élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la
dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il
sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela,
avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de
conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient
encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres
hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux
auxquels il faut des douches et des sinapismes.
Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut
avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais
cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter
avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les
gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne
sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie
et soi-même.
Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares,
il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre,
dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements
de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour
protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais,
eût-il dû lui en coûter la vie.
Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air
et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on
entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se
croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.
Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère
et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter
sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui
cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces
sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense,
ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si
lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe
de la justice?
Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son
étourdissement et lui cria:
--Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai!
A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le
lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla
tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les
autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les
ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les
Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient
d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.
En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations
de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot!
L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait.
Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de
gloire.
--Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine
près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!
Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à
ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse,
suivant la coutume.
--Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences à
comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser: donne-moi
la main.
Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée
qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et
sentit son coeur battre violemment.
--Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à personne. Je t'ai rendu
invisible. Écoute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.
Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la
campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches,
les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine
on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table
était dressée, et la mère de Rosine surveillait ces préparatifs. Quand
tout fut terminé, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la
maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et
éternel murmure qui sort le soir, pendant l'été, des bois, des champs et
des prairies, et qui semble être une prière que la nature entière
adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à l'orient et éclaira cette
scène paisible.
La cloche de l'église sonna l'_Angelus_, et tous les habitants du
village élevèrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mère
s'agenouillèrent, et après quelques instants de méditation, se
rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel
on voyait à peine quelques étoiles.
--A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère.
--Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme
dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du
bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.
--Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il
durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis
mourir....
--O maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère.
--La guerre est déclarée.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas
jusqu'ici?
--Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot
qui commande notre armée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?
--Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée?
--Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.
--Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais
pas les souffrir.
Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait
déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus
qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot,
que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions.
Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la
fée Aurore le retint.
--Regarde, dit-elle.
En même temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla à Pierrot que
le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus
secrètes pensées; mais ce coeur était si pur, si noble et si doux, que
Pierrot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à genoux devant
elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu.
--Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que
tu l'obtiennes par des travaux auprès desquels ce que tu as fait n'est
rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus
brave; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta
vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A
ce prix, veux-tu être un jour son mari?
--Je le veux! s'écria Pierrot.
--Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et
glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te
faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand
encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré
jusqu'ici.
--Je le veux! dit Pierrot.
A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en
aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle
avait autrefois donné à Pierrot.
--Vous voilà fiancés, dit-elle.
Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit
transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.
Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit
se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et
d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue
l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne
tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il
voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne
résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit
amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler
ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et
les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le
camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un
mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.
Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux
traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce
que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de
Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer
un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande
muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit
comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec
un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.
Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent
pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de
terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans
l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute
sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que
les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta
promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante
qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et,
dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile,
descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit,
jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.
--Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.
Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le
malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur
les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient
à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce
temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans
des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et,
ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui
tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là
venait son mal.
--Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.
Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de
n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes,
et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde
s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot,
maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de
crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons
ce féroce empereur, et revenons à notre ami.
Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès
et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le
suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.
--En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple,
il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers
il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième.
Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour
son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de
lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait
devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il
la passa au travers du corps du Tartare.
--Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot.
Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat
devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours
renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui
lui réussit.
Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre
le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun
Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot,
n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas
plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut
se rendre.
Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle
attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois
travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite,
et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu
du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de
Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces
pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son
chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir
remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.
Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On
convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une
habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa
gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le
perdre.
Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit
à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il
distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait
ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner
Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se
charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des
soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne
fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si
agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il
fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même
durant son sommeil.
Cependant Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou tout au moins
l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'âme
était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les
méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien
s'appelait Tristemplète. Il était petit, avait les yeux enfoncés sous
des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton,
les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses
yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce
coquin, qui plusieurs fois déjà avait mérité la potence, et n'échappait
à la mort que par les intelligences qu'il avait avec les démons, plut
tout d'abord à Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux
cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.
--Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!
Tristemplète sourit.
--Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est
par là qu'il faut le prendre.
Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il prononça les mots
sacramentels:
[Illustration]
qui signifient, dans la langue magique: _kara, brankara_, et en
français: _approche, esclave_. C'est la formule usitée pour évoquer le
démon.
Celui-ci parut.
--Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu?
Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable
et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout
entière avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les
enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de
l'enfer.
Le résultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait
éperdument la fille d'une fermière, et qu'ils avaient été fiancés par la
fée Aurore. Hélas! tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour
datent les premiers malheurs de notre ami.
A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'armée avec
son confident, fit enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen
des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les renferma dans un
château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les
esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible.
Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de
Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son coeur
battit violemment sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces
pressentiments que Dieu envoie aux âmes tendres, et qui ne leur font pas
éviter le malheur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut
recours à la fée Aurore.
La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et cherchait à le
consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir.
--Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittées? quel besoin
avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste
absence qui les a perdues! Qui sait où elles sont maintenant? qui sait
entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir?
Périsse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma
Rosine chérie. Je pars.
--Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité.
Tu as des devoirs plus importants à remplir.
Et comme elle vit qu'il ne l'écoutait pas:
--Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne
crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sûr qu'après la
guerre je t'aiderai moi-même à retrouver Rosine.
--Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé.
--Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui tous les
génies obéissent.
A ces mots elle disparut.
Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la
guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre
qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur
qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle
tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il
s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu
quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil,
croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est
un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à
découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de
l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine
nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle
qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux
Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son
coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de
Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.
Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé
qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf
zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le
malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité,
faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les
assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était
brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud,
il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se
brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le
jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner
des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies
de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des
Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un _De profundis_
au lieu de dire les _grâces_ comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus
question.
Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne
servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une
colère furieuse:
--Viens ici! lui cria-t-il.
Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver,
mais il n'en eut pas le temps.
L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et
s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit
à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin
Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare
intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée,
mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra
en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son
fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit
d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince
insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait
été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à
Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs.
--Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner
en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à
me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te
fais mon lieutenant principal.
Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès,
et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint
aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est
très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a
suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante:
«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise
sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais
que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.»
Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît
bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.
Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son
favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et
cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à
manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle
eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser.
Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même
était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture,
croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé
d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des
poulardes à meilleur marché.
Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de
Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait
tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille,
se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès
rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait
retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets,
furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les
deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen
sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval,
malgré la grande muraille.
Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les
tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les
fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu
de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit
recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement
de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du
sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et
permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte
jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps,
et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne
doutaient pas de la victoire.