redort, le sommeil vient de la reprendre.--Eh bien, tant mieux, tant
mieux, elle répare pendant qu'elle dort, rien n'est meilleur pour elle,
c'est le sommeil qui refait les tissus.» L'Anglaise hochait la tête; un
doute était dans ses yeux. «Moi, je n'aime pas ces somnolences, docteur
car elle ne dort pas à vrai dire, ce sont des sortes de torpeur, comme
un affaissement de tout son être.--Mais vous vous forgez des chimères à
plaisir.--Non, docteur, car je connais ces lassitudes de longue date, je
les ai vues à des êtres chers que j'ai perdus.--Mais vous comptez sans
la douceur de ce climat. C'est ce trop de sève et ce trop de parfums qui
engourdit et amollit. Tant mieux si miss Ellen s'abandonne dans cette
caresse, elle renouvelle et vivifie son sang appauvri.--Mais une chose
m'inquiète encore davantage que cet engourdissement, c'est son
indifférence. Ellen ne s'intéresse plus à rien, elle si surexcitée, si
vibrante, inquiète de la mode et de tout, à l'affût des nouvelles de
Monte-Carlo, de Paris et de Londres, elle vit maintenant sans se
préoccuper de rien.--Elle se laisse vivre. C'est excellent, la vie d'une
plante.--D'une plante qui se meurt, docteur; il me semble à moi que son
intelligence s'éteint.--Vous la préféreriez nerveuse, exaspérée de
sensations et de révoltes, usant son peu de force dans des émotions et
des déperditions de phosphore. Vous n'êtes pas raisonnable, milady, je
ne vous reconnais plus.--Ah! je suis si malheureuse, docteur!» Le vieil
homme prenait les mains de l'Anglaise. «Voyons, un peu de courage.»
Alors lady Horneby, avec un sourire amer: «Je ne peux plus
espérer.--Quel enfantillage! Voyons, vous ne me dites pas tout, vous
avez eu une scène avec votre fille?--Oh! j'aimerais bien mieux une scène
que ce qui est arrivé.--Il est donc arrivé quelque chose?--Oui, il est
arrivé un rien qui pour moi est très grave, une lettre de Cannes, une
lettre de miss Harvey Gladys. Harvey est une amie de ma fille, nous
avons passé tout un hiver ensemble à Cannes. Gladys est une flirteuse et
une yachtman, c'est aussi une fervente d'automobile. Gladys Harvey,
elle, a la santé. Nous avions les mêmes relations sur la Riviera et à
Londres; miss Harvey et ma fille avaient les mêmes flirts, les mêmes
succès dans le monde, il y avait même entre elles une petite pointe de
rivalité. Avant le départ d'Harry pour l'Inde, il y avait quelque chose
entre elle et lui; mais il y a encore deux ans, Ellen était autrement
jolie; néanmoins ma fille et miss Harvey sont demeurées en
correspondance. Il y a encore un mois, Ellen était très occupée de ce
qui se passait à Cannes et des gestes de Gladys. Eh bien, ce matin, ma
pauvre enfant a reçu une lettre de Cannes lui racontant certainement
tout le carnaval, Ellen ne l'a même pas ouverte et l'a mise sous son
oreiller.--Mais elle la lit peut-être maintenant, chère madame.» En
effet, sa mère à peine sortie, miss Horneby avait décacheté vivement la
lettre et ses yeux avides en avaient dévoré les huit pages. Maintenant
elle les relisait encore à travers ses larmes et, la nuit suivante, sa
mère une fois endormie, elle rallumait sa bougie et reprenait la lecture
douloureuse et exécrée.
IV
BAINS DE SOLEIL
La villa Soleil et sa petite terrasse, débordante de feuillages et de
fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrière, courait un sentier
rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre côté du chemin, se dressait
un grand mur, un mur de pierres crevassé et lézardé au chéneau croulant,
avec des arbustes jaillis des fissures et mêlant leurs branches à un
lierre poussiéreux.
Ce mur, d'où s'élance, tous les cent mètres, la silhouette d'une tour,
est la muraille d'enceinte de l'ancien château d'Hyères. Le château a
disparu, mais la ceinture de remparts est demeurée, épousant étroitement
la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide
pour s'y précipiter tout à coup, et plus loin se collant contre les
blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une
écharpe de pierre et de granit, mollement nouée à mi-flanc du sommet:
écharpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de là avec une
souplesse d'eau courante; mais cette apparente irrégularité n'est qu'une
parfaite compréhension d'un point stratégique. Ainsi pénétrée d'ouvrages
de défense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne
formaient qu'un, et dans cette mise à profit de tous ces accidents de
nature, se reconnaît encore, après plus de huit siècles, l'ingéniosité
maure.
Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux
ingénieurs. Les Maures, c'est-à-dire toute l'Espagne, la grande Espagne:
Tolède, Séville, Grenade et Cordoue; et la mosquée, cette aïeule de la
cathédrale. Les Maures sont encore vivants à Hyères. L'enceinte de
murailles et de tours croulantes ne contient plus que des décombres,
mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'allées
du Généraliffe, ses salles de mosaïque, et ses fontaines jaillissantes
dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taillés ne
donnent pas une plus puissante idée de la domination maure que ces
quelques pierres éparses du château d'Hyères, sous l'azur provençal.
Oui, les Maures vivent encore à Hyères. C'est l'empreinte sarrasine qui
ajoute tant de grandeur au paysage; d'ailleurs, le site est africain et
les Barbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la
mer, la Méditerranée qui les avait apportés, eux et leurs tartanes, la
Méditerranée, c'est-à-dire pour eux le chemin de la patrie; à leurs
pieds, la ville conquise et esclave et, derrière eux enfin, comme à
droite et à gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau
que celui de la mer et qui a conservé leur nom, les Maures! et la molle
chevauchée de leurs cimes boisées, leurs forêts de chênes-lièges et
leurs pins parasols. «Voyez, ce sont les vallons de la Kroumirie», avait
fait remarquer le docteur Didier à lady Horneby, la première fois qu'il
lui avait fait les honneurs des ruines.--
«Oui, le paysage est arabe», avait répondu l'Anglaise qui avait voyagé.
«Et la végétation donc!» avait renchéri le docteur. En effet, palmiers
nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les
trois kilomètres de solitude compris entre les murs. Ah! la magie de
lumière, la pureté d'atmosphère et la transparence de ce ciel, lady
Horneby les avait déjà rencontrées ailleurs, au cours de douloureuses
étapes en compagnie de malades chéris, que l'Algérie n'avait pas sauvés.
Cette odeur d'herbes brûlées et de roses pâmées de chaleur, l'Anglaise
l'avait respirée dans les cimetières arabes à Tlemcem et à Blidah, et à
Biskra aussi plus loin dans le désert. Oui, tout était arabe dans ce
site, et ils avaient bien choisi, les pirates.
Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et
dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, l'Anglo-Saxonne avait
encore reconnu le génie de la race, cette race de guetteurs..., l'Arabe
qui toujours guette, accroupi au flanc de la colline, affalé dans le
fossé du chemin, ou couché parmi l'alfa de la brousse, l'arabe pilleur
et détrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussière et de pierre,
l'arabe confondu avec le paysage, qu'il surveille et rançonne dans la
personne du voyageur.
Lady Horneby avait visité Grenade et le palais de Boabdil. Une
mélancolie l'étreignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces
ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer bornée
par des îles et la grisaille monotone des Salins d'Hyères.
«C'est là qu'il faudra venir tous les après-midi avec notre malade,
avait déclaré le docteur, vous n'aurez qu'à traverser le chemin, je vous
aurai la clef de la petite porte. Il faudra demeurer avec elle parmi ces
décombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces
arbustes pétillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumière, oui,
pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle
part ailleurs. Il faut que miss Ellen redevienne une plante, qu'elle
participe à la poussée des sèves, à la fermentation vivace de l'herbe et
de la fleur. Si l'on soupçonnait quelle force il y a dans la terre
surchauffée par le soleil! Je voudrais à notre malade une âme végétale.
Vous rentrerez dès que l'air fraîchira, une heure avant le coucher du
soleil; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby
s'étendra par terre; vous emporterez des livres aussi; ce sera un peu
dur dans les commencements, mais une fois l'habitude prise, le système
nerveux ne fera plus des siennes et la santé reviendra. La solitude et
le soleil, on guérit tout avec cela.» «Et vous n'avez pas guéri votre
fille», pensait en elle-même lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins à
la lettre les prescriptions du médecin.
Tous les jours après le déjeuner, les deux femmes traversaient la route,
Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des
coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on
cherchait une place ensoleillée où installer Ellen. La malade s'étalait
à l'ombre menue de quelque arbuste grêle et la cure de soleil
commençait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours
crénelées s'élevaient de place en place, presque plates, tours
sarrasines dont l'embrasure des créneaux est si profonde qu'elle semble
darder une dentelure de tridents dans le ciel; des broussailles
épineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait
violenté les ruines de corolles éclatantes, toute l'enceinte fleurait le
miel. Des vallées voisines montait une atmosphère de fournaise odorante.
Il y avait déjà quatre mois qu'Ellen Horneby y venait tous les jours
prendre un long bain de soleil.
On était à la fin d'avril, Hyères commençait à se vider d'étrangers,
deux hôtels avaient déjà fermé, l'exode des malades pour l'Angleterre et
les patries lointaines s'accentuait depuis une quinzaine. Dans le pays
déjà déserté on sentait s'établir l'atmosphère lourde de l'été; une
somnolence avait gagné les rues et les places, mais pour Ellen Horneby
le docteur Didier n'avait pas encore permis le départ, il la voulait
garder au moins jusqu'au 15 mai.
La jeune fille s'était résignée, elle semblait avoir abdiqué toute
volonté et, cette belle journée d'avril, elle était donc là comme tous
les jours, avec sa femme de chambre et sa mère, parmi les roches
brûlantes du vieux château d'Hyères. L'après-midi était particulièrement
chaud, et même à ces hauteurs l'air aurait opprimé sans la brise du
large.
Sur la mer étale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du
silence; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de
corolles, un murmure ailé, continu, fait de vibrations d'insectes, de
crissements de cigales et de fermentations de sèves, qui est peut-être
la voix de la solitude; parfois, en écho, un claquement de fouet et le
bruit amorti de charroi sur une route.
Lady Horneby, croyant sa fille assoupie, s'était un peu écartée et
vaguait de ci de là, parmi les décombres en fleurs, mais Ellen ne
dormait pas. Abritée sous la soie écrue d'une ombrelle, elle lisait et
relisait avidement une lettre reçue il y a deux mois, la lettre de
Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui détaillait les fêtes et
les joies du carnaval. Ces huit pages d'une écriture volontaire et
serrée, combien de fois ne les avait-elle pas prises et reprises! Sous
l'écran de l'ombrelle traversée de soleil, la malade la déchiffrait
avidement; certains passages surtout l'enfiévraient.
* * * * *
_Au premier véglione nous avons déguisé mon frère Réginald en femme, il
était délicieux. Il avait un domino de moire rose sur une jupe de satin
blanc à maman, et un vrai décolletage tu sais, avec un collier de
perles; c'est Albert qui l'avait coiffé. La princesse Nydorff a voulu
lui servir de cavalier, Réginald lui a prêté son frac. Ainsi travestie,
Nadège était parfaite, plus homme encore que Réginald était jeune fille;
ils ont eu un succès fou. Tout le monde les invitait à souper, dans les
couloirs on les suivait à la trace, et dans la salle on se mettait sur
des rangs pour les voir passer; moi, j'étais dans la loge avec maman et
me suis bien gardée d'en sortir, car les masques me font peur; mais au
fond je crois que personne ne s'y est trompé, car c'étaient les femmes
qui étaient les plus enragées après mon frère et les hommes après la
princesse... Au bal costumé de lady Symmer j'étais en clown bleu
turquoise, en clown et non en clownesse, tu m'entends bien. Maman
m'avait prêté sa barrette de diamants, laquelle vaut deux cent mille,
j'en avais fait un bracelet de cheville, c'était étourdissant; j'avais
une énorme fraise de tulle d'argent et sur la tête un tout petit bonnet
de velours noir orné de deux longues ailes de libellule en gaze
transparente ocellée, comme une plume de paon; le Grand-Duc Serge m'a
complimentée; j'ai soupé à la table du Grand-Duc Wladimir!... A la
bataille de fleurs, notre breack était tout en oeillets jaunes, dits
soleil de Nice, et en hortensias bleu pâle, nous étions là une dizaine
de fous, dont la princesse Nydorff et sa soeur miss Eacon qu'on prétend
aimée du Kronprinz. Bob Forgett avait eu une idée lumineuse: il avait
acheté plus de cinquante cochons en baudruche, gros comme de vrais
cochons de lait, et les avait suspendus un peu partout parmi les fleurs
de notre voiture. Sur la Croisette tout le monde se tordait; nous avons
remporté le premier prix, une hideuse et luxueuse bannière tout en satin
cerise... Il en est arrivé une bien bonne à la marquise de Baumanour, à
l'hôtel Gallia. L'autre soir, il y avait des musicanti de passage au
dîner, elle fait remettre un louis à un soliste de violon dont le jeu
l'avait enchantée; à dix heures, elle monte chez elle et, à sa grande
stupeur, trouve le musicien dans sa chambre; elle se récrie. «Mais pour
ce prix-là, zézaie le violon obséquieux, ze donne touzours une aubade
particulare»_, et mille autres folies suivaient. Ellen Horneby s'en
grisait passionnément, les pommettes allumées et les prunelles
luisantes.
* * * * *
«Mademoiselle! où êtes-vous? une lettre pour vous!» La voix de Marius
Ayrargues appelait à travers les ruines, la jeune fille agitait son
ombrelle, le Hyérois enjambait les décombres. En trois bonds il était
auprès d'elle. «C'est le facteur qui vient de la remettre, j'ai tenu à
vous l'apporter moi-même.--Donnez.» La jeune fille s'était emparée
précipitamment de la lettre, elle en avait reconnu l'écriture; elle ne
daignait même pas constater combien Marius Ayrargues debout sous le ciel
bleu, parmi les agaves et les lentisques pétillants de lumière, était
violemment sarrasin; la lettre était de Gladys Harvey. Un peu dépité, le
beau Marius tournait les talons et s'enfonçait dans les ruines.
Ellen Horneby n'avait pas reçu de lettre de Gladys depuis deux mois. _Ma
Beauté_, disait celle-ci, _une grande nouvelle. Nous serons à Hyères
demain ou après-demain, maman, Réginald, la princesse Nydorff, sa soeur
Dora, Bob Forgett, toute une bande joyeuse. Nous quittons Cannes avec
trois automobiles, nous nous arrêtons à Hyères exprès pour toi, et un
peu pour ce château, dont tu me fais de si extraordinaires descriptions.
Forgett, qui le connaît, prétend que c'est le château de Klingsor dans
_Parsival_ et que tu dois y ressembler à une fille-fleur; j'ai hâte de
te voir dans ce cadre, car tu dois être guérie maintenant, dans tout ce
soleil, ou ce ne serait pas la peine alors! Nous comptons t'enlever, ta
mère et toi, en automobile jusqu'à Marseille, nous avons réservé deux
places. Là, nous trouverons le yacht d'Algernon Histay, le milliardaire
américain, qui n'attend que nous pour gagner l'Espagne: escales à
Barcelone, à Valence et à Carthagène. Tu es des nôtres, hein? la mer te
remettra tout à fait. A Carthagène, les timorés rentreront en France par
l'Espagne, _viâ terra_, et les téméraires fileront sur Tanger, nous
laissons les autos à Marseille. Je ne me tiens pas de joie à la pensée
de te revoir et de t'embrasser; d'ailleurs, je t'expliquerai un tas de
choses et tu viendras, car je compte bien te décider._
_Mes yeux dans tes yeux et tes mains sur mes lèvres._
_Ton amie, Gladys._
* * * * *
«Maman! une lettre de Gladys!» Le cri avait été poussé si perçant que
lady Horneby accourait éperdue; elle trouvait sa fille debout, le visage
tout rose, transfigurée, ressuscitée presque et les yeux agrandis d'une
telle joie, que cette exaltation lui faisait un peu peur. «Qu'y a-t-il,
mon enfant.--Il y a, il y a, maman, que Gladys, sa mère, son frère, tous
seront demain ici; ils viennent en auto, exprès pour me voir, ils nous
emmènent à Marseille, de là en Espagne sur le yacht de sir Algernon
Histay, oui, ils nous emmènent d'ici, maman», et la malade s'abattait
avec de gros sanglots dans les bras de lady Horneby.
L'exaltation de miss Ellen Horneby était enfin tombée. Toute la journée
et même une partie de la soirée, elle avait divagué en proie à une
espèce de fièvre de voyages et de grands déplacements, toute à des
projets de traversées et de lointains exodes éveillés en elle par la
lettre de Gladys. Elle parlait, elle parlait, le verbe haut, les
prunelles allumées, une fièvre dans les yeux et dans ses mains
frémissantes. Coupant ses rêves par de subits accès de tendresse, elle
se levait de table pour venir enlacer sa mère et appuyer sa joue
brûlante au front glacé de lady Horneby. «Nous partirons, maman, nous
partirons, n'est-ce pas», et l'Anglaise regardait et écoutait dans une
angoisse monter cette excitation maladive. Elle regardait surtout, et
avec quelle épouvante! le visage halluciné d'Ellen; il s'y accentuait
une ressemblance alarmante: c'était effrayant comme la jeune fille
rappelait alors son frère Edwards Horneby, le fils adoré qu'elle avait
perdu à vingt-cinq ans. Oui, c'était bien la même fièvre de mouvement et
de départ.
Et puis l'exaltation avait fait place à de la prostration, et la malade
s'était couchée. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude
éclairée de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la
maison endormie, à remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint
des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur
les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laissé un
journal, un journal de ses impressions écrites au jour le jour et dans
lequel s'affirmait une sensibilité artiste, et c'est ce journal que lady
Horneby relisait.
* * * * *
_Mon premier soir à Venise en septembre 1898, l'imprévu, le saisissement
et l'émotion de mon arrivée sur le Grand Canal. Après la sensation de
solitude et de froid d'une lieue de lagune traversée sur la digue,
immenses étendues d'eau triste, d'une pâleur livide, dans la mélancolie
du soir; tout à coup, de la lumière et des cris, des cris d'employés et
de facchini... le tumulte des bagages réclamés par les voyageurs de tous
pays. Venise, jadis auberge de rois, aujourd'hui auberge du monde. Puis,
à peine sorti de la _Ferrovia_, toute une flotte de gondoles assiégeant
les degrés de l'escalier: «Gondola, gondola! signore, gondola!» Les
gondoles d'hôtels avec leurs portiers à casquettes galonnées, les
gondoles de louage et les gondoles privées, reconnaissables à leurs
cuivres brillants. Et, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le
choc et le mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les
fiacres de Venise et vont emporter à travers canaux et _rii_ cette foule
dégorgée par le train._
_Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en
réalité rapide, car à peine entrés dans un couloir obscur et même un peu
sinistre, entre deux rangées de maisons noires qui sont une rue de
Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense allée d'eau
s'enfonce devant nous, bordée de palais, de vieux palais à peine
entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irréels dans le recul du
passé, et leur haute silhouette immobile et vétuste fait songer à une
veillée de demeures fantômes tout à coup surgies dans l'enchantement de
l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage:
la Casa d'Oro, il palazzo Borgia, il palazzo Vandramine, le palais
Venière, le palais Doria, le palais Lorédan, le palais Morosini et c'est
comme un écho des siècles réveillés dans l'ombre. C'est délicieux et un
peu funèbre, toutes ces gloires du passé évoquées d'un mot par une
bouche que je ne vois pas, la face confuse du gondolier debout en
arrière et dont la maigreur longue et souple s'exagère encore dans cette
solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons
toujours le Grand Canal. C'est comme une entrée dans une ville de songe,
à jamais endormie sous le geste néfaste d'un mauvais magicien, et j'ai
la sensation de vivre dans une atmosphère de contes. Parfois, une autre
gondole nous croise ou nous dépasse, et c'est dans le froissement de
l'eau déchirée, comme une soie, la vision, l'évocation plutôt de quelque
barque d'autrefois, emportant le cadavre embaumé d'une princesse de
légende. _E poppe_, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et
c'est une espèce de terreur enivrante dont l'angoisse m'étreint
voluptueusement le coeur._
_Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le
gondolier me la désigne, et voilà que par une merveilleuse coïncidence,
dont le hasard fait toujours bénéficier les poètes, toutes les cloches
de Venise se mettent à chanter. L'Angelus tinte aux campaniles des
soixante-seize églises; la nuit est devenue musicale, des voix
d'allégresse et de prières l'animent. Égrenées de tous ces clochers, ces
sonneries proches et lointaines, portées sur l'eau des canaux,
s'épanouissent toutes à la fois en une céleste et flamboyante retombée
de sonorités calmes. La cité-fantôme est devenue une ville de fées; des
fenêtres éclairées flambent joyeusement dans l'eau, _l'Accademia, la
Salute, la Dogana_, les grands hôtels._
_Et ce fut ma première entrée à Venise._
* * * * *
3 octobre 96.--_La place Saint-Marc à l'heure de la musique!_
_On ne raconte ni Saint-Marc, ni San-Giorgio, ni le lion d'or de la
Piazetta. On n'évoque pas plus le palais des Doges et la colonnade
unique aux chapiteaux ombrés des admirables Procuraties. Venise et la
place Saint-Marc, c'est le complet épanouissement de la plus fière
aristocratie et de l'âme artiste d'un peuple, bercé pendant des siècles
dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprévu
et le plus splendide décor. Venise! C'est une apothéose de marbre, de
métal orfévré et de pierres précieuses, écloses et figées au milieu
d'eaux mûres et nuancées par les nuées soyeuses du plus prestigieux
ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hantés de
nudités volantes, et qui est demeuré tendu de Saint-Alvize à San-Giorgio
Maggiore au-dessus des campaniles et des dômes de la ville, comme un
dais béni de gloire et de ferveur. Ah! Saint-Marc, la place dallée de
marbre, encadrée de palais et peuplée de statues, qu'est la Piazza,
devant les cinq portails et les cinq dômes de marbre et de moire et la
double ascension d'anges, des mosaïques de ces cintres._
_Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des
flaneurs, attablés aux cafés, devant les lentes allées et venues des
dentellières et des verriers de la ville déambulant par couples avec les
officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands
et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges.
Toute l'Europe qui voyage est là, Autrichiens vêtus de vert et coiffés
du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais à casquettes à carreaux,
cravatés de rouge dans des homespuns jaunâtres; Russes aux doigts
chargés de bagues; Français paonnants et bavards et tous les esthètes du
monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en
Venise, et en mal de se mouvoir en beauté dans la cité du Carpaccio._
_Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres
et de Berlin, toutes les curiosités moscovites et toutes les vanités
latines aussi, on les croise et on les toise devant Jésurum et Salviati;
et ce soir, je suis du nombre, mais si absorbé par les Tiepolo et les
Véronèse que je vois marcher devant moi en châle de laine et en veston
de toile, que je regarde à peine les Barbares. Sur une estrade, des
musiciens jouent du Wagner; dans les groupes, on annonce que le fils,
Siegfried Wagner, vient d'arriver à l'hôtel Danielli._
* * * * *
10 octobre.--_Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu
par des canaux abandonnés, déserts. Ce soir, un ciel invraisemblable,
d'un bleu de fumée, tout pommelé de nuées de givre gris, épousait
amoureusement les flèches des campaniles et les marbres des balustrades;
sur la lagune, une lune de féerie enchantait le glissement silencieux
des gondoles. Alors j'ai dit, en passant auprès du Giardinetto:_
Gondoliere! à San-Giorgio Maggiore!
* * * * *
Lady Horneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages
où son fils reparlât de Venise, Venise où, dans sa conviction, il avait
pris la fièvre dont il était revenu mourant à Londres.
* * * * *