JEAN LORRAIN
ELLEN
_Couverture de VAN WÉLIE_
PARIS
PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR
28, RUE DE TRÉVISE, 28
1906
_Tous droits réservés_
OEUVRES DE JEAN LORRAIN
Les Lépillier, roman. Paris, Giraud, 1884, in-18.
Très Russe, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.
Dans l'Oratoire (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888,
in-18.
Sonyeuse. Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.
Sensations et Souvenirs. Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.
Un Démoniaque. Paris, Dentu, 1895, in-18.
Une femme par jour, illustrations de Mittis. Paris, Borel, 1896,
in-18.
Ames d'Automne, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle, 1897,
in-18.
Heures d'Afrique (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1889, in-18.
Madame Baringhel. Paris, E. Fayard. 1899, in-18.
_Librairie Ollendorf._
La Petite Classe, préface de Barrès.
Histoires de Masques (Couverture de Henry Bataille).
Monsieur de Phocas (Couverture de Geo-Dupuis).
Poussières de Paris.
Princesse d'Ivoire et d'Ivresse (Couverture de Manuel Orazi).
Le Vice Errant (Couverture de Lorant-Helbron).
Monsieur de Bougrelon.
Propos d'âmes simples (Couverture de Sem).
Fards et Poisons (Couverture de Maignien).
L'École des Vieilles Femmes.
_Librairie Universelle, 33, rue de Provence._
La Maison Philibert, roman.
_Librairie Douville, 28, rue de Trévise._
Le Crime des Riches (Couverture d'Albert Guillaume).
POÈMES
L'Ombre ardente. Fasquelle, 1897.
Modernités. Savine, Paris, 1885.
Les Griseries. Tresse et Stock, 1887.
Le Sang des Dieux, Lemerre. 1882.
La Forêt bleue.
THÉATRE
Brocéliande, 1 acte, joué à l'OEuvre.
Yanthis, 2 actes, joué à l'Odéon.
_Il a été tiré de cet ouvrage: Dix exemplaires numérotés sur papier de
Hollande._
ELLEN
I
L'ARRÊT
«Oui, c'est très grave, je ne puis vous le cacher, madame, l'état de
votre fille est des plus alarmants. Je ne sais qui a conseillé cet été à
miss Horneby le séjour des lacs italiens d'abord et de Venise ensuite,
mais je veux ignorer le nom de ce confrère, pour ne pas avoir à porter
de jugement sur lui. Rien ne pouvait être plus mauvais pour la malade
que la constante humidité des lacs et la putridité moisie de
l'Adriatique; c'est la montagne qu'il fallait, les grandes altitudes,
quinze cents, deux mille mètres et plus si possible, Saint-Moritz était
indiqué pour tout l'été.--Nous y sommes restées dix jours, hasardait
l'étrangère en consultation.--Et de là, vous êtes descendues à
Bellagio.--Mais nous étions sur la hauteur, à la villa Serbelloni.--A
cent cinquante mètres, entre deux lacs, Côme d'un côté et Lecco de
l'autre, en pleins brouillards avec toutes les senteurs énervantes d'un
jardin d'Italie autour de vous. Il n'est pas possible qu'un médecin vous
ait conseillé Bellagio.--Le docteur Tréwitz.--Ah! c'était le docteur
Tréwitz...--Le docteur Tréwitz nous avait conseillé Saint-Moritz, mais
Ellen s'y ennuyait.--Ah! Ellen s'ennuyait, et, quand votre fille
s'ennuie, vous faites ce que veut votre fille. C'est pour ne pas
contrarier son caprice que vous êtes allées passer octobre dans cette
pourriture qu'est Venise, Venise où la malade a certainement pris les
germes de la fièvre qui l'abat tous les soirs; car ce n'est pas Tréwitz,
je le connais, qui vous a conseillé Venise en octobre.--J'avais entendu
dire que le séjour de Venise était très bon pour les nerveux, et comme
Ellen était très surexcitée...--Vous vous êtes laissé dire et vous
prenez sur vous, madame, de contrecarrer les ordonnances d'un médecin;
mais vous êtes très coupable, madame, et vous ne vous doutez pas à quel
point, vis-à-vis même de votre enfant. J'aime mieux vous le dire de
suite: si c'est là le cas que vous ferez de mes prescriptions, je
préfère ne pas entreprendre la guérison de miss Horneby.» Le docteur
Hameroy s'était à demi levé; une règle d'ébène entre ses doigts, il en
frappait d'un coup sec le bord marqueté de la table: «Vous ignorez donc
que cette enfant est phtisique?»
Un cri étouffé de la mère avertissait le praticien qu'il avait été trop
loin.--Lady Horneby se levait lentement de son fauteuil, venait
s'appuyer des deux mains sur la table et, enveloppant le médecin de
toute la détresse de ses grands yeux tristes: «Pardonnez-moi, monsieur,
disait-elle, mais j'en ai déjà perdu trois.» Harmeroy tressaillait car
la réponse l'atteignait dans ses fibres. Il était père lui-même; il
daignait regarder attentivement cette grande femme blonde, jeune encore,
qu'il avait à peine remarquée la veille dans son cabinet de
consultation, quand elle y était venue avec sa fille, une longue et
mince anglaise de dix-neuf ans, phtisique au troisième degré, la pauvre
créature, et dont il n'avait pas eu de peine à diagnostiquer l'incurable
tuberculose. Des deux femmes très élégantes et toutes bruissantes de
soie et de dessous mousseux, légèrement impertinentes même, la plus
jeune surtout, de ce bel aplomb que donnent les grosses fortunes,
Harmeroy avait d'abord fait les deux soeurs.
Harmeroy était sorti du peuple. De son origine, il en avait conservé la
brutalité, et c'est par la puissance d'un cerveau de penseur, servi par
un diagnostic merveilleux et les plus sérieuses études, qu'il était
devenu un des princes de la science moderne et le plus consulté certes
de tous les médecins des voies respiratoires. Un labeur obstiné et un
infatigable esprit de recherches l'avaient aussi soutenu dans sa
carrière. Il n'avait jamais pu se départir, surtout vis-à-vis de sa
clientèle riche, d'une certaine rudesse, qu'il devait autant à son
origine qu'aux atroces misères qu'il coudoyait tous les jours. A
l'hôpital, dont il dirigeait la clinique, il voyait l'homme et la femme
du peuple, la jeune fille du peuple surtout, l'humble apprentie, la
petite ouvrière, aux prises avec l'horrible mal qu'il soignait dans la
journée chez les riches; il savait combien les pauvres sont désarmés,
pis, livrés, exposés à la tuberculose dans la déplorable hygiène des
logis et des ateliers parisiens. Combien de rapports n'avait-il pas
écrits là-dessus, et combien de fois à la Chambre, où il avait siégé
pendant trois ans, n'avait-il pas pris la parole pour déplorer et
dénoncer à la fois les atroces conditions imposées par l'insouciance
coupable d'une société de jouisseurs aux classes laborieuses, les
dangers grandissants d'une contagion fatale et, chose horrible enfin et
que nul n'ignorait aujourd'hui, l'immoralité de certaines professions
meurtrières, l'homme et la femme mathématiquement voués au trépas dans
un délai fixé par certains métiers. Il avait obtenu des commissions et
c'était tout; les belles indignations qu'il avait provoquées, les fonds
dont il avait obtenu le vote, tout cela s'était évanoui dans de vagues
paperasseries et dans des cartons ministériels. Il n'en avait recueilli
que des éloges de presse et des compliments émus de belles madames à des
dîners officiels. L'oeuvre que le philanthrope et le savant
poursuivaient en lui avait avorté dans d'interminables ajournements, et
d'ironiques poignées de mains de ses confrères l'avaient averti trop
tard qu'en France la politique ne peut servir que les politiciens. Pris
alors d'un profond dégoût, son mandat terminé, il ne s'était pas
représenté aux élections et s'était voué tout entier à son hôpital; là,
il luttait de toutes ses forces pour arracher ses malades aux bacilles
meurtriers de la tuberculose. Toutes ses matinées, il les employait à
des expériences, souvent couronnées de succès. Dans la journée, il
recevait dans son hôtel de l'avenue du Trocadéro sa riche clientèle,
mais pendant trois ans il avait vu de trop près les puissants, les
puissants de l'argent et les puissants de la politique. Il en avait
conservé comme une rancune contre les hautes classes, et lui, Harmeroy,
dont on citait les délicatesses inouïes et des tendresses en vérité
touchantes pour de misérables phtisiques de son hôpital, il lui arrivait
de brusquer et de malmener souvent la clientèle en équipage de ses
lucratifs après-midi. Toutes ces belles poitrinaires, aux agonies
calquées sur celle de la Dame aux Camélias et dont l'oisiveté exaspérait
encore la névrose, avaient le don de l'irriter. La veille, il avait
classé ces dames Horneby dans le clan banal et haut coté des belles
neurasthéniques, qui promènent l'hiver, en Riviera, et l'été, de ville
d'eaux en ville d'eaux, leurs misères physiques, accablées d'ennuis et
de millions. Impérieuse et impertinente, la jeune fille, évidemment
gâtée, lui avait déplu. Il avait accueilli ces dames froidement.
Néanmoins, sa bonté native l'avait empêché de formuler son arrêt en
présence de la malade; d'ailleurs, un regard de la mère l'avait averti.
«Revenez demain, avait-il dit, impossible de me prononcer aujourd'hui,
je dois contrôler mes observations, et il avait ajouté tout bas: Revenez
seule.»
C'était cette mère dont il venait d'entendre avec stupeur le récit des
faiblesses, cette mère coupable à force de tendresse, mère obéissant à
tous les caprices d'une malade, et cela jusqu'à en aggraver l'état
jusqu'au danger.
Outré, il venait de secouer d'importance cette damnable faiblesse, et
voilà que d'un mot l'Anglaise venait de le remuer et de l'attendrir. La
misérable femme, dont il avait si durement tancé le manque d'énergie,
venait de lui donner le mot de sa détresse: cette mère avait déjà perdu
trois enfants.
«Pardon, faisait le docteur Harmeroy, j'ignorais complètement, madame,
et lui désignant le fauteuil qu'il venait de quitter, pouvez-vous me
dire comment vous avez perdu vos autres enfants et depuis quand s'est
déclarée l'affection de notre malade? sont-ce des filles que vous avez
déjà perdues?--Deux filles et un fils, sanglotait la pauvre femme; le
père aussi est mort phtisique» et faisant un mouvement pour se lever:
«Mais je vous prends un temps précieux, monsieur, il appartient à vos
autres clients.--Non pas, madame, je vous écoute, j'ai besoin de savoir,
ceci fait partie de ma consultation.»
Et dans le silence du cabinet de travail assourdi de tapisseries
anciennes, lady Horneby commençait la lamentable histoire de sa vie,
inutilement sacrifiée à la santé des siens. Cette douloureuse existence
d'une veuve et d'une mère survivant à ses affections, combien de fois la
misérable femme ne l'avait-elle pas déjà confessée dans des
circonstances analogues, dans le recueillement austère des vastes pièces
de luxe où reçoivent maintenant les grands médecins. Lady Horneby était
restée veuve à vingt-huit ans. Un mariage d'amour l'avait unie à son
cousin; une phtisie galopante avait emporté en huit jours lord Edwards:
il avait pris froid à l'époque des chasses, chez un cousin, dans un
château d'Écosse, mais depuis longtemps il traînait une mauvaise fièvre.
Dans son entourage ce brusque dénouement n'avait étonné personne, lord
Edwards Horneby mourait exténué de fatigues de tous genres et surmené de
sport. La jeune femme demeurait veuve avec quatre enfants, trois filles
et un garçon; Ellen était la dernière. L'âme encore pleine du souvenir
du mort, lady Horneby s'était vouée passionnément à l'éducation de ses
enfants, mais ni son abnégation, ni ses soins assidus n'avaient pu
enrayer chez eux le mal héréditaire. Elle avait vu mourir successivement
ses deux aînées, Maud et Georgina. Grandes, saines et fortes en
apparence, le mal, chez elles, s'était déclaré à quinze ans, leur
jeunesse s'était fanée dans sa fleur. Comme lady Horneby était affligée
de quelques millions, les médecins avaient fatalement ordonné la
Riviera, pour Maud comme pour Georgina. L'infortunée lady Horneby avait
connu les douloureuses étapes de Cannes à Menton et des Baléares à
Madère. Peines perdues! Maud était morte à dix-huit ans, Georgina à
dix-neuf. Maud reposait dans le cimetière de La Valette à Malte, et
Georgina dans le cimetière de Cannes, et la poussière de son amour était
ainsi éparse à tous les coins du monde.
Son fils Edwards avait résisté plus longtemps. Il était le vivant
portrait de son père, et sa soeur Ellen lui ressemblait. Il s'était
éteint dans sa vingt-cinquième année. Voyageur infatigable, toujours en
yacht ou par monts et par chemins, il s'agitait dans une activité
dévorante, qui avait fini par le consumer. Lui était mort à Londres, il
y avait déjà trois ans, et c'était tout. Elle restait seule maintenant
avec Ellen. Le médecin connaissait mieux qu'elle les symptômes du mal
qui lui avait pris ses enfants. A quoi bon lui détailler les agonies,
toutes identiques dans les mêmes râles et les mêmes étouffements.
Quatre fois frappée dans les siens, lady Horneby avait espéré que Dieu
l'épargnerait dans sa dernière affection, mais voilà qu'elle
recommençait avec Ellen son douloureux calvaire. Ellen avait hérité de
son frère de cette avidité de jouissances et de cette fièvre de plaisir.
Qu'importait que le jeune homme en fût mort, tel une phalène brûlée aux
lumières d'un lustre. Ellen était impérieuse et fantasque comme tous les
êtres jeunes que guette la mort, elle vivait dans une trépidation
continue, savourant, on eût dit, intensément et éperdument les minutes
d'une existence comptée. Lady Horneby connaissait depuis longtemps
l'énigme de ses exaltations fébriles. La pauvre femme savait trop à quel
dénouement se précipitent ces existences enragées de plaisirs. Voilà
trois années que, sans volonté contre les caprices de sa fille, elle la
suivait et l'escortait de stations en stations dans cette montée au
calvaire, qu'était pour elle la Riviera. Nice les avait vues un hiver,
Cannes un autre; le dernier hiver, enfin, elle l'avait passé à Menton,
mais le voisinage de Monte-Carlo avait été mauvais pour la malade, et, à
son retour à Paris, au printemps, Tréwitz avait trouvé la jeune fille si
exténuée, avec des tempes creuses et des yeux si brillants, qu'il avait
immédiatement ordonné l'Oberland.
A Saint-Moritz, la jeune fille s'était tellement ennuyée, que lady
Horneby s'était décidée à descendre avec elle sur les lacs italiens. De
Bellagio, Ellen avait voulu aller à Venise, et lady Horneby avait encore
cédé.
A leur retour à Paris, elles n'avaient pas trouvé Tréwitz, un Congrès à
Chicago le retenait en Amérique; en son absence, elles étaient venues
consulter Hameroy.
L'homme de science avait laissé parler, sans l'interrompre d'un mot, la
veuve de sir Edwards; sa large face glabre avait gardé son masque
impassible, mais une immense pitié noyait ses yeux gris.
«Oui, je vois, disait-il enfin d'une voix lente, et à Nice, comme à
Cannes, miss Horneby ne manquait pas un bal, un spectacle, un véglione;
c'était une assidue, n'est-ce pas, de toutes les redoutes et de toutes
les batailles de fleurs?» Lady Horneby avait baissé la tête, il y eut un
silence. Le docteur ajoutait, comme se parlant à lui-même: «Leur nombre
est légion sur la Riviera de ces condamnés qui hâtent ainsi éperdument
leur mort; nous n'y pouvons rien, leurs familles favorisent leur
suicide. Je n'ai rien à ajouter, madame, vous perdrez votre
fille.--Monsieur! la pauvre femme avait joint les mains.--Qu'y
voulez-vous? c'est bien moins contre ses caprices que contre votre
faiblesse qu'il faudrait défendre miss Ellen. Que voulez-vous que nous
fassions si l'on ne nous seconde pas? Vous êtes comme toutes les mères,
vous trahissez le médecin.--Alors, monsieur!--Je n'ai rien à prescrire;
mes ordonnances ne seront pas suivies.--Mais si je vous
promettais.--Vous promettrez, mais vous ne tiendrez pas.--Mais si je
vous le jurais.--Sur le salut de votre fille! Vous savez qu'il y va de
sa vie.» Alors la mère, dans un élan: «Ma fille peut encore être
sauvée?--Je n'ai pas dit cela, réservait Hameroy; miss Horneby peut être
prolongée. Je me prononcerai d'une façon définitive quand je la reverrai
au printemps.--Alors vous nous abandonnez.--Non, je vous envoie au
soleil. Que faites-vous ici à Paris? Chaque minute que vous y vivez est
un danger pour la malade.--Alors vous nous envoyez sur la Riviera!--Oui,
mais pas sur celle que vous aimez, pas de _Riviera spumante_. Vous allez
passer tout l'hiver à Hyères, Hyères près de Toulon, la station la plus
calme, la plus morne, j'ose le dire, mais la plus salubre aussi de toute
la Côte: une température de serre chaude avec la brise alisée du large,
toutes les conditions de chance possibles pour une guérison. Quand on ne
guérit pas à Hyères, on ne guérit pas ailleurs. Si j'insiste aussi
cruellement, madame, c'est que l'état de miss Horneby est très grave.» A
quoi l'Anglaise avec un demi-sanglot: «Oui, je sais, Hyères est la
dernière étape.»
Le docteur Hameroy ne relevait pas le mot, il se mettait debout et tout
en jouant avec son couteau à papier: «Mais voilà, miss Horneby
voudra-t-elle aller à Hyères?» L'Anglaise se raidissait: «Elle ira, nous
irons, scandait-elle.--Bien, je vais rédiger l'ordonnance; je vous
l'enverrai demain à votre hôtel, ainsi qu'une lettre pour le docteur
Didier. C'est un brave homme qui donnera à miss Horneby toute son âme et
tous ses soins, il a perdu une fille de la poitrine.» Lady Horneby avait
un sursaut: «Hyères ne l'a donc pas sauvée?--Le docteur Didier était
venu s'installer à Hyères dans cet espoir, mais il y est venu trop
tard», et plongeant intensément ses lumineux yeux gris dans ceux de
l'Anglaise: «Il n'est pas trop tard pour miss Horneby.--Ah! monsieur,
vous êtes bon», et, se baissant si rapidement que le praticien ne
pouvait l'empêcher, lady Horneby lui baisait la main. Alors lui, à la
fois ému et ironique: «Pouvez-vous me dire, madame, ce que vous et votre
fille comptez faire ce soir?--Mais nous devons aller à l'Opéra, on donne
le _Tannhäuser_.--Eh! bien, vous allez me faire le plaisir de demeurer
chez vous ce soir, comme tous les autres soirs, jusqu'à votre départ.
J'interdis toute sortie après quatre heures et demie, et d'ailleurs je
veux vous voir parties après-demain.»
II
POUR GUÉRIR
«Comment va mademoiselle? A quelle heure êtes-vous rentrées?» Lady
Horneby venait d'entr'ouvrir une porte; la femme de chambre, en train de
renouveler les dentelles d'un corsage, levait instinctivement la tête.
«Ah! c'est vous, madame! Mais mademoiselle va plutôt bien, elle doit
reposer, je viens de lui donner sa potion de cinq heures.--Il y a
longtemps que vous êtes rentrées?--A peine une heure.--Beaucoup trop
tard.--Mais mademoiselle a voulu passer chez Doucet.--Encore!--Madame
m'a recommandé de ne pas contrarier mademoiselle.--Soit; elle a acheté
quelque chose?--Non! elle a rapporté des cartons qu'elle veut montrer à
madame.--Mais vous êtes allées au Bois?--Certainement, comme tous les
jours, d'une heure à trois. Nous avons même un peu marché dans l'allée
de la Reine Marguerite, au soleil.--Bien, bien, Brigitte; prenez mes
chemises et laissez ce corsage, nous n'irons pas au théâtre ce soir», et
lady Horneby passait dans la chambre de sa fille.
Toute l'électricité allumée de la pièce, le lustre du milieu comme les
candélabres de la cheminée et les ampoules de la tête du lit y
incendiaient une tenture jaune pâle à fleurs d'argent, style Liberty. Un
paravent de soie japonaise, des tables en laqué vert tige et, dans un
grand vase de Gallet d'un bleu de fumée, une énorme gerbe de
chrysanthèmes blancs, des chrysanthèmes aux pétales aigus et recourbés
comme des griffes, élégantisaient la banalité de cette chambre d'hôtel.
Sur les meubles, des cartons entr'ouverts, des fichus de linon et des
volants de dentelles attestaient la présence d'une créature de luxe et
de fragilité. Une violente odeur de créosote flottait par toute la
pièce, dominée par un parfum de Chypre mêlé de vétiver; enfin, dernière
note féminine, au dossier d'un fauteuil s'étalait une jaquette de loutre
et, sur le marbre d'un guéridon, une paire de gants de Suède et un gros
bouquet de violettes de Parme voisinaient. Dans la cheminée dansait la
flamme claire d'un feu de bois. Lady Horneby était entrée sur la pointe
du pied.
Une longue forme blanche étendue sur une chaise longue esquissait un
vague mouvement; un peignoir de soie molle se soulevait à demi, un bras
nu dérangeait une écume de lainages blancs, et une voix un peu altérée,
comme brisée par places, mais délicieusement enfantine, une voix câline,
impérieuse et lassée où il y avait un peu de curiosité et beaucoup
d'ennui. «C'est toi, maman?» et miss Ellen Horneby s'étant tout à fait
assise: «Eh bien, qu'a-t-il dit ce médecin, vais-je mourir, oui ou non,
cette année? Où nous envoie-t-on tousser cet hiver?»
Lady Horneby s'était assise auprès de sa fille, elle avait pris entre
ses doigts une petite main frêle et en tâtait la moiteur, puis,
enveloppant d'un geste tendre la taille souple de l'enfant, l'attirait
brusquement contre elle. Ellen tendait à sa mère son front un peu humide
sous l'envolée des cheveux dorés et fixait sur elle un regard
interrogateur.
«Avons-nous été raisonnable aujourd'hui? faisait lady Horneby sans
répondre à la jeune fille.--Tu le sais bien, puisque tu viens
d'interroger Brigitte. Et ce docteur, qu'a-t-il ordonné de si affreux,
de si épouvantable, que tu n'oses pas me le dire. Il ne nous envoie pas
en Suisse, j'espère. Ah! tu sais que je n'irai pas.»
Une moue alourdissait l'ovale aminci du visage d'Ellen. Les pommettes
légèrement fardées par la fièvre, l'éclat des plus admirables yeux
avivés par une cernure mauve d'une douceur de pastel, Ellen Horneby
avait dans sa sveltesse juvénile et lassée une fragilité de tige et une
grâce alanguie de fleur de luxe, une de ces fleurs de serre, on dirait,
exténuées de soins et de chaleur. Tout était rare en elle, tant la
maladie l'avait affinée, le bleu violet de ses prunelles trop larges, le
dessin délicat de ses lèvres, la ciselure de ses narines trop mobiles,
la transparence de son teint, l'étroitesse de ses épaules tombantes, la
soie floche de ses cheveux et jusqu'à la fluidité de ses mains, tout en
elle semblait irréel. C'était une créature d'aristocratie et
d'exception, marquée, on le sentait, pour une fin prochaine. Dans cette
chambre luxueuse d'hôtel moderne, miss Ellen Horneby était déjà
d'au-delà, et c'est ce que semblait sentir et pressentir la pauvre femme
blottie contre elle et qui, sans pouvoir lui lâcher les mains, la buvait
si ardemment du regard.
Lady Horneby, en dévisageant ainsi sa fille, se grisait aussi d'une
ressemblance, la ressemblance de son fils Edwards, mort il y a trois
ans, que la jeune fille lui rappelait trait pour trait. «Eh bien, tu ne
réponds pas, maman?»
Lady Horneby s'arrachait enfin à son silence. «Non, nous n'allons pas en
Suisse, ma chérie, nous retournons au soleil.--Sur la Riviera, pas à
Menton au moins. C'est trop triste.--Peux-tu dire cela après la vie que
tu m'y as fait mener cet hiver! Non, pas à Menton.--A Cannes alors?
faisait presque joyeusement la malade.--Non, pas à Cannes.--A Nice! le
docteur Hameroy n'a pas pu ordonner Nice.--Nous n'allons pas si loin que
cela, ma chérie, nous allons à Hyères.--Hyères, où est-ce cela? personne
ne va à Hyères.--Je te demande pardon, mon enfant, on y envoie les gens
très malades, et la voix de l'Anglaise était devenue grave. Et comme tu
peux encore guérir, ma petite Ellen, je veux te guérir.» Les yeux de la
jeune fille s'étaient subitement agrandis, voilés de larmes. «Une
station de malades où il n'y a ni casino, ni carnaval, ni fête de
fleurs, mais nous allons y mourir d'ennui, maman, et, avec un
redressement de tout son être, je ne veux pas aller à Hyères.» Lady
Horneby regardait sa fille dans les yeux. «Ellen, tu me fais beaucoup de
peine; tu sais que je n'ai plus que toi au monde, tu n'ignores pas
comment j'ai perdu ton frère et tes soeurs. Je ne t'ai jamais rien
refusé, Ellen, j'ai toujours cédé à tous tes caprices. Eh bien, il faut
faire enfin quelque chose pour moi. Tu vas consentir à passer cet hiver
à Hyères.»
La jeune fille s'était rapprochée de sa mère, elle lui prenait les mains
et, posant sa jolie tête sur son épaule: «Maman, je suis donc bien
malade?--Il faut guérir, mon enfant.» Ellen baissait un front
brusquement barré d'une grande ride. «Ah! cet Hameroy, je le déteste»,
et puis redressant sa petite tête obstinée, aux traits tout à coup
arrêtés par l'énergie saxonne: «Oh! maman, je vais mourir d'ennui dans
cet Hyères.--Non, faisait Mme Horneby, Toulon est à côté, il y a
l'escadre.--Tu sais bien que l'escadre est à Villefranche pendant tout
le carnaval. Ah! il va être gai, notre mois de février, maman, et moi
qui avais commandé chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apporté
les modèles pour te les soumettre; je n'en veux plus, c'est fini. Dans
ce pays de sauvages!» et, croisant brusquement ses jambes en tailleur,
elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue.
Lady Horneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier
du meuble et, posant doucement sa joue sur celle de la révoltée: «Au
contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes
parisiennes. Il faut songer à être très belle, ma mignonne. Harry ne
revient il pas au printemps.--Harry! et la malade avait un regard à la
fois effaré et joyeux.--Mais oui, il quitte son régiment fin avril, tu
le sais, et il doit être à Londres dans la première quinzaine de juin,
il s'arrêtera certainement ici pour saluer sa fiancée au passage. Ellen
ne veut donc plus plaire à son cousin?--Oh! maman.» La jeune fille avait
levé les bras et tendrement attirait sa mère contre elle. Une longue
étreinte unissait les deux femmes.
En prononçant le nom d'Harry, lady Horneby avait touché une des fibres
secrètes d'Ellen; les deux jeunes gens avaient été élevés ensemble et
vaguement destinés l'un à l'autre dans les projets de leurs parents;
miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il était aux
Indes, il n'avait jamais cessé de donner de ses nouvelles tous les mois;
cette correspondance était une des grandes joies d'Ellen, une de ses
grandes préoccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait
tout à l'officier sur ses déplacements, ses excursions, ses voyages, ses
bals, ses végliones, ses parties de tennis et ses succès mondains; elle
lui racontait même ses flirts, elle y était parfois hardie, car cette
petite fille ardente était aventureuse et coquette; mais, au cours de
ses imprudences, Ellen n'avait jamais oublié la longue moustache blonde
et le torse corseté de rouge de son beau cousin.
«Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit
enfant contre sa mère.--Et il le faut, tu sais, ma chérie, tu as
beaucoup maigri; tu es encore jolie, certes, mais ces grands yeux-là
sont creux et ce visage est émacié par la fièvre. Tiens, regarde dans ce
miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale posée sur la
table, lady Horneby la tendait à sa fille. Il ne faut pourtant pas que
ce bel officier ne te reconnaisse pas.»
La jeune fille était devenue pensive, elle se regardait longuement dans
le miroir. «Oui, j'étais plus jolie», et elle faisait un geste vers la
cheminée. Lady Horneby devinait son désir, elle allait y prendre un
portrait d'homme encadré d'argent ciselé: c'était la photographie
d'Harry Astlher. Miss Ellen Horneby le contemplait longuement. Il y eut
un silence. «Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune,
pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai à Hyères, maman?--Mais
certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra.»
La jeune fille avait laissé le portrait et repris le miroir. «Alors nous
allons à Hyères, câlinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu
consentiras à te soigner sérieusement enfin, à suivre à la lettre toutes
les ordonnances, tu ne te révolteras pas contre les prescriptions des
médecins. On se couchera tôt, on ne sortira pas après le coucher du
soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la
grimace.--Oui, maman.--Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie,
nous n'irons pas à l'Opéra ce soir.--Comment!--Le docteur Hameroy
l'exige. L'humidité de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus
mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne
voudrais pas m'attrister davantage, dis?--Soit, nous n'irons pas au
_Tannhäuser_, et tout à coup se précipitant contre sa mère d'un élan un
peu sauvage: Mais dis, maman, dis, on me guérira!» Lady Horneby pressait
sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lèvres sur ses
paupières, mais à la même minute une crispation douloureuse contractait
tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa
fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respirée
sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-là ne la
trompait pas.
Le rapide de luxe filait à travers la Crau incendiée de soleil. Adossée
dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitouflée de
lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel
implacablement bleu, l'aridité grise des plaines arlésiennes.
Assise en face d'elle, lady Horneby semblait dormir, mais son regard
veillait sous le rideau de ses paupières. L'Anglaise les avait baissées
pour mieux examiner sa fille, elle ne voulait pas que la malade pût lire
dans ses prunelles la douleur et l'effroi de ses observations. Une nuit
de chemin de fer avait-elle pu ravager à ce point la malade, n'était-ce
pas plutôt la lumière crue du Midi qui accusait aussi cruellement cette
pâleur plombée et cette maigreur? et lady Horneby en arrivait à maudire
ce soleil de Provence qui défigurait ainsi son enfant. Que de
précautions pourtant n'avait-on pas prises pour alléger les fatigues de
ce voyage? Les deux femmes avaient quitté Paris l'avant-veille, par le
train du soir. Parties dans la brume et le verglas, elles avaient trouvé
le lendemain matin à huit heures, au-dessus des murailles crénelées
d'Avignon, l'azur éclatant d'un ciel guérisseur.
Avignon! Elles y avaient passé la journée, Hameroy avait conseillé cette
étape, elle coupait en deux le voyage et en diminuait d'autant la
lassitude. Un télégramme avait préparé à l'hôtel deux chambres
chauffées, où la jeune fille avait paressé jusqu'à deux heures de
l'après-midi. Hameroy avait préféré le calme ensoleillé de la ville des
Papes à la vie trépidante et au mouvement énervant de Marseille. La mère
et la fille avaient la veille couché à Avignon et en étaient reparties
le matin même; elles arriveraient à Toulon à onze heures et seraient à
midi à Hyères.
Hameroy avait bien recommandé d'abréger le plus possible la vie d'hôtel,
il voulait voir la malade en villa, le plus haut dans la vieille ville,
la jeune fille ne dût-elle jamais descendre dans le nouvel Hyères; car
il comptait encore bien plus sur le grand air et la lumière que sur la
chaleur pour mener à bien la guérison; et surtout pas de promenades en
voitures, Hameroy les avait formellement interdites. On s'y attarde
toujours, avait-il dit, et c'est ainsi qu'on prend froid.
Ces dernières recommandations, le grand praticien avait pris la peine de
venir les faire lui-même à domicile. Le jour de leur départ, dans la
matinée, il avait trouvé le temps, en sortant de sa clinique, de passer
à leur hôtel. Il avait demandé lady Horneby au salon et lui avait donné
là les instructions dernières. «Didier, le docteur Didier, n'aura qu'à
vous surveiller, je lui ai écrit d'ailleurs; mais maintenant,
rappelez-vous ceci, madame, car le salut de votre fille en dépend: vous
avez trop longtemps obéi, le temps est passé de l'obéissance, il faut
maintenant vous faire obéir», et voilà qu'en contemplant le pauvre
visage dévasté de la malade, lady Horneby s'apercevait avec terreur
qu'hier encore elle avait cédé et enfreint les prescriptions de la
Faculté. A quatre heures, Ellen s'ennuyant à l'hôtel avait voulu sortir,
elle avait voulu aller revoir en voiture Villeneuve-les-Avignon, de
l'autre côté du Rhône, Villeneuve-les-Avignon visité par elle, le
printemps dernier, avec Gladys Harvey et toute une bande joyeuse de
Monte-Carlo.
Villeneuve-les-Avignon et l'incurable mélancolie de cette ville de
palais de cardinaux et de prélats, devenus des logis de paysans!
L'automne empourpré du Midi n'en avait pas diminué la tristesse; la mère
et la fille avaient erré, le coeur étreint, dans ces ruines déjà
envahies par l'ombre et le crépuscule. Au fort Saint-André, où la jeune
fille avait voulu monter, un vent froid s'était tout à coup élevé, des
tourbillons de poussière avaient brusquement enveloppé la masse ronde
des tours, et l'Anglaise se rappelait parfaitement son effroi en voyant
une vieille croix de fer osciller sous le vent, au milieu des décombres.
Les deux femmes étaient revenues, le coeur serré d'une indicible
angoisse, dans la bise aigre et les nuages de poussière d'une tombée de
nuit équivoque. A l'horizon, un ciel de colère, un ciel on eût dit de
flamme et de sang silhouettait en noir bleu la haute masse du Dum et les
murs crénelés de la ville.
Pourvu qu'Ellen n'eût pas pris froid dans cette promenade!
Le train traversait justement les bastions effondrés du vieil Arles.
Du remblai de la voie lady Horneby découvrait les cyprès des Aliscamps.
Leurs hautes quenouilles l'oppressaient comme un présage et, à la même
minute, sa fille assoupie lui apparaissait si livide, si décharnée
qu'elle faisait malgré elle un mouvement pour rompre ce sommeil de
malade trop semblable à la mort.
«Mais qu'as-tu donc maman», faisait miss Horneby en soulevant ses
paupières; elle attachait sur sa mère la transparence bleue de deux
prunelles étonnées où se reflétait tout l'azur du ciel. Un flot de sang
rose éclairait le visage blême, la lumière du Midi avait transfiguré
toute cette lassitude, et lady Horneby se reprenait à espérer.
III
LETTRES DE CANNES
«Une lettre de Cannes, ma chérie!» et lady Horneby, entrée sur la pointe
des pieds, déposait le courrier sur le lit d'Ellen; la malade
entr'ouvrait ses paupières: «Une lettre de Gladys, donne!» et d'un geste
nonchalant la jeune fille prenait la lettre et la glissait sous les
dentelles de l'oreiller. «Comment! tu ne l'ouvres pas, demandait la
mère.--Oh! tout à l'heure, j'ai bien le temps; songe, toute la journée,
et miss Horneby se retournait dans la blancheur de ses draps.--Tu ne te
sens pas plus mal au moins! tu n'es pas fatiguée.--Oh, pas plus que les
autres matins, je suis toujours un peu lasse au réveil, maman. Quelle
heure est-il?--Dix heures.--Comment! voilà deux heures que je dors.--Ah!
c'est autant de pris sur l'ennemi. Vois, quel beau soleil, Ellen; ah,
sommes-nous gâtées! quel temps!--Oui, toujours le même, nous n'avons pas
encore eu de pluie depuis bientôt trois mois. Il y a des heures où ce
sempiternel soleil me donne envie de pleurer.--Oh! Ellen, disait lady
Horneby d'un ton de reproche, comme tu es injuste! Tu t'ennuies?--Dame,
ça n'est pas très gai.--Nous allons faire une belle promenade
aujourd'hui, ma chérie.--Oui, dans les ruines du château, à côté. Les
ruines le samedi, les ruines le lundi, les ruines le mardi, les ruines
le dimanche, toujours les ruines. Ah! les plaisirs d'ici ne sont pas
variés.» Lady Horneby avait un geste désolé. «Mais, ma pauvre petite
Ellen, puisque c'est pour ton bien!--Oui, je sais, est-ce que le docteur
Didier est déjà venu?--Oui, mais tu dormais, il repassera tantôt.--Il
m'ennuie, moi, le docteur Didier.--Ah! Ellen, peux-tu dire! un homme si
dévoué et qui te soigne si bien!--Oui, un bien brave homme, m'a-t-il
encore guérie?--Mais il faut plus de temps que cela, ma chérie.--Oh!
maman, comme tu es naïve! mais dans le monde on met autant de temps à
vivre qu'à mourir.--Tu es insupportable. Tu ne souffres pas davantage
aujourd'hui?--Mais non, tu sais bien que lorsque je suis taquine, c'est
que je vais mieux.--Soit, taquine-moi tant que tu voudras, mais ne dis
pas de mal du docteur. Que deviendrions-nous sans lui ici, qu'y
serions-nous devenues?--Comme s'il n'y avait que lui à Hyères. C'est
vrai qu'il nous a trouvé cette maison.--Et elle n'est pas bien cette
maison? Elle te plaisait tant au commencement. Impossible d'avoir une
vue plus admirable.--Oh! oui, la vue est admirable, mais je la connais»,
faisait la jeune fille pendant qu'instinctivement soulevée, elle tendait
le cou vers les fenêtres.
Les deux croisées grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et
le bleu du large; une éblouissante matinée de fin de février pailletait
d'argent l'azur moiré de la mer, la Méditerranée frottée d'ail, comme
disent les pêcheurs provençaux, la mer, le ciel et, à l'horizon, les
découpures nettes et précises de Porquerolles, posées comme à plat sur
la surface d'un miroir. C'est tout cela qu'on découvrait de la villa des
dames Horneby; leur maison était tout à fait dans la ville haute, une
des dernières du vieil Hyères, aux confins d'un faubourg, à deux cents
mètres au moins au-dessus de l'église. Un sentier rocailleux tout criblé
de soleil, impraticable pour des voitures, y conduisait entre des vieux
murs de jardins. Les bagages de ces dames avaient dû y être transportés
à bras.
C'est le docteur Didier qui avait trouvé cette maison. Des raisons
sérieuses avaient motivé son choix; la difficulté des communications
rendait impossible toute promenade en voiture, c'était moins une
retraite qu'une aire, et dans ce nid d'aigles, Ellen Horneby ne pouvait
songer à descendre dans Hyères, il eût fallu en remonter. Obéissant
ainsi aux prescriptions d'Hameroy, le docteur Didier coupait court aux
_five o'clock tea_ des grands hôtels et à toute tentative de sorties du
soir. La malade était bien isolée dans une température de serre assainie
par toutes les brises du large.
Lady Horneby avait aveuglément accepté cet exil. La villa Soleil avait
dans le pays une légende qui lui aurait tout fait supporter. Un vieux
Maître italien et des plus célèbres, il y a quarante années, y était
mort à quatre-vingt-dix-ans. Venu s'échouer à Hyères à soixante-cinq
ans, accompagné de sa femme, très usé et plus gravement atteint, la
villa Soleil et le climat des îles d'Or lui avaient rendu la santé,
mieux, l'avaient prolongé de vingt-cinq ans; le vieux Maître s'était
comme desséché et momifié dans le soleil. L'exemple de cette longévité
avait immédiatement décidé lady Horneby, elle espérait désespérément
tout de ce calme et de cette situation pour le salut de sa fille.
La villa, haute de deux étages, mais assez petite en somme, commandait
un petit jardin en terrasse planté de citronniers et d'orangers comme un
jardin d'Italie. Des lauriers roses y voisinaient aussi avec les
bougainvillias. De la terrasse on dominait tous les toits de la ville,
qui dévalaient, découpés et pointus, le long des rues, en pentes
pittoresques comme dans un décor; mais de la chambre d'Ellen, située au
premier, on ne voyait que le ciel et la mer. Une branche d'amandier en
fleurs, jaillie comme une fusée, se découpait délicate et rose sur le
bleu lumineux du ciel. C'est cette floconneuse aquarelle que fixaient
les yeux de la jeune fille, tandis que ses narines palpitantes humaient
les senteurs du jardin. La douceur merveilleuse du climat y faisait
éclater à la fois toutes les sèves sans souci des saisons, et de la
floraison simultanée des bougainvillias, des orangers, des oeillets et
des clématites, montaient des fragrances de vanille, d'encens et de
miel.
La jeune fille, dans un bien-être inconscient, y respirait d'une narine
avide, néanmoins étourdie.
Elle s'était même un peu assoupie. «Et le docteur, disait-elle d'une
voix distraite, il a apporté des fleurs?--Comme toujours, tu le
demandes?--Fais voir.--Tu les verras en bas, pas dans ta chambre, tu
sais. Celles du jardin ne te suffisent pas? l'air en est
imprégné.--Soit, quelles fleurs est-ce?--Des roses blanches et rouges,
mais splendides.--Ah! toujours des roses, traînait la voix lassée de la
malade.» Ellen avait dit cela du même ton que toujours du soleil.
Il y eut un silence, la malade était tombée dans sa torpeur. Lady
Horneby ne pouvait s'habituer à ces somnolences, elles l'effrayaient;
elle prenait sur une commode le vaporisateur rempli d'extrait
d'eucalyptus et le faisait manoeuvrer, essayant d'éveiller un peu
l'atmosphère alourdie de parfums de la pièce. Ellen suivait ses
mouvements, l'oeil embusqué sous la frange de ses cils. «Maman!
faisait-elle de sa voix d'enfant gâtée, je n'entends pas la guitare de
Marius, ce matin.--Il est allé à Toulon, mon enfant.--Ah!» Et ce fut
tout.
Marius Ayrargues était le neveu de la propriétaire des dames Horneby, le
neveu chéri et choyé de la vieille Mme Ayrargues, veuve de M. Théodore
Ayrargues, employé de la Mairie, propriétaire de la villa Soleil et de
quelques autres immeubles à Hyères.
L'été, Mme Ayrargues habitait avec son neveu la villa qu'elle louait
l'hiver; la location faite, elle se retirait dans un petit logement
hâtivement bâti au bout du jardin, la cuisine demeurait commune. Lady
Horneby s'applaudissait maintenant de cette complication qui l'avait
effarée dans les premiers temps; la vieille Mme Ayrargues cuisinait de
merveilleux plats du pays, dont la haute saveur avait souvent réveillé
l'appétit hésitant d'Ellen. La complaisance de Mme Ayrargues était sans
limite, elle s'était mise à l'entière disposition de ses locataires,
leur avait fourni des domestiques du pays, les surveillait, les
dirigeant au besoin pendant que lady Horneby était retenue près de sa
fille; la cuisinière Aliette et Mme Ayrargues faisaient ensemble le
marché, la table des Anglaises y gagnait. Brigitte, la femme de chambre
de ces dames, était la seule à s'offusquer de tant de privautés, elle
trouvait la vieille Ayrargues un peu familière. Lady Horneby, elle, s'en
amusait; les allures trotte-menu de souris grise et la volubilité de Mme
Ayrargues enchantaient Ellen.
Marius Ayrargues avait vingt-quatre ans, c'était l'idole et la seule
passion de sa tante. Marius Ayrargues sortait du 7e alpin; il avait fait
son service à Antibes, il en avait rapporté les galons de sous-officier
et un goût inné pour la paresse; la faiblesse de sa tante l'y
encourageait. C'était un garçon trapu, mais aux attaches fines; la race
maure, si longtemps maîtresse absolue du pays, avait laissé en lui de
profondes empreintes. Des Sarrasins, dont il était évidemment un
lointain descendant, Marius Ayrargues avait le teint mat et ambré, le
nez busqué aux narines sensuelles, les dents aiguës et blanches dans une
bouche épaisse et le poil noir, dru et luisant: il en avait surtout la
souplesse d'attitudes et les gestes enveloppants. Une langueur
caressante y contrastait avec l'extraordinaire agilité de ses mains, le
regard seul était chez lui bien provençal. Il roulait, sous des
paupières long cillées de noir, des prunelles d'un bleu de nuit, des
vrais yeux de Grec marseillais. Marius, intuitif et roublard comme tous
ceux de sa race, jouait merveilleusement de ses yeux. Grâce à eux, il
obtenait tout de sa tante.
Marius Ayrargues ne faisait rien. Depuis sa sortie du régiment, il
attendait un emploi dans les Assurances qu'on lui avait promis, à Toulon
ou à Marseille. En attendant, il battait les cartes dans les cafés de la
ville neuve, allait au Casino le soir ou, assis sur une chaise de la
cuisine, jouait indolemment de la guitare. De temps en temps, il allait
à Toulon, pour y voir si la place venait, mais la place ne venait pas.
On lui en proposait bien une à Lyon, mais sa tante ne voulait pas le
laisser partir si loin, et Marius était bien forcé de reprendre sa
manille au café du Commerce et les habaneras qu'il grattait vaguement
sur les cordes de sa guitare... Le meilleur garçon du monde au
demeurant. C'est ce Sarrasin mâtiné de Provençal, que ces dames Horneby
avaient rencontré à leur première visite à la villa Soleil. Assis sur
une chaise de la cuisine, avec, sur ses genoux, son éternelle guitare, à
leur entrée, le Sarrasin ne s'était même pas levé. Il en montait tant,
de ces Anglaises et de ces Américaines qui venaient visiter la villa et
ne la louaient pas, mais la vue de miss Ellen, toute blonde et toute
blanche dans un long manteau de drap blanc, avait éveillé le regard de
Marius; et du bleu profond de ses prunelles tout le clair-obscur de la
cuisine avait été soudain illuminé. «Handsome», avait dit simplement
miss Ellen, avec la même intonation qu'elle eût eue devant un bronze de
Musée ou un jeune tigre du jardin zoologique de Cimiez.
Maintenant, Marius Ayrargues et la jeune Anglaise étaient bons amis; le
Sarrasin s'était apprivoisé et la Saxonne était un peu descendue de son
piédestal, mais néanmoins un mutuel dédain persistait entre eux,
marquant la différence des races. Pour la fille de lady Horneby, le beau
Hyérois n'était rien de plus qu'un joli bibelot d'art, un bibelot vivant
qui cadrait bien avec le ciel et le climat du pays. Il meublait, animait
un peu la tristesse de la maison. Marius, lui, avait de la pitié, mais
une pitié méprisante, pour cette anémie et cette maigreur; sa santé
vigoureuse avait la peur de la maladie; pour rien au monde il n'eût
touché les lèvres de cette poitrinaire, mais il admirait le luxe de ses
robes, les dentelles de ses peignoirs et la soie claire de ses dessous.
Marius, en bon méridional, avait le culte et le respect de l'argent: ces
dames Horneby représentaient la richesse. La malade aimait les vagues
bourdonnements dont la guitare du jeune homme emplissait la maison;
parfois il lui arrivait de descendre au jardin et de lui demander de
jouer pour elle quelques-uns de ses airs d'Espagne. Marius, flatté,
s'asseyait sur un pliant auprès de la guérite d'osier où s'était
installée l'Anglaise. Il prenait une pose abandonnée et, mettant en
valeur sa main qu'il savait belle, il jouait avec toute sa petite âme
futile et musicienne, en veloutant des oeillades et se cambrant d'un air
avantageux. Ses simagrées amusaient énormément la mère et la fille,
elles émotionnaient la tante, qui, remplie de vagues espérances, pensait
in petto: si la petite pouvait s'éprendre de Marius! Le Hyérois
apportait presque journellement des fleurs à ces dames; elles sont pour
rien au marché d'Hyères, et puis Marius avait tant de jardiniers parmi
ses amis. Le jour des Rois, qui est une grande fête en Angleterre, Mme
Horneby, pour distraire Ellen, avait prié Mme Ayrargues et son neveu à
sa table, le docteur Didier était du dîner. Au dessert, on avait tiré
les Rois, la fève était échue à Marius. Un caprice du pâtissier avait
remplacé la fève par une bague; rouge de cette allusion, Marius n'avait
pas osé prendre pour reine miss Ellen, il avait offert la royauté à lady
Horneby: cet incident avait fait tressaillir Mme Ayrargues. Pour elle,
il y avait dans la villa Soleil comme une atmosphère de fiançailles.
Ellen s'était de nouveau assoupie, lady Horneby se penchait sur la jeune
fille, ramenait sur cette poitrine les couvertures un peu dérangées et
regagnait la porte sur la pointe des pieds. Elle descendait au
rez-de-chaussée.