n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme
je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité.
A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte
et la douleur la suffoquaient.
--O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si
longtemps!
Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son
appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares;
Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare
pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des
gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.
--Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il
deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé?
Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa
rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à
Pierrot.
Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de
notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir
convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y
parvenir.
--Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insulté la majesté royale, tu as
dédaigné ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il
sur-le-champ en voyant étinceler les yeux de Pierrot) je me contente de
te bannir de ma présence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand connétable,
ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court,
entends-tu bien? c'est-à-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai
nourri de mon pain, abreuvé de mon vin, que j'ai caressé et réchauffé
dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son
bienfaiteur. Va-t'en.
--Sire!... commença Pierrot.
--Va-t'en, va-t'en!
--Sire....
--Va-t'en! Je ne veux plus te voir.
--Sire....
--Je ne veux plus entendre parler de toi.
--Sire....
--Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans
ma capitale, ou je te fais empaler.
--Halte-là, Majesté! cria Pierrot à bout de patience. Je regrette que
vous me renvoyiez après que je vous ai si bien et si fidèlement servi;
mais s'il vous est permis d'être ingrat, il ne vous est pas permis de
m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre
Majesté aurait depuis longtemps rejoint ses ancêtres dans la tombe. Je
garde un souvenir trop récent de vos bienfaits et de la confiance que
vous aviez en moi pour répondre avec colère à une menace que vous
regretterez, sans doute, que vous regrettez déjà, j'en suis sûr; mais si
quelqu'un osait mettre cette menace à exécution, sire, je tirerais du
fourreau, pour ma défense, ce sabre que j'ai si souvent tiré pour la
vôtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunément.
A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrépide que tous les
assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'écarta
avec respect, et il rentra dans sa maison.
Quand il fut parti, Vantripan respira. La fière contenance de Pierrot
lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en
plaisanterie ses dernières paroles, les courtisans firent quelques
efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son
ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.
--Voilà ce que c'est, dit-il, que de mal digérer. On ne sait ce qu'on
dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parlé.
Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne fût pas un fort habile homme,
il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou
bien digéré, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil.
«Trop gratter cuit, trop parler nuit,» dit le proverbe.
En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus à ses emplois perdus, à la
colère du roi Vantripan, à la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni à qui
que ce soit; il ne pensait qu'à la grande expédition qu'il allait
entreprendre pour délivrer sa Rosine bien-aimée. Il donna quelques
heures à Fendlair pour se reposer, et, congédiant ses pages et ses
domestiques avec un présent proportionné aux services de chacun, il
partit dès le lendemain. Dès qu'il fut hors des portes de la ville, il
se sentit si heureux, il était si sûr de délivrer Rosine, et, après
l'avoir délivrée, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et
bâtissait mille châteaux en Espagne dont la seule idée lui promettait
plus de bonheur que la réalité peut-être n'en pouvait donner.
--Malgré ma disgrâce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter
une ferme magnifique, toute semblable à celle de Rosine, mais beaucoup
plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai bâtir une
belle maison, à mi-côte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui
est plus gai. Elle aura deux façades, dont l'une sera tournée à l'orient
et l'autre à l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se
lève et quand il se couche. Elle sera partagée en deux corps de logis de
grandeur égale, dont l'un pour la cuisine, la salle à manger, l'office,
le cellier et l'appartement de la fée Aurore; l'autre....
A ces mots, il fut interrompu dans son agréable rêverie par un coup
léger qu'une main amie lui frappa sur l'épaule. Il se retourna et
reconnut avec joie la fée Aurore.
--Eh bien, dit-elle, où donc vas-tu ce matin?
--Je vais chercher Rosine, dit-il.
Et il fit à la bonne fée le récit de sa séparation d'avec le roi
Vantripan. Elle se mit à rire.
--Console-toi, dit-elle, il aura bientôt besoin de tes services, et il
te rappellera.
--Je suis tout consolé, répliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler
jamais.
--C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?
--Oui, marraine.
--Où?
Pierrot se gratta le front avec embarras.
--Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fée. Cette audace
confiante me plaît, mais....
--_Audaces fortuna juvat_, dit sentencieusement Pierrot.
--Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mêmes un grain de
prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide
et te conduire à ce château invisible qui tient enfermée la plus belle
de toutes les Rosines de ce monde?
--Assurément, dit Pierrot.
--Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.
--O marraine!
--Point du tout. J'ai affaire.
--Hélas! dit le désolé Pierrot, je n'ai donc plus qu'à mourir.
--Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avancé? Rosine en sera-elle
plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra épouser un
autre que toi.
--Hélas! dit Pierrot, je vais donc me résigner et vivre.
--Oui, mon garçon, résigne-toi.
--Mais à une condition, marraine.
--Laquelle?
--C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'à cette forteresse
invisible.
--Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis pressée.
Pierrot tira son poignard d'un air tragique.
--Puisque le cas est si grave, dit la fée en riant, ouvre les yeux,
badaud, et regarde.
Sans le savoir, Pierrot était juste devant le pont-levis. La fée Aurore,
en le touchant de sa baguette, lui avait donné la faculté qu'elle avait
elle-même de voir ce qui est invisible de sa nature.
Le château devant lequel s'étaient arrêtés les deux voyageurs était
recouvert d'acier poli qui réfléchissait les feux du soleil. Son
architecture était admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure
aisément qu'elle devait être, puisque l'architecte était le démon
lui-même. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter à la hauteur
des murailles, à la solidité des grilles et des verrous, à la profondeur
des fossés, au fond desquels coulait une rivière enchantée qui faisait
le tour du château; elle coulait continuellement, quoiqu'elle fût
circulaire et qu'elle n'eût par conséquent ni source, ni embouchure.
Elle avait l'air d'un chien de garde plutôt que d'une rivière, et elle
en remplissait les fonctions. Sa profondeur était immense, sa largeur
prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il était
impossible d'y mettre le pied sans être cuit tout vif. Au-dessus de la
surface de l'eau, les murailles extérieures s'élevaient à une hauteur de
six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur à leur base.
Au sommet était un large parapet semé, de distance en distance, de tours
d'une élévation double de celle des murailles. Chaque tour servait
d'habitation et de corps de garde à cent esprits infernaux qui se
partageaient la garde par moitié, et qui se relevaient toutes les
vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espèce. D'autres
génies malfaisants occupaient l'intérieur du château et en faisaient le
service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui
repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de
gazon, point d'animaux vivants. En face du château s'étendait une chaîne
de collines granitiques nues, sombres et stériles, sur lesquelles
soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chaîne qui suivait presque
les contours de l'enceinte du château, avait une forme semi-circulaire,
et ses deux extrémités n'étaient séparées que par un défilé assez étroit
qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient
s'élevaient presque perpendiculairement et ne laissaient à l'homme aucun
moyen de les gravir avec les pieds et les mains.
En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut
ébranlée.
--Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de démons?
--As-tu peur? lui dit la fée Aurore.
--De ne pas réussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir
si je ne puis la délivrer. Je ne veux vivre que pour elle.
--Ainsi, tu es bien résolu à tout tenter?
--Jusqu'à l'impossible, oui, marraine.
--Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon,
mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales
contre les mauvais génies.
A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit
pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait
ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce
humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il
était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son
ouvrage.
--Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour
Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: _Dieu et ta dame_,
c'est la devise des anciens chevaliers.
Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu.
Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si
bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la
pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les
chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je
n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était;
ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette
objection.
«Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans
fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties
dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là
pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais
ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui
est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera
pas.»
Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour
moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.
Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du
château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne
trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu
affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au
présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec
succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes
aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde,
viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut
d'essayer la ruse.
Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une
vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant
sur un grand bâton, il frappa à la porte du château.
A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait
l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire.
--Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens
pas nous importuner.
--Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au
pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre.
Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo,
c'est ce qui le perd. A ces mots: _Je n'ai plus que quelques jours à
vivre_, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer
une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux
qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de
clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra
lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda
l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait
d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant
de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le
château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner.
Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près
de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général
assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le
diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait
déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui.
Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa
vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et
lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier,
alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot,
profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha
subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un
énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les
joues.
--Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin
perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier;
je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les
chercher à la cave.
--Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de
vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.
--Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse,
je vais chercher du vin; continuez de manger.
Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout
entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil.
Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.
--Eh bien! où est le jambon? dit-il.
--Hélas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de
manger sans vous?
--Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!
A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le péché mortel de manger
de la viande le vendredi, il leva sur lui son bâton, en disant:
--Çà, qu'on me suive!
--Où donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.
--Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et
féroce.
--Eh! mon bon seigneur, je pense être chez d'honnêtes gens et de dignes
chrétiens.
--Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le château de Belzébuth,
mon ami, j'en suis le gardien.
--Hélas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?
--Tu as mangé du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.
Et il le saisit par son capuchon.
--Où me menez-vous? dit Pierrot.
--Dans l'antre de mon souverain maître, où tu auras le temps de pleurer
ta gourmandise pendant l'éternité.
Il l'entraînait de force; mais Pierrot se dégagea.
--Ah! traître, dit-il, c'est là l'hospitalité que tu m'offres! Je te
connaissais, perfide, et je me suis défié de toi. Je n'ai mangé que du
pain.
--Pécaïre! dit le gardien.
En même temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un
homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bénie par la fille
du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il
l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son
anneau constellé, qui représente la figure du roi des génies, ce qui est
une barrière infranchissable pour les démons.
--Reste là, dit-il, hôte perfide, jusqu'à ce que je vienne moi-même te
délivrer.
Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte
dans le château.
Personne ne s'étonna de le voir et ne lui fit de questions. Les démons,
parmi beaucoup de vices et de défauts, n'ont pas celui de la curiosité:
celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils étaient d'ailleurs
habitués à voir rentrer leurs camarades vêtus d'habits vénérables
lorsqu'ils revenaient d'expéditions lointaines. Pierrot passa donc pour
un des leurs.
Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.
--D'où viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.
--De faire un tour de promenade, où je me suis fort amusé; mais j'ai
froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prépares?
--Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzébuth et de toute sa cour,
qui dîne avec lui aujourd'hui.
--Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien.
Qu'est-ce qui cuit là dans ce pot-au-feu?
--C'est un gros financier, dit dédaigneusement le marmiton.
--Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.
Une vapeur succulente de bouilli se répandit aussitôt dans toute la
cuisine.
--Hélas! hélas! disait le pauvre financier, après avoir si souvent, si
longtemps et si bien dîné, je sers à mon tour de pâture à ces drôles.
--Qu'appelles-tu ces drôles? dit le marmiton en colère.
--Toi et les tiens, répliqua le financier.
Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme
pour s'assurer que le bouilli était assez cuit.
--Malheur à moi! cria le financier, il m'a percé les reins.
--Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse là ce pauvre
homme et ne le tourmente pas inutilement.
--Tu en as compassion? dit le marmiton étonné; tu es donc un faux frère?
--Moi, un faux frère! dit Pierrot indigné. Tu ne me connais guère. Je
vois bien le bouilli, où sont les entrées? ajouta-t-il pour changer de
conversation.
--Les entrées sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en
lécher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite
marquise en fricassée, tendre comme la rosée du matin, et que je vais
mettre à une sauce dont tu n'as pas d'idée, mon pauvre ami; car tu ne
parais pas avoir beaucoup fréquenté la haute société ni la haute
cuisine.
--Hélas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi,
d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu
dois être fort en faveur, étant si habile cuisinier?
--Moi? dit le marmiton d'un air dégagé, je m'en soucie comme de cela, et
il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzébuth
tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.
Et, tournant sur lui-même, il mit ses mains dans ses poches et fit deux
ou trois pas en levant le pied jusqu'à la hauteur de son nez.
Pierrot paraissait ébloui et stupéfait. Il fit encore quelques questions
au marmiton, auxquelles celui-ci répondit d'un ton de protection
bienveillante.
--Tu vois donc bien souvent Belzébuth? ajouta-t-il.
--Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son café le matin.
--Te parle-t-il souvent?
--Tous les jours.
--Mais qu'est-ce qu'il te dit?
--Il me dit: «Ote-toi de là, imbécile!»
--Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est guère la peine de le voir de si près, si
tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.
--C'est égal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les
miettes d'un roi valent mieux que le rôti d'un pauvre diable.--A
propos de rôti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit là
devant le feu?
--Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu
pas? on l'a rapporté hier, tout saignant, du marché. Il venait d'être
fraîchement poignardé par son frère.
--Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rôti.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;
Va-t'en voir s'ils viennent,
chanta le marmiton d'une voix de fausset.
La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton
continuait sa besogne, préparant des fritures de jeunes filles, piquant
avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'épicier qui avait
vendu du sucre à faux poids et de l'ocre pour du café. Notre ami
s'introduisit peu à peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il
pourrait en tirer des renseignements précieux.
En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mère étaient enfermées
dans une tour située à l'angle du château, et qu'on leur portait tous
les jours de la nourriture.
--Mais elles ne touchent à rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il
faut que le chagrin leur ait coupé l'appétit, ou que quelqu'un leur
apporte secrètement des provisions par le chemin des airs, car elles
sont déjà enfermées depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.
--Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.
--Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton.
N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corvées? Chienne
d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance là-haut, je
suis réduit à lécher le fond des casseroles.
--Je te plains, dit Pierrot.
--Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que,
je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrassé de ces pimbêches qui me font
la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme
les autres. Cela m'est défendu par ordre supérieur.
--Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore.
--Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces
péronnelles.
A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes,
rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et
son poil roussi.
--Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!
Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus
leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le
marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais
comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de
rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait
de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant
désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira
son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le
ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et
l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses
confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un
déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita.
Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette
scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en
retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le
combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit
le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête
baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore;
le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du
chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la
mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous
les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait
frapper, ami ou ennemi.
Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains
un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le
faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des
diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin
continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte,
et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de
l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le
poursuivait ou non.