Le connétable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il

rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle,

l'équipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il

trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même

succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il

serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité

et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir

que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint

ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant

Pierrot.

Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore

de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec

l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes

actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du

véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et de lui

inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait

enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent

mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le

rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée

chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels

nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de

la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci

par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement

traduite.

«On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans

la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni

prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille

qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer

les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles?

Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni

dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent

autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense,

sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si

nouvelle et si extraordinaire.»

Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.

IV

QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT

PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES

Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot à la cour et lui donnait le

commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se

détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'une heure, la belle

Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le

mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si

grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus

heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être

en danger par sa négligence; mais les conseils de la fée en avaient fait

un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé,

suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à

table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle

à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de

quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats

de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut

forcé d'entendre le dialogue suivant:

C'étaient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.

--Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait

trop attendre et qu'il devrait être ici?

--Et comment veux-tu qu'il soit déjà de retour? Il y a cinq jours à

peine que je l'ai rappelé, et le courrier avait deux cents lieues à

faire. Si Pierrot avait des ailes....

--_Du zèle_, voulez-vous dire, Majesté, interrompit Horribilis.

Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent;

c'était un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas

en faire l'éloge. Vantripan, jaloux du succès de son fils, voulut en

avoir un semblable et demanda:

--Horribilis!

--Sire?

--Sais-tu pourquoi les marchands de tabac à priser ne font pas fortune?

--Non, sire.

--A cause de la descente d'_Énée_ aux enfers.

Toute la cour se mit à rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui

d'un air triomphant.

--Le vôtre est détestable, mon père, dit Horribilis; on le trouve dans

tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.

--Ventre-saint-Gris! s'écria Vantripan, vit-on jamais insolence

pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de

calembredaines, quelle différence y a-t-il entre Alexandre et un

tonnelier?

--Voilà qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la

_Perse en pièces_, et le tonnelier met la _pièce en perce_.

--Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un.

Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exercèrent

à leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun

cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en réponse à celui de

son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'était un

vacarme infernal et la véritable image de la cour du roi Pétaud. Enfin,

Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal,

tout le monde se tut.

--Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?

Cette question inattendue fit rêver tout le monde. La belle Bandoline

elle-même se mit à chercher avec sa mère la solution d'un problème si

haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement

et tout le monde avec lui. Après quelques instants:

--Non, s'écria-t-on d'une voix unanime.

--Ni moi non plus, répliqua le gros Vantripan.

A ces mots, ce fut dans toute l'assemblée un rire inextinguible, comme à

la table des dieux d'Homère.

Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait à dire, ramena bientôt

la conversation sur Pierrot. Après avoir fait de lui pendant quelques

minutes un éloge perfide, il ajouta:

--Au reste, il est bien récompensé de sa justice, car on m'écrit que

partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de

lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi.

--En vérité! dit Vantripan effrayé.

--Oh! rassurez-vous, mon père, il a refusé le trône.

--Tu vois bien que c'est un sujet fidèle et mon meilleur ami!

--Vous avez raison, sire; mais qui a refusé une première fois acceptera

peut-être un jour, et ce retard calculé à se rendre à vos ordres

pourrait bien être un moyen de continuer ses intrigues dans les

provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir à la

force.

Jusque-là Pierrot était calme, mais il ne put tenir au désir de

confondre le calomniateur; et s'élançant du jardin, au moyen des

saillies du mur, dans la salle à manger, il se trouva en face

d'Horribilis qui pâlit à cette vue.

--Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes

retards. En trois heures, pour vous obéir, j'ai fait deux cents lieues à

cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zèle?

--Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content,

parfaitement content de toi.

--Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en

abuserai plus désormais. Je le dépose entre les mains de Votre Majesté,

avec ce sabre dont elle m'a fait présent. Qu'on le remette à un homme

plus digne que moi d'un pareil honneur.

Et, dégrafant son sabre, il le présenta au roi par la poignée.

--Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.

--Calomnies, mon père? demanda fièrement Horribilis.

--Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, héritier présomptif, tu

m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours à me brouiller avec

mon vrai, mon seul ami. Va-t'en à cent lieues d'ici, et que je n'entende

plus parler de toi.

--Non, sire, dit fièrement Pierrot, Votre Majesté ne doit pas envoyer

son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une

querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que

j'ai reçus de vous.

--Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi

que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de méchancetés que tu

seras forcé de me quitter; et que ferai-je sans toi?

--Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.

--Que ta volonté soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose

et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'armée et

marcher aux frontières.

--Quand partirai-je? dit Pierrot.

--Demain à midi. Avant ton départ, je te donnerai mes dernières

instructions. Va te reposer.

Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul

avec la reine:

--A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir à un

sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.

--Vous voilà, dit Vantripan, comme d'habitude, du même avis

qu'Horribilis.

--Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez traité ce soir d'une

manière offensante et injuste.

--S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai

pas courir après lui.

--Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous

sommes résolues à le suivre, ma fille et moi, et à quitter un père

dénaturé.

--Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatienté.

Au fond, cependant, il se sentait ébranlé.

--Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous

aurez la barbarie de nous sacrifier tous à un étranger.

A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon fraîchement pelé, qui

lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit à pleurer

abondamment.

Le pauvre Vantripan commença à se regarder comme un méchant mari et un

fort mauvais père. Il voulut consoler sa femme qui ne l'écouta pas.

Après avoir pleuré, elle se mit à sangloter, puis elle eut une attaque

de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes

les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutumé à des scènes

pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En même temps

elle tournait les yeux d'une façon effrayante.

--Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros

Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltraitée, battue

peut-être.

Tout à coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur

elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait

rentrer dans son appartement. Vantripan, bénissant Dieu qui a créé

l'eau, et l'homme de génie qui a inventé les carafes, la reconduisit

doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.

--Vous donnerez à Horribilis le commandement de l'armée, dit-elle.

--Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son

lieutenant.

--J'y consens. Vous êtes un bon père et un grand roi!

--J'ai bien peur de n'être qu'un imbécile, pensa Vantripan: je sacrifie

Pierrot à la crainte de subir la colère de ma femme. Si du moins j'avais

la paix dans mon ménage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un

mari qui ne soit aussi bête que moi en pareille occasion.

Sur cette mélancolique réflexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes

amis, si ce n'est déjà fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas,

est l'ami des dieux.

Le lendemain, à midi, Pierrot se présenta au conseil.

Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrassé. Il

roulait sa tabatière dans ses doigts en cherchant un exorde.

--Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?

--Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dévouement?

--Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ.

--Je suis prêt, dit Pierrot. Que faut-il faire?

--Veux-tu partager le commandement de l'armée avec Horribilis?

Pierrot se mit à rire.

--Sire, dit-il, la nuit a porté conseil, à ce que je vois. Pourquoi

voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui

donner tout entier.

--Mon ami, dit le roi, je désire qu'Horribilis fasse ses premières armes

sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de

sang royal obéisse à un simple sujet....

--Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis

venu me mettre à votre service, vous m'avez accepté, vous pouviez me

refuser; s'il vous plaît aujourd'hui de m'ôter mon commandement,

reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majesté est sujette à revenir si

souvent sur ses résolutions, que je ne puis guère compter sur la

continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gré

aujourd'hui qu'être renvoyé plus tard.

--Bon! dit Vantripan, le voilà qui se fâche. Hélas! pourquoi ne puis-je

accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma

femme et mon fils!

--Sire, dit Pierrot, je suis étranger, et par là suspect à tout le

monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.

--Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'armée?

--Le prince Horribilis, sire.

--Il se fera battre!

--Cela vous regarde.

--Il se sauvera le premier et déshonorera mon nom.

--Que puis-je y faire? dit Pierrot.

--Ami, reste avec nous.

--Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me

donnez un collègue, je ne le serai plus; si vous me donnez un maître, ce

sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne à l'armée avec moi si

cela lui plaît; mais qu'il m'obéisse, ou je ne réponds de rien.

--Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici

les pleins pouvoirs. Pars maintenant.

--Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre

homme.

Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair

et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp.

L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait

l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la

Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que

cette muraille a été construite pour préserver les Chinois des attaques

de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la

plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier

rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas

de vous en donner une idée.

«Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds

de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance.

Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de

frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant

d'affreux précipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui

s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Inconnues.»

Pierrot était à peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit

semblable aux grondements de la foudre, au pétillement de la grêle sur

les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça

l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent

tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp,

éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en

faisant publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de

son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt

chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le général monta sur la

tour pour voir l'armée tartare.

C'était un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent

mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés.

Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête

s'avançait le formidable Kabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il

était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à

peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans arme, corps à

corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à

l'arçon de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres.

Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son

cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur

extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder

sans frémir. Kabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof,

empereur des îles Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le

nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa

mère quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, à son

gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les

brouillards, faire paraître et employer à son service les démons. Sa

férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois

du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire

une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits

sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les

puissances infernales. Une main invisible avait gravé sur son front,

pendant son sommeil, les trois lettres que voici:

[Illustration]

qui, dans le langage magique, signifient:

TUE!

Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer,

exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les

vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il

aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était

le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu.

Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était

invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les

sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau

sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques.

Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans

le coeur de tous les Chinois. Pierrot même, au premier abord, eut peine

à soutenir sa vue; mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de

lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait reculé devant le

danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardantès ne l'eussent

pas fait reculer d'une semelle.

Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la

Chine. Il vit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et

attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le

long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer

ses soldats.

Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton

hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot

exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son

avis.

--Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais

pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent

que brave.

Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité; mais,

sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices

militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, déplora

tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il,

le sort de l'État. On ne l'écouta point; mais un jour, Pierrot,

impatienté, lui dit en présence de toute l'armée:

--Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de l'avant-garde,

nous allons faire une sortie générale contre les Tartares.

--Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignité, que j'expose

inutilement des jours qui sont précieux à l'État et à ma famille. Je

vais en demander la permission à mon père, et si Sa Majesté le permet,

vous me verrez courir le premier dans la mêlée.

Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de

l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage.

Cependant, Kabardantès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et

par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général.

L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient

escalader la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied.

Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer

une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante

pieds chacune, et décida que l'escalade se ferait à neuf heures du

matin, après déjeuner.

Au jour fixé, Pierrot, averti par ses éclaireurs du dessein de l'ennemi,

borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait

être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et

de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille

était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les

assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit

discours que le vieil Alcofribas nous a conservé:

«Braves Tartares, dit Kabardantès, montez à l'assaut sans peur. Si vous

mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous: massacrez, pillez,

brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt

ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.»

--Vive le généreux Kabardantès! crièrent les Tartares.

Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble que la

muraille en fut ébranlée: quelques pierres tombèrent des créneaux.

--Voyez, dit Kabardantès, les dieux mêmes sont pour vous: la muraille

s'écroule pour vous livrer passage.

On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les

Chinois.

--Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les

écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes.

La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du

ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats

poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.

--Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous

attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se

souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si

précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.

A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire

de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied

ferme le premier choc.

Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença

l'escalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se

chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les

autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des

cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à

leur poste.

Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de l'échelle, il mit la main

sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait:

--Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir!

En même temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le

leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé,

les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable,

tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du

coup.

--Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu

dois le savoir maintenant.

A ces mots, il prit par les deux montants l'échelle toute chargée de

Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque

temps dans l'air, comme s'il eût hésité sur ce qu'il devait faire. Tous

ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot

la poussa violemment sur une échelle voisine; toutes deux tombèrent sur

une troisième, qui s'écroula sur une quatrième, et celle-ci sur une

cinquième.

A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence.

Les échelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'à la dernière, sur

une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de

bataille.

L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier: comme chaque

Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier

rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il

se trouva embroché tout vif comme une alouette; le second reçut à son

tour la lance du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut

le bonheur de sauter à terre avant la chute de l'échelle et de s'enfuir.

Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut, et de la

seule main de Pierrot. «On ne s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil

Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que

chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y

avait plus de cent cinquante échelons, et que tout s'écroula en même

temps.» On irait même fort au delà si l'on calculait tous ceux qui

s'estropièrent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou

les jambes rompues, ou les côtes enfoncées, ou l'oeil poché, ou le nez

en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la

gloire même de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 6 / 12 段