C'est déjà bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir,

élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la

dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il

sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela,

avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de

conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient

encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres

hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux

auxquels il faut des douches et des sinapismes.

Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut

avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais

cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter

avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les

gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne

sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie

et soi-même.

Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares,

il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre,

dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements

de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour

protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais,

eût-il dû lui en coûter la vie.

Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air

et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on

entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se

croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.

Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère

et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter

sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui

cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces

sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense,

ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si

lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe

de la justice?

Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son

étourdissement et lui cria:

--Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai!

A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le

lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla

tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les

autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les

ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les

Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient

d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.

En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations

de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot!

L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait.

Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de

gloire.

--Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine

près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!

Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à

ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse,

suivant la coutume.

--Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences à

comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser: donne-moi

la main.

Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée

qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et

sentit son coeur battre violemment.

--Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à personne. Je t'ai rendu

invisible. Écoute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.

Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la

campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches,

les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine

on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table

était dressée, et la mère de Rosine surveillait ces préparatifs. Quand

tout fut terminé, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la

maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et

éternel murmure qui sort le soir, pendant l'été, des bois, des champs et

des prairies, et qui semble être une prière que la nature entière

adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à l'orient et éclaira cette

scène paisible.

La cloche de l'église sonna l'_Angelus_, et tous les habitants du

village élevèrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mère

s'agenouillèrent, et après quelques instants de méditation, se

rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel

on voyait à peine quelques étoiles.

--A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère.

--Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme

dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du

bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.

--Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il

durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis

mourir....

--O maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère.

--La guerre est déclarée.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas

jusqu'ici?

--Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot

qui commande notre armée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?

--Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée?

--Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.

--Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais

pas les souffrir.

Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait

déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus

qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot,

que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions.

Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la

fée Aurore le retint.

--Regarde, dit-elle.

En même temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla à Pierrot que

le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus

secrètes pensées; mais ce coeur était si pur, si noble et si doux, que

Pierrot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à genoux devant

elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu.

--Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que

tu l'obtiennes par des travaux auprès desquels ce que tu as fait n'est

rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus

brave; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta

vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A

ce prix, veux-tu être un jour son mari?

--Je le veux! s'écria Pierrot.

--Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et

glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te

faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand

encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré

jusqu'ici.

--Je le veux! dit Pierrot.

A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en

aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle

avait autrefois donné à Pierrot.

--Vous voilà fiancés, dit-elle.

Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit

transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.

Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit

se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et

d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue

l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne

tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il

voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne

résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit

amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler

ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et

les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le

camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un

mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.

Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux

traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce

que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de

Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer

un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande

muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit

comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec

un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.

Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent

pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de

terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans

l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute

sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que

les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta

promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante

qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et,

dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile,

descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit,

jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.

--Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.

Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le

malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur

les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient

à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce

temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans

des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et,

ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui

tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là

venait son mal.

--Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.

Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de

n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes,

et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde

s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot,

maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de

crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons

ce féroce empereur, et revenons à notre ami.

Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès

et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le

suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.

--En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple,

il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers

il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième.

Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour

son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de

lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait

devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il

la passa au travers du corps du Tartare.

--Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot.

Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat

devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours

renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui

lui réussit.

Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre

le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun

Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot,

n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas

plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut

se rendre.

Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle

attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois

travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite,

et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu

du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de

Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces

pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son

chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir

remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.

Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On

convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une

habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa

gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le

perdre.

Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit

à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il

distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait

ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner

Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se

charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des

soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne

fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si

agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il

fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même

durant son sommeil.

Cependant Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou tout au moins

l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'âme

était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les

méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien

s'appelait Tristemplète. Il était petit, avait les yeux enfoncés sous

des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton,

les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses

yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce

coquin, qui plusieurs fois déjà avait mérité la potence, et n'échappait

à la mort que par les intelligences qu'il avait avec les démons, plut

tout d'abord à Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux

cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.

--Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!

Tristemplète sourit.

--Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est

par là qu'il faut le prendre.

Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il prononça les mots

sacramentels:

[Illustration]

qui signifient, dans la langue magique: _kara, brankara_, et en

français: _approche, esclave_. C'est la formule usitée pour évoquer le

démon.

Celui-ci parut.

--Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu?

Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable

et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout

entière avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les

enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de

l'enfer.

Le résultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait

éperdument la fille d'une fermière, et qu'ils avaient été fiancés par la

fée Aurore. Hélas! tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour

datent les premiers malheurs de notre ami.

A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'armée avec

son confident, fit enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen

des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les renferma dans un

château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les

esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible.

Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de

Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son coeur

battit violemment sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces

pressentiments que Dieu envoie aux âmes tendres, et qui ne leur font pas

éviter le malheur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut

recours à la fée Aurore.

La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et cherchait à le

consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir.

--Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittées? quel besoin

avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste

absence qui les a perdues! Qui sait où elles sont maintenant? qui sait

entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir?

Périsse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma

Rosine chérie. Je pars.

--Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité.

Tu as des devoirs plus importants à remplir.

Et comme elle vit qu'il ne l'écoutait pas:

--Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne

crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sûr qu'après la

guerre je t'aiderai moi-même à retrouver Rosine.

--Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé.

--Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui tous les

génies obéissent.

A ces mots elle disparut.

Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la

guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre

qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur

qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle

tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il

s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu

quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil,

croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est

un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à

découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de

l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine

nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle

qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux

Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son

coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de

Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.

Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé

qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf

zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le

malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité,

faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les

assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était

brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud,

il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se

brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le

jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner

des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies

de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des

Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un _De profundis_

au lieu de dire les _grâces_ comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus

question.

Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne

servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une

colère furieuse:

--Viens ici! lui cria-t-il.

Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver,

mais il n'en eut pas le temps.

L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et

s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit

à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin

Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare

intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée,

mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra

en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son

fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit

d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince

insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait

été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à

Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs.

--Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner

en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à

me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te

fais mon lieutenant principal.

Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès,

et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint

aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est

très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a

suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante:

«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise

sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais

que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.»

Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît

bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.

Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son

favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et

cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à

manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle

eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser.

Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même

était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture,

croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé

d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des

poulardes à meilleur marché.

Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de

Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait

tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille,

se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès

rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait

retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets,

furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les

deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen

sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval,

malgré la grande muraille.

Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les

tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les

fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu

de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit

recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement

de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du

sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et

permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte

jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps,

et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne

doutaient pas de la victoire.

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 7 / 12 段