il y a là pour cinquante francs de fleurs des arbres
fruitiers, quelle pitié!... Et mon pauvre Marius, faisait-elle en
désignant le jeune homme affalé sur sa chaise, mon pauvre Marius, il
souffre.»
Le désespoir de Mme Ayrargues était trop comique, le docteur Didier ne
pouvait s'empêcher de lui rire au nez; la Hyéroise tournait les talons
et sortait en claquant la porte. Le neveu suivait indolemment la tante.
«Il y a du nouveau», pensait le docteur, mais un pas léger descendait
l'escalier, le médecin reconnaissait celui de lady Horneby. Il ouvrait
la porte du salon au moment même où l'Anglaise mettait la main sur la
poignée. «Hé bien, vous voilà heureuse», disait-il, mais il s'arrêtait
brusquement, lady Horneby avait sa figure soucieuse des mauvais jours,
une ride profonde barrait son front, et ses yeux clairs, comme cachés
sous l'arcade sourcilière, accentuaient encore le pli amer de la bouche.
«Vous savez déjà, faisait-elle en inspectant rapidement la décoration de
la pièce.--Oui, lord Astlher arrive et vous n'êtes pas en joie, alors
pourquoi toute cette maison en fête, je n'y comprends plus rien, votre
gendre arrive et...--Mon gendre! et l'Anglaise avait un mauvais sourire.
Vous savez bien qu'il ne l'épousera pas. Tenez, voici son télégramme, je
l'ai reçu cette nuit.--Mais ce télégramme.--Oui, mais il ne l'a pas
revue depuis son départ et, quand il la reverra, il y a quatre ans
qu'ils se sont quittés, la reconnaîtra-t-il seulement?--Mais.--Oh! je
vois ma fille telle qu'elle est, la pauvre enfant ne peut plus inspirer
d'amour, l'égoïsme des hommes est si puissant. Harry saura-t-il
seulement dissimuler.--Vous dites?--Je ne dis rien, mais je ne veux
qu'une chose et celle-là je la veux bien, je veux que ma fille meure
heureuse.--Mais miss Ellen n'en est pas là.--Si, docteur, Ellen en est
là, je ne m'illusionne pas. Comme ses soeurs, son frère, ma fille est
condamnée, mais ce que je ne veux pas, c'est qu'elle se voie mourir.
Cette douleur est pour moi, je veux la porter seule, je veux que mon
enfant s'éteigne, ignorante de son mal, dans l'illusion de sa beauté, de
son amour et de sa jeunesse, je veux que jusqu'à la dernière minute
Ellen se croie aimée. Je ne voudrais pas que ma petite fille s'en aille
de ce monde, le coeur brisé, navré de désespoir. Vous me comprenez, je
veux la voir mourir dans un sourire, et la froideur d'Harry, un
mouvement de recul de son fiancé, ah, cela je le sais, elle n'y
survivrait pas. Mais voilà, devant cette maigreur et cette pâleur Harry
aura-t-il la force de soutenir ce mensonge! voilà ce qui m'épouvante et
m'étreint le coeur.»
Lady Horneby s'était laissée tomber sur un fauteuil, sa respiration
était entrecoupée, haletante; le docteur Didier lui avait pris les
mains, il ne trouvait rien à lui dire. «C'est comme ces fleurs, disait
lady Horneby en fixant d'un oeil égaré les branches de cerisier de la
cheminée, vous savez ce que l'on dit en Irlande sur la maison parée dans
l'attente du fiancé. Elle appelle l'amour et c'est la mort qui
entre.--Mais vous êtes folle, milady, c'est vous qu'il faut
soigner.--Oui, en effet, je suis un peu folle de terreur, car j'observe
ma fille depuis ce matin. Je vois son exaltation et sa fièvre grandir,
cela avait déjà commencé hier après une lettre reçue de Cannes, de cette
Gladys, et, ce matin, quand je lui ai apporté le télégramme de son
cousin, à la violence avec laquelle elle a saisi mes mains et au cri
qu'elle a poussé... je ne lui croyais pas cette force. Elle a bondi hors
de son lit, et vous croyez qu'elle s'est jetée dans mes bras pour y
pleurer, sangloter comme à son habitude; non, elle a couru pieds nus à
son miroir et, ramenant en bandeaux ses cheveux sur ses tempes, ses
cheveux un peu défaits pendant la nuit, elle n'a eu souci que de son
visage et s'est contemplée longuement, mais avec quels yeux, Docteur!
C'étaient des yeux de femme, ce n'étaient plus des yeux de jeune fille,
je ne les reconnaissais plus. «Je suis encore jolie, n'est-ce pas, Harry
pourra m'aimer encore? dites-moi que je suis encore jolie, maman?»
C'était sa seule préoccupation, et puis elle a mis un peignoir, est
descendue, a donné des ordres, il fallait des fleurs, beaucoup de fleurs
pour accueillir le fiancé et parer la maison; j'ai vu le moment où elle
allait descendre dans Hyères; heureusement a-t-on trouvé tout cela dans
les jardins voisins. Elle a voulu assister au triage des branches,
indiquer la décoration elle-même et n'est remontée chez elle que toutes
les choses en train, mais elle n'en pouvait plus. Que nous réserve la
fin de cette journée! j'en ai le coeur serré, Docteur, et ces gens de
Cannes, cette Gladys Harvey et sa bande qui vont peut-être venir
aujourd'hui. S'ils allaient se rencontrer avec Harry! Gladys a été jadis
en coquetterie avec lui et Ellen qui ne l'a pas oublié. En vérité, la
tête me tourne et le coeur me chavire, Docteur, et puis la chose la plus
atroce, la plus alarmante de toutes, l'attitude d'Harry vis-à-vis Ellen.
Pourra-t-il prendre sur lui de surmonter son émotion et de n'en laisser
rien paraître. Ellen qui s'est mis en tête de l'aller chercher à la
gare. Ah! cela, il ne le faut pas, vous le lui défendrez, Docteur, je
compte sur vous. Vous resterez au besoin à lui tenir compagnie pendant
que j'irai à la gare préparer mon neveu, l'endoctriner, lui faire la
leçon, et puis vous dînerez avec nous, Docteur, votre présence amortira
le choc. Ne me refusez pas cela, Docteur, nous avons tant besoin de vous
aujourd'hui.» Et la pauvre femme pétrissait nerveusement les mains du
vieillard. «Et notre malade, interrogeait-il, elle repose
maintenant?--Non, elle ne repose pas», faisait la jeune fille, tout à
coup surgie derrière eux, dans l'embrasure de la porte. Elle était
entrée à pas de loup par le salon; il y eut une stupeur. «Non, elle ne
repose pas, je vous entends comploter contre moi, mais vous n'empêcherez
pas la fiancée d'être jolie. Suis-je assez jolie ce matin, Docteur?»
Toute rose, les yeux d'un bleu violet dans une face, on eût dit,
d'azalée tant elle était lumineuse, Ellen Horneby se silhouettait mince
comme une tige dans les flots de tulle et de surah d'un peignoir corail.
La poitrinaire était resplendissante, l'amour l'avait transfigurée.
* * * * *
«C'est nous, tu ne nous attendais pas, hein! Oh! mais c'est joli ici! On
dirait une serre, en voilà des fleurs! et l'on est dans la mer, quelle
vue! Sais-tu que tu es très bien ici.» Et Gladys Harvey s'arrêtait comme
étourdie à la porte du salon. Elle était là, en tenue de chauffeuse, un
léger cache-poussière d'alpaga gris argent ouvert sur une robe de drap
mastic; la casquette de velours à côtes, très haute, rabattue sur les
yeux. Un gros bouquet d'oeillets roses fleurissait sa boutonnière.
Derrière elle, dans le vestibule, se pressaient des têtes rieuses de
jeunes femmes et de jeunes gens.
Ellen s'était levée de sa chaise longue très pâle, saisie au coeur par
cette brusque entrée, qu'elle redoutait depuis le matin. Elle n'avait
pas osé en parler à sa mère, la coïncidence du passage de Gladys à
Hyères et de l'arrivée de son fiancé la bouleversait. Un soupçon l'avait
mordue. Toute la matinée, elle avait craint une rencontre. «Mais
qu'as-tu donc? faisait miss Harvey en se précipitant vers la malade, te
voilà toute pâle. Je t'avais prévenue pourtant, tu as bien reçu ma
lettre. Voilà Réginald, et tu ne le reconnais pas! Et puis mon amie
Nadège, la princesse Nydorff, tu l'as vue à Cannes l'autre hiver, et sa
soeur Dora Heacon; n'est-ce pas qu'elle est jolie? et mon flirt Bob
Forgett, l'homme le plus inventif des Trois-Royaumes, celui qui a eu
l'idée des cochons en baudruche pour la bataille des fleurs. C'est un
peu à cause de lui que nous sommes ici. C'est lui qui nous a vanté ce
fameux château d'Hyères; mais moi, je suis venue à cause de toi. Mais
qu'as-tu donc? tu ne parles pas! embrasse-moi donc, Ellen.--Ellen est
encore un peu souffrante, intervenait lady Horneby entrée au bruit; elle
reposait, vous l'avez éveillée.--Souffrante, mais elle a une mine
superbe, peut-être un peu plus tige que fille-fleur pourtant. Allons,
lève-toi, Ellen, que je t'admire. Tu as un peu maigri, mais quel
teint!--Un peu de calme, Gladys, Ellen a été très malade cet hiver». Et
l'Anglaise faisait les honneurs de son home aux visiteurs; Gladys
recommençait brièvement les présentations. Ellen avait un sourire forcé,
un vague effroi de tous ces gens qui la dévisageaient.
«Maman nous suit, reprenait l'infatigable Gladys, elle sera ici dans dix
minutes, mais quelle montée pour venir chez vous! elle désire tant voir
Ellen. Nous en as-tu donné de l'inquiétude? et elle prenait entre ses
mains celles de la jeune fille. Nous vous confions maman, car je ne la
vois pas du tout escaladant ces ruines. Ah! je ne vous ai pas amené tout
mon monde, j'ai eu pitié de vous, il y en a qui nous attendent sur la
route et d'autres qui sont restés en bas, les flemmards! Nous sommes
partis de Cannes depuis sept heures du matin.--Ah! nous en avons bouffé
des kilomètres, sentenciait la jolie Dora.--Et vous dînez à Toulon ce
soir! interrogeait lady Horneby.--Et nous y couchons aussi, nous voulons
voir le Casino de Toulon, le Beuglant des matelots, nous serons demain
matin à neuf heures à Marseille. Vous ne venez pas avec nous, madame?»
Lady Horneby montrait du doigt sa fille retombée sur les coussins de sa
chaise longue, la jeune fille se détendait un peu dans la conversation
de miss Heacon et de la princesse Nydorff. Il y avait comme un malaise
dans ce salon, miss Harvey le sentait. «Tu ne nous fais pas les honneurs
des ruines, Ellen, hein! tu es un peu fatiguée. Allons vous autres!» Et
elle se levait donnant le signal du départ. «Nous reviendrons te dire
bonjour en repassant, nous te dirons comment nous avons trouvé ton
domaine, princesse de légende du château d'Hyères.» Et sur le seuil de
la porte: «Vous savez qu'il y a beaucoup trop de fleurs ici, disait-elle
à lady Horneby, cela la fatigue, je la trouve un peu lasse.» Mais ce
n'est pas toujours ainsi, disait étourdiment la mère, aujourd'hui nous
sommes en fête.--Vous attendez quelqu'un?--Mais oui, mon neveu Harry
Astlher qui nous arrive ce soir.--Ah! le fiancé arrive, ah vous m'en
direz tant! le fiancé arrive, tout s'explique», et revenant brusquement
sur ses pas: «Mes compliments, ma chère, et mes excuses aussi d'avoir
troublé ton attente amoureuse. Je comprends ton air distrait. Après
quatre ans d'absence revoir un fiancé. Ah! le bel Harry nous revient, et
à quelle heure arrive-t-il ici? J'aurais été heureuse de le revoir.»
Ellen ne disait plus un mot, sa respiration était devenue sifflante.
«Mais pour le dîner, se hâtait de répondre lady Horneby, n'insistez pas
Gladys, ajoutait-elle à voix basse, Ellen est un peu fantasque depuis
quelque temps.--Pour dîner, s'exclamait la jolie chauffeuse, nous serons
partis depuis longtemps. Nous dérapons à cinq heures, le temps de
visiter les ruines. Tiens! voilà maman, allons, viens et ne fais
qu'entrer et sortir, Ellen est un peu fatiguée, et puis tu les
dérangerais; on attend le fiancé, nous le manquons de deux
heures.--Harry Astlher, est-il possible!» gloussait, attendrie et moite
et joignant les mains, la grosse dame toute rouge sous une guirlande de
roses trémières; toute la bande était déjà sortie. «Allons, viens,
maman. Adieu, ma jolie tige, reprenait d'un ton perfide l'insidieuse
Gladys. Harry va te trouver un peu changée, mais si élégante!»
Elle était déjà dans le chemin, la compagnie joyeuse en escaladait la
pierraille. «Hein! qu'en dites-vous, vous autres? un peu fichue, la
fille-fleur.» La boutade était saluée de longs éclats de rire.
* * * * *
«Madame, il va falloir partir si vous ne voulez pas manquer votre train,
j'ai juste cinq heures un quart à ma montre.--Maman, tu as commandé
l'omnibus, au moins!--Sois tranquille, il montera jusqu'à l'église, de
là Marius portera la valise.--La valise, c'est vrai, il ne vient que
pour quarante-huit heures.»
Il y avait bien cinquante minutes que ce bref entretien avait été
échangé entre lady Horneby, sa fille et le docteur Didier; le docteur
Didier, entré sur la pointe du pied, à cinq heures sonnant, dans la
chambre où la malade était remontée après la visite de ces dames Harvey.
La sortie de sa mère soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois
heures, elle luttait pour dissimuler l'inquiétude et l'angoisse où
l'avait jetée la venue de Gladys. Jusqu'à cinq heures, elle n'avait pas
respiré, comptant les minutes et les secondes à s'écouler avant le
moment fixé pour leur départ; les automobiles devaient maintenant rouler
sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyères...
la gare et l'arrivée du train et la descente de wagon d'Harry Astlher...
Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprès d'elle;
la Méditerranée déjà baignée d'ombre apparaissait, toute froide, dans un
ciel vert; à Hyères, le soleil se couche derrière la presqu'île et
n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure était morne et terne, le
médecin se levait pour fermer les fenêtres, puis, se rasseyant près de
la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu
jadis d'aussi frêles et d'aussi brûlantes et connaissait de longue date
leur vilaine moiteur; ces longues étreintes n'avaient pas retenu l'être
cher dont le souvenir vivait toujours douloureux dans son coeur. Ah!
oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mélancolique et dangereuse
entre toutes de la tombée du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises
pensées, des longs regrets et de la fièvre... La fièvre, il la sentait
monter dans les doigts fluides qu'il tenait. Ellen avait fermé ses
paupières, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand
silence flottait dans la chambre crépusculaire, et les larmes d'Ellen ne
coulaient pas seulement sur son visage pâle, elles coulaient aussi dans
l'âme du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux
êtres, une grande tristesse et une grande douceur.
VI
HARRY ASTLHER
Harry Astlher achevait de déjeuner seul dans la petite salle à manger de
la villa Soleil, les fenêtres béaient toutes grandes ouvertes sur un
ciel d'un bleu limpide, si intense que la Méditerranée en paraissait
argentée, comme embuée d'une légère vapeur. Tout éclatait de gaieté dans
la salle à manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table,
l'argenterie et les oeillets rouges du couvert et jusqu'au rose du
jambon, auquel l'officier venait de faire largement fête. Il achevait de
beurrer des tartines, qu'il arrosait de thé impérial et de temps à autre
d'un petit verre de Porto. Harry Astlher était grand, robuste,
admirablement découplé, le buste un peu court peut-être, les jambes un
peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombée, sanglée et
corsetée dans la veste écarlate de l'armée coloniale, que ses épaules en
paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type
parfait de l'officier anglais qu'on voit dans tous les magazines et les
illustrés, les traits réguliers, mais un teint de homard cuit. Une
longue, longue moustache couleur de seigle mûr, et des yeux d'eau salée,
des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce
hâle, complétaient au physique le cousin de miss Horneby. Au demeurant,
cet homme rouge n'était pas sans charme, malgré son nez busqué et sa
face prognathe. Harry Astlher avait de la race, il respirait la force,
l'entrain et la santé. Une raie impeccable séparait jusque dans la nuque
les cheveux jaunes et luisants du lieutenant; un scarabée d'Égypte et
deux saphirs de Ceylan bossuaient les doigts de sa main gauche; un rubis
sang de pigeon, serti dans du platine, brillait à sa main droite, sa
bague de fiançaille, mais Harry la portait au pouce par originalité.
Son appétit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pièce. Harry
Astlher se coupait une cinquième tranche de jambon et se versait sa
huitième tasse de thé, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady
Horneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache
et, respectueusement incliné, baisait la main de sa tante. «Eh! bien,
comment ça va-t-il ce matin.--Mais pas mal.--Ellen a bien dormi?--Hum,
comme à son ordinaire, Ellen n'a plus beaucoup de sommeil.--Ça
reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins... Elle est levée.--Oh! non,
nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle
répare.--Ah! elle sera plus fraîche pour le déjeuner.» L'officier avait
repris sa place et s'était remis à manger.
Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby; l'Anglaise s'était
assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La
manche de son peignoir en glissant découvrait un bras blanc encore
admirable; lady Horneby avait été une des plus belles femmes de son
temps et, involontairement, l'oeil de l'officier considérait le nu et le
galbe de ce bras; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa
manche. «Vous l'avez trouvée changée, hein?--Oui, mais pas tant que je
le craignais.--Elle est bien maigre, n'est-ce pas?--Dame, elle n'est pas
grasse.»
Et prenant son courage à deux mains,