De son côté, Pierrot suivait de l'oeil les progrès de ce travail. Il fit

secrètement creuser le terrain sous l'immense amas de matériaux entassés

par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une

solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans

ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds.

En même temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit

construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui

séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la

cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En même

temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser

ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas

d'attaque.

Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et

d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait

d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable.

--A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot.

--A l'huile, répondit celui-ci.

A ce souvenir, l'empereur des îles Inconnues fut transporté de fureur et

donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares à cheval (car les

autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot)

s'ébranlèrent en même temps et coururent au grand galop sur l'esplanade

qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose:

tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et

ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris affreux,

jetèrent la terreur dans l'âme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et

donna le signal de la retraite. Ils se retirèrent en bon ordre au moyen

des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare, qui,

s'échauffant à cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment

où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les

ponts-levis.

Aucun Tartare ne soupçonnait le piége, Pierrot ayant caché ses travaux

au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui

semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois.

Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent

jetées dans le fossé antérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés

lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la

voix moqueuse de Pierrot leur crier:

--Au bout du fossé, la culbute.

Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de

la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir

contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps,

restèrent sur le bord et regardèrent tristement le sort de leurs

camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd

de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les

chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs

propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur

eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas

tués du premier coup.

Au milieu de ce désastre, l'âme sensible de Pierrot fut saisie de

compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui

se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s'ils

voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des

cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un: on les envoya dans

l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à

cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient

mieux que personne.

Un seul refusa de se rendre: c'était Kabardantès lui-même. Il était

tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était

invulnérable et que ses os étaient faits d'une manière plus dure que le

fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant

tomber successivement sur sa tête toute l'avant-garde de son armée.

--Scélérat, cria-t-il à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me

tends des piéges.

--Comme à une bête féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bête que

féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je

n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire; mais sois sûr

que cela se retrouvera.

Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les

comprenait sans qu'il eût besoin de parler. Il ne craignait pas de

risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement

après sa mort. Il n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis,

et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et

par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. Il aurait

donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre eût été terminée et

que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef;

mais il fallait d'abord battre les Tartares si complétement qu'ils

n'osassent plus revenir en Chine.

Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord

étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades,

cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord de la muraille,

ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave

Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de

Kabardantès, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et

ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet ordre, Pierrot

s'avança sur le parapet du rempart, et dit:

--Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de

faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre

courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix,

les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyez-moi, une

bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.

--Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas

avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos

camarades.

En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot.

Celui-ci fut blessé légèrement à la main.

--Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes!

Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers

(car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux

d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets),

approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait

avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit

entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille

intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut

ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par

l'explosion, fut lancée dans les airs à une hauteur extraordinaire; et,

parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares

périrent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop

jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le

fossé entre les deux murailles qu'on vînt le tuer ou lui rendre la

liberté, fut lancé dans le camp de Pierrot, et retomba à terre sans se

faire aucun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se

gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le

fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter

à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui

galopait en désordre du côté des îles Inconnues.

Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer

l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de sitôt un nouvel assaut.

Dès que Kabardantès reparut dans son armée, ce fut une huée universelle.

Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le

comparaient à une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les

airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des

imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à son service. Les plus

échauffés parlaient de le lapider. Le géant, effrayé de la fureur

croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte,

qu'il fallait attribuer la défaite à la perfidie de Pierrot, et non à sa

propre inhabileté; que personne ne pouvait prévoir l'existence du fatal

fossé; qu'il l'avait prévu moins que tout autre, puisqu'il avait sauté

dedans le premier; mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même

en provoquant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en

terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que

moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois

je me chauffe.

A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit

tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine.

Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée

tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le

lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que

les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la

nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue,

la consternation s'empara des Tartares, et Kabardantès lui-même commença

à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix

jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, même du

côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.

Cependant l'empereur des îles Inconnues s'arrachait de désespoir les

cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de

descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot,

secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence et de salut

public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris

furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à

se retirer.

Un siége de cette espèce ne pouvait durer longtemps.

Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus

aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus

redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les

Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les

réduire à une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant

leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils

allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il

voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'armée

était ce même Trautmanchkof qui avait été quelques jours le favori de

l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté,

aspirait secrètement au trône.

Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se

précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au

galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues.

Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui

ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne

l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit: c'était l'armée

de Pierrot, qui, son général en tête, poursuivait les Tartares en

chantant ce refrain:

C'est le chien de Jean de Nivelle,

Qui s'enfuit quand on l'appelle.

Le malheureux Kabardantès eut d'abord envie de faire face comme un

sanglier acculé par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant

Pierrot piquer des deux à sa rencontre et toute son armée le suivre.

--Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, monté sur Fendlair et fier comme

Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En

même temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues

Car les Tartares

Ne sont barbares

Qu'avec leurs ennemis

Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.

Kabardantès ne s'amusa pas à répondre. Il courait à pied si vite et il

avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait déjà fait plus de

vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il était impossible de l'atteindre,

rejoignit son armée.

Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs

chefs, tous les soldats se précipitèrent à sa rencontre. Ils portaient

au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous

les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que

d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses à droite et à gauche, comme

pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait à son cavalier. Peu

à peu l'enthousiasme devint si violent et si frénétique qu'on enleva

Pierrot et son cheval pour les porter à bras. Pierrot, ému de tant de

reconnaissance, ne savait comment les remercier et se dérober à son

triomphe.

--Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les

partager avec Rosine!

Horribilis seul ne prenait aucune part à la joie commune. Enfermé dans

sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il

avait écrites à son père. Enfin ce message si désiré arriva. Au moment

même ou Pierrot rentrait dans sa tente, entouré de ses officiers, un

courrier lui remit une dépêche du roi. Pierrot la lut, et sans changer

de ton, dit à ceux qui l'entouraient:

--Sa Majesté me rappelle à la cour et me charge de remettre au prince

Horribilis le commandement de l'armée.

A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut consterné.

--Qu'allons-nous faire? disaient les généraux. Si le grand connétable

nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en

une heure, tout sera fini.

Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un

profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de

Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On

s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp;

on résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer

Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine.

De tous côtés s'éleva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot Ier! A mort

Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!

A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et

attendit l'événement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa

tente et s'avança dans la foule. Tout le monde s'écria: Vive Pierrot! Il

fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.

--Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends

que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi

même! Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand

roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son

armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne

l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme.

Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez

vaincu avec moi. Voulez-vous, en désobéissant au roi, allumer une guerre

civile, quand la guerre étrangère est à peine terminée? Retournez à vos

tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.

Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une

petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les

rats ont mangé le manuscrit, de sorte que j'ai pu à peine en déchiffrer

quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez,

mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde éloquence; car,

sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une

dernière acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans résistance

après avoir remis le commandement à Horribilis.

--Ah! je respire enfin, s'écria celui-ci en recevant le cachet royal,

qui était le signe de l'autorité de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse

sous les yeux ce rival détesté. C'est maintenant, mon brave

Tristemplète, que je vais me couvrir de gloire à mon tour et poursuivre

l'ennemi jusque dans sa capitale.

Laissons-le se bercer de ces espérances. Avant peu nous verrons les

tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute

l'armée par sa lâcheté. Suivons maintenant Pierrot.

Il était partagé entre deux sentiments contraires: la tristesse d'être

enlevé à ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et

la joie de recouvrer sa liberté et de pouvoir venger et sauver Rosine de

ses ennemis. Pour dire la vérité, cette dernière impression était si

forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pékin,

et que les passants le croyaient à moitié fou. Ils n'avaient pas tort:

au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?

Voyons maintenant ce qui se passait à la cour du grand roi Vantripan. Si

vous le voulez, nous remettrons ce récit au chapitre suivant. Je me suis

un peu essoufflé en courant à la suite de Pierrot sur le grand chemin,

et je vais me reposer. Suivez mon exemple.

V

CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT

COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZÉBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX

I

«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de

l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de

l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus

vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase

déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt

quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme.

Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole

l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.»

Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé

d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à

gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait

bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de

l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa

mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux.

Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de

se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur

la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi

infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de

sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se

présenta devant Vantripan.

Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de

melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi

fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand

connétable.

--Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre.

--Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma

hardiesse, je ne suis pas un rebelle.

--Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma

cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te

donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends

que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que

tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que

tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de

mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te

révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils

te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté?

Réponds.

En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu

jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère

fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder

du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se

trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid:

--Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des

renseignements si authentiques sur mon administration?

--Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot

et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets

qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver

ta vengeance?

--Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde

fois Pierrot.

Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait

à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer

au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le

vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle

ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec

quelque embarras:

--C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus.

--Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur

qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne

supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on

produise des témoins contre moi, et je me justifierai.

--Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien

facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins.

--J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot.

Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si

précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et

le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son

récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce

fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et

l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui.

--Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces

mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aimé et je n'aimerai jamais

que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des

misérables que je ferai pendre ou empaler, à ton choix.

--Majesté, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites,

mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas être plus longtemps un sujet

de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me

retire, et je désire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus

dévoués que moi à votre service (cela est impossible), mais plus

heureux.

--Ne te retire pas, s'écria Vantripan, je te le défends. J'ai besoin de

toi; je veux t'avoir près de moi jusqu'à mon dernier jour. Que te

manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage?

Tu me l'as déjà demandée. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois

quelques difficultés, je suis sûr qu'elle sera aujourd'hui la première à

te présenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?

La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agréable; mais il

était trop tard. Pierrot était cuirassé contre l'ambition, et il se

souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort

embarrassé, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la

belle Bandoline, ce qui n'était pas poli, et il voulait encore moins

laisser croire qu'il l'acceptait.

--Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majesté veut bien

me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai désiré cette alliance;

mais depuis j'ai réfléchi qu'elle était trop au-dessus des voeux et de

la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.

--De quoi te mêles-tu? s'écria Vantripan, si ma fille et moi nous te

trouvons bon tel que tu es? Est-ce à toi de faire des façons? Va, va,

donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce

dans trois jours.

Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.

--Majesté, reprit-il, cette alliance autrefois eût comblé tous mes

voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prétendre. J'ai le dessein,

aussitôt que Votre Majesté voudra me le permettre, de résigner entre ses

mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me

faire fermier. J'ai des goûts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous

étonner. Paysan je suis né, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un

séjour convenable pour une si grande princesse?

--Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as

quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment

d'avoir vu ta demande refusée? Bandoline va te demander elle-même en

mariage. Après cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage?

ton orgueil est-il satisfait?

--Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour

femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre

fermière?

--Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.

Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait

représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand

Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en

pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des

quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur

la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot

était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir

cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait

seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses

paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan

s'écria:

--Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 8 / 12 段