le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses
reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient
fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en
Pierrot.
--Où est-il? disait-il à Tristemplète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.
--Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit
Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre
père, il est allé délivrer sa fiancée.
--Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire
que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je
suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue.
Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.
Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal.
--Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il.
Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans
la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête,
les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux
envoyés du schah de Perse.
--Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et
la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon
fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en
fera qu'une bouchée.
--Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et
des exploits du prince Horribilis. Il paraît qu'il a été vaillamment
secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable.
--Qui? Pierrot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela
dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges.
Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de
ces gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par
Pierrot! Ah! ah! ah!
Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats.
--Majesté, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince
Horribilis.
--Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais guère,
puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis
six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des
nouvelles que je vais recevoir.
Tristemplète s'avança d'un air modeste.
--Eh bien! dit Vantripan, où sont tes dépêches?
--Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul.
--A moi seul? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tous. Il n'y a
personne de trop ici.
--Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le
départ du grand connétable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi
jusqu'aux portes de Kraktaktah.
--Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros
Vantripan.
--Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont
tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le
départ du grand connétable.
--Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez étrillés,
j'imagine?
--Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du
prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés.
--Quels ordres?
--A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur
nous au galop, le prince a crié: «En avant!» Malheureusement, comme, je
ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au
moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: «En avant!
retournons en Chine.» Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le
prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la
grande muraille, où il attend vos ordres souverains.
--Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se
faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?
--Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et
deux cent mille le troisième.
--En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien
employés! Quelle activité! C'était bien la peine de faire destituer ce
pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:
Mardi, mercredi, jeudi,
Sont trois jours de la semaine.
Je m'assemblai le mardi,
Mercredi je fus en plaine;
Je fus battu le jeudi.
Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez
les Tartares?
--Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.
--Horribilis est un sot.
--Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.
--Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes
ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des
conseils.
--Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous à la tête de
l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et....
--Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi.
--Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les
hommes en état de porter les armes.
--Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à
frire. Imbécile, va!
--Sire, dit un troisième, faites semer des chausse-trapes sur toutes les
routes pour arrêter la cavalerie tartare.
--Bon! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront
dans les chausse-trapes. Triple butor!
--Majesté, dit un quatrième, si l'on substituait des piéges à loups aux
chausse-trapes?
--Grand innocent! dit le roi.
--Sire, dit un cinquième, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?
--Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je
crois, de leur couper franchement le cou.
Chacun proposa son moyen.
--Vous êtes tous des ânes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il,
s'adressant à Tristemplète, qu'est-ce que tu proposes?
--Sire, rappelez Pierrot.
--Ah! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan.
Mais où est Pierrot?
--Sire, il est parti.
--Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!
--Sire, dit modestement Tristemplète, si Votre Majesté veut me donner
ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.
--Tu les as, dit Vantripan.
Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à
propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes
parts avec sa fiancée.
La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et
recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la
crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les
diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes
sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer.
Sur ces entrefaites, Tristemplète entra dans la cour.
--Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval.
--Me voilà! dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me
veut-on?
A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses bras.
--Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.
--Oui, mes affaires....
--C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu
définitivement parmi nous?
--Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace.
--Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort: l'enfer
n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous
menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?
--Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplète. Je viens ici pour
affaire sérieuse. Où est Pierrot?
--Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres!
--Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant!
--Ah bah! et pourquoi?
--Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.
--Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth: il m'a rossé, il a tué ou
blessé plus de soixante de mes soldats; je n'ai dû la vie qu'à mon
casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il
périra.
--Il vivra, dit Tristemplète.
--Il périra!
--Il vivra!!
--Il périra!!!
A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre.
--Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon;
au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet
anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'éternelle
destruction, obéis, Belzébuth; éteins ces flammes.
Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à
l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os.
--Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien.
--Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore.
--Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.
--Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmènerai avec moi ma
fiancée et sa mère.
--Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète.
Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut
sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie
nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les rangs des
diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés
sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine
disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil
homme! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en
montrant à Belzébuth son filleul:
--Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.
Le farouche Belzébuth grinçait des dents en voyant sa proie lui
échapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forçait à l'obéissance;
car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le
conduire à sa perte, l'homme, à son tour, par un privilége divin, peut
enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens
magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à
cause des inconvénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la
sûreté des États, mais réelle et que cultivent encore dans la solitude
quelques sages ignorés. Un jour, peut-être, il me sera permis de vous en
dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne
sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés
par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et
pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y
a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne
parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de
la nature.
I
Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth,
le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait
suivis, où il voulait le conduire.
--A la cour du roi, dit Tristemplète; et il lui apprit ce que vous savez
déjà, et le besoin qu'on avait de ses services.
--Cela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre
pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu
prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce
ne sera qu'un méchant homme de moins.
--Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?
--Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me
séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses
dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous.
--Voilà une raison raisonnable, dit la fée; mais rassure-toi, je me
charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur
t'appelle.
--Mais... dit Pierrot.
--Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver
ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons à être heureux.
--Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.
Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques
secondes plus tard, il était auprès de Vantripan.
Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée,
son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son
royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut
saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot,
qui avait le coeur tendre, fut si ému de cet accueil qu'il se sentait
lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer,
se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir
sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blessée au coeur par les dédains
de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en
larmes.
--Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau
qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout
va de travers. Tu sais ce qui est arrivé?
--Je le sais, dit Pierrot.
--Hélas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le
commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve,
et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est
réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en
fuite les Tartares, tu couperas le cou à Kabardantès, tu feras la
conquête de Kraktaktah et de l'empire des îles Inconnues, et....
--Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette
confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté.
--Non, voilà tout, pour le moment.
--Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté.
Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la
princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.
Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et
même, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de
l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour lui dire une
pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus
forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était
d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne
pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à contre-coeur
et arriva dans l'appartement de Bandoline.
Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de
s'asseoir à côté d'elle. Il hésitait un peu, pressé comme il l'était de
partir et d'échapper à une corvée assez désagréable.
--Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai à vous dire ne vous
retiendra pas longtemps.
Il obéit.
--Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je
moins belle qu'autrefois?
--Vous êtes toujours la reine de Beauté, répondit Pierrot en détournant
les yeux.
--Vous ai-je fait du tort?
--Aucun, dit Pierrot.
--Ou parce que je suis fille de roi?
--Non, dit Pierrot.
--Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser?
Le pauvre Pierrot était à la torture.
--On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.
Grande et triste vérité! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin,
elle se leva et lui dit:
--Vous aimez une autre femme?
--Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.
--Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit,
ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot,
souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère.
A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et
se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et
alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à
cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: _Jesu,
Maria_, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait
jamais autrement.
Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le
combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps.
Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux
dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de
Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan;
l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient,
grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux
heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes
très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères
se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et
vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents
lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de
leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès
nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences
qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique
Chaldée!
Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur
grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par
la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à
Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin,
vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans
s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la
muraille:
--C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot
n'y est pas.
A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa
contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent,
et en quelques minutes parurent sur le parapet.
Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé
qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour
lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se
tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la
fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait
que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.
Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et
fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares
se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent
et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des
cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de
bataille.
Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour
l'_Iliade_. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans
armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des
Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta
l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre
valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que
ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux.
--En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.
A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et,
voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.
--En avant! cria une seconde fois Pierrot.
A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui
soutinrent le choc de pied ferme.
--En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les
rangs des Tartares.
A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa
attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les
fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en
sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni
jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et
Pierrot.
Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient
pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les
Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes
les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée
dans le camp des Tartares.
Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de
leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré
de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa
masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à
lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde,
qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des
Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un
moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à
face avec Kabardantès.
L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et
personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il
pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot
fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par
la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un
courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme
et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la
bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda
Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.
Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber
sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le
tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur
la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès
fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le
crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux
coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va
tomber.
A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la
fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve
d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est
terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires
dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un
ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se
découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et
toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme.
Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de
Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il
chercha quelque arme nouvelle.
Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras,
mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et
saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur
Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.
Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le
dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce
cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa
lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que
rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot;
celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur
le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même
précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec
un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des
deux armées.
A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux
combattants.
Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus
robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.
Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta
de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa
base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une
chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres,
mais de sa poitrine.
Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et
prit son parti sur-le-champ.
Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et
l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra
jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort.
Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient
tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que
fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je
n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez
les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un
long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.
--Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts.
Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses
compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt.
Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta
gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette
courte trêve en une longue et solide paix.