Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet

étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui

commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des

informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa

huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps,

conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et

l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour,

fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa

mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle

était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité

était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est

supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les

esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres

diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au

secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de

Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là,

était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première

nouvelle dont on salua son arrivée.

--Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction,

l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce

fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle

ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin.

Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois

cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons

en paix.

En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout

desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre

des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles

crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une

de l'autre en frémissant.

--C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.

A cette voix si connue, elles coururent à la porte, et, dans le premier

transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassèrent

tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientôt en

tristesse.

--Quel malheur! dit la mère, de vous voir ici prisonnier! Nous ne

comptions que sur vous et sur la bonne fée Aurore.

--Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'étais, madame, près de vous

combien la prison serait douce! (Il parlait à la mère, et ses yeux

étaient tournés vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais

je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volonté et pour vous

délivrer.

En même temps il leur raconta par quelle ruse il était arrivé jusqu'à

elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un

long récit, mêlé de protestations d'amitié, de dévouement, de fidélité à

toute épreuve. Il montra à Rosine l'anneau constellé qu'il portait au

doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fée le lui avait

donné. Enfin, je ne sais s'il était éloquent, ni à quelle école il avait

appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'après-midi

jusqu'à trois heures du matin dura son discours, et après douze heures

de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnières de

l'écouter.

Cependant, quand trois heures sonnèrent, la mère fit signe à Pierrot

qu'il était temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta à l'étage

supérieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la

plate-forme de la tour et se mit à contempler les étoiles.

Toute la voûte du ciel était constellée, et Pierrot se livra à de

profondes méditations. Au fond, malgré son inébranlable courage, il

n'était pas rassuré sur le succès de son expédition.

--Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en

tirer.

Comme il réfléchissait à la situation, il aperçut en face de lui l'un

des esprits infernaux qui étaient en sentinelle sur la muraille

extérieure du château. Ce démon, qui était d'une taille gigantesque, le

regardait d'un air moqueur.

--Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protége les dames

persécutées; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.

--Peut-être, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.

--Les oreilles! à moi! dit le démon furieux.

Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de

long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses

gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à

lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de

parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié

chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa

les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le

chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital.

Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui

sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de

lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous

avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant

longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits

de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du

vieux Milton.

«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des

coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent

tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à

l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs

adversaires.»

Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant,

lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda

à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience,

l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère

n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent

rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène

déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de

pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour

elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait.

Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie

de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec

ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna

enfin le signal de l'attaque.

Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les

armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour

enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves

s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait

prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola

en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot

armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour.

L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et

l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux

démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa

poitrine, et sa poitrine dans son ventre.

A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la

place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle

contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec

laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la

porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour,

superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines

gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves.

--Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter!

Et il fit un pas vers Pierrot.

--O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.

A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête

de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout,

excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière.

Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats

reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet

effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot.

Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour,

renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui

arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête.

Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même,

et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui

destinait.

L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte

de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille

désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était

point passé; il n'avait que changé de forme.

«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en

cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme

contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant,

enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se

bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire,

le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec

humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait

seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains

de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien

ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le

savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et

l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout.

Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni

les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice,

pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au

combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.»

O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit

l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est

à vous.

Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une

lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous

trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du

bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes

choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur

supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce

qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore

celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces

vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme

pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la

Divinité.

II

Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes.

C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le

sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine

et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel

assaut.

Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le

mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus,

comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car

les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique,

s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées.

Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le

pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri

de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le

château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit,

eût été victime des esprits infernaux.

Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du

nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les

forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi

d'un désespoir sublime.

--Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi

périr, mais sauve Rosine et sa mère!

Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait

partout autour d'elle.

--Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec

toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de

Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.

--Courage, amis, Pierrot est à nous!

Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme,

Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita

dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps

ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour

frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs

têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une

cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient

le pavé de la cour.

Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses

innocentes prières.

--O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi.

Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait

l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à

l'enfer même!

Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles

victimes.

--Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous

n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste.

Brûlons Pierrot dans sa tour.

Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y

mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont

ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et

montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le

courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.

Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il

faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis

qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de

laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous

parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir.

VI

SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT

OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS

PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.--FIN DE

L'HISTOIRE DE PIERROT.

Vous avez sans doute entendu parler de la célèbre ville de Kraktaktah.

Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la

carte des îles Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir

de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre

de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes

concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le

plan:

[Illustration]

Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues,

dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans

un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les

chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où

logeait pêle-mêle et couchait sur la paille toute la famille du

propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était

assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour

chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se

faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et

les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens

délicats et désoeuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses

mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à

celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette

avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages

dont on s'encombre aujourd'hui dès qu'on veut aller en voyage.

Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le

désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette

description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un

hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui

cherchent à plaire à leurs lecteurs plutôt qu'à les instruire.

Alcofribas, mes amis, n'était pas de ce caractère. C'était un vieux

magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité

beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout

de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure,

elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que

ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui

est tout à fait indifférent.

Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et

pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires

publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle

qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dominait de là tout le

pays, s'écria: Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on

distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.

On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à

ce qu'ils ramèneraient un immense butin, la Chine étant le plus riche et

le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils

revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mêmes perdu leurs

bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant

défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient

à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état.

Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou

leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait

s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs

de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou sur-le-champ à tous ceux

qui ne garderaient pas un silence absolu.

En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des

poissons.

Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis.

Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous

les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux,

chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de l'homme était rentré dans

les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom

répandait partout, envoya sommer la place de se rendre.

A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les

deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit

sans vouloir le lâcher:

--Va dire à ton maître que je l'appelle en combat singulier.

--J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber

à terre.

--Attends donc, tu es bien pressé... Dans quels termes lui diras-tu

cela?

--Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire.

--Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel.

--Seigneur, je vous supplie....

--Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime

comme le premier _pékin_ venu?

--Seigneur, je ne le crois pas, mais....

--Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah.

--Seigneur, je le vois bien, mais....

--Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en

rien à Aristote.

--Seigneur....

--Ni dans les lettres,

--Seigneur....

--Ni dans les sciences,

--Seigneur....

--Ni dans l'histoire naturelle,

--Seigneur....

--Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.

--Majesté...

--Et que j'ai bien profité de ses leçons.

--Grand empereur....

--Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment

tu t'en tireras.

--Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le

moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber à terre.

--En effet, dit Kabardantès, tes oreilles tiennent à mes mains plus qu'à

ta tête.

A ces mots, le Chinois retomba lourdement à terre. Ses oreilles étaient

restées aux mains de Kabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya

de s'enfuir; mais le Tartare le retint:

--Rédige, lui dit-il.

--Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obéir. Daignez me

faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure.

--En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant.

Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles

du Chinois, ou plutôt la place où elles avaient été. Le malheureux

poussait des cris affreux, mais il fut forcé de subir cette opération.

--Maintenant, dit Kabardantès, as-tu l'esprit bien présent et la pleine

possession de tes facultés?

--Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque

mystification nouvelle.

--Eh bien, écris: «Chien de Pierrot...» Qu'as-tu à me regarder comme un

imbécile?

--Majesté, dit le Chinois, Pierrot n'est plus à l'armée.

--Vraiment!

--Oui, Majesté.

--Et depuis quand?

--Depuis le jour de votre....

Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression.

--De ma fuite?

--Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de

Kraktaktah.

--Est-ce qu'il est mort?

--Non, il a été destitué.

--Pierrot destitué! Qui le remplace?

--Le prince Horribilis, sire.

--Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à

présent. Va, pars, cours, vole.

Et se tournant vers les principaux officiers:

--Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.

Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et

se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien

moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou

brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des

sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et

vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès.

Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la

grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps

d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient

déjà loin.

Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans

la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval

formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou

plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient

à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la

sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer

Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.

--Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons

après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un

bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui

remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de

la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers

Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il

maintenant du côté de la Chine?

Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe

sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne

l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur,

ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres

hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance

derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son

état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des

Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes.

Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les

ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.

Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait

prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille

Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de

l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les

remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès,

voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares,

épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent

l'attaque au lendemain.

Il y a un proverbe qui dit: «Ne remettez jamais à demain ce que vous

pouvez faire aujourd'hui.» Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en

cette occasion.

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 10 / 12 段