les genoux de la fée. Elle la remercia doucement; et tournant ses
regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et
lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour
obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas
un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création.
La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille
répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait
Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au
bout de la prairie; que la prairie même, le bois et la colline
appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre
heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la
direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années
auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue
s'établir à la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si
paisible que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette
petite vallée.
Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine.
C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de
la fée Aurore. Il était aisé de voir que ces questions étaient causées
par quelque chose de plus que la curiosité. La bonne fée n'avait que
faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de
fée; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de
quelques instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour
elle, qu'il n'osait ni lui parler ni même la regarder.
Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques
instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur
elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle
aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot
se sentit plein d'une fierté sans égale); qu'il lui tardait de rassurer
sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses
remercîments.
A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si
suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter l'invitation,
que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être
pressée de continuer sa route.
--O divine marraine! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle,
reposons-nous ici quelques instants.
Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au
fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre.
La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru
sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de
l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une
politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la fée,
quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait
affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un
grand mérite, âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans
sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était
encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à
Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre,
et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le
bois toute seule.
Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait
jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit
de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après
quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas
très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les
viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits
du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonflé de joie,
put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des
roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse,
et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin.
La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous
ses détails. C'était presque entièrement son oeuvre. Quoiqu'elle ne fût
pas assez forte pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres
occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu
laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de
cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa
mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du
parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du
puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout
entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait,
qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'oeuvre, bêcher et arroser. Il
quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit
au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore.
--Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une
vocation dont tu ne m'as jamais parlé? Tu as eu grand tort, mon ami, car
je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à
te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les
empires. D'où te viennent ces goûts champêtres?
--Ah! marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur!
que le ciel est bleu! que la vallée est verdoyante et magnifique! et
qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler
les mandarins et dépaler les pauvres diables!
La fée Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot était
à cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande
connétablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse
Bandoline. On eût cru, à le voir travailler, sarcler, bêcher, tracer des
lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose.
Ceci ne doit pas vous étonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une
aptitude naturelle à tout ce qu'il faisait. Il était adroit de ses
pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son père et
travaillé souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une
pioche et d'un râteau, il se souvint de la pioche et du râteau de son
père, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se
promènent en costume de cour, et usent leur temps à faire des
révérences, puisqu'ils ne savent pas d'autre métier et que les autres
hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire
ce métier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le
voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider à son tour, et, en
quelques minutes, et sans y avoir songé, cette communauté d'occupations
établit entre eux une douce et intime familiarité qui fit penser à
Pierrot qu'en vérité bêcher était la plus belle et la plus agréable
chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bêché une
fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'éternité.
Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre à
l'appel de la fée et de la mère de Rosine qui voulaient visiter les
étables, la prairie, les terres labourées et les troupeaux. Le jour
baissait, et Pierrot quitta sa bêche, et sa compagne l'arrosoir avec
regret; mais Pierrot fut bien consolé en voyant du coin de l'oeil que
les deux chevaux étaient débridés, dessellés et enfermés dans l'écurie,
et que la fée Aurore ne parlait plus de partir.
Tout était à sa place et dans un ordre admirable. Les fruits étaient
rangés sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient
face à cinquante mille poires de la plus belle espèce et qui fondaient
sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil
et légèrement entamées par les abeilles, mais dont la blessure s'était
cicatrisée, se trouvaient à côté de pêches magnifiques et savoureuses.
Encore n'était-ce que la moitié de la récolte. Le reste pendait aux
arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui était fort grande, se
divisait en deux parts que séparait une magnifique haie vive. La partie
qui n'était pas réservée au pâturage était couverte de regain
fraîchement coupé, dont la délicieuse odeur parfumait au loin toute la
vallée. Des hommes et des femmes étaient occupés à retourner ce foin et
paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou
de mercenaire; car, grâce à la générosité de la mère de Rosine et au
soin qu'elle avait de fournir à chacun un travail proportionné à ses
forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vallée.
A quelque distance de la maison s'élevaient cinq ou six chaumières assez
bien bâties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnête
et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur
une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais
que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier
étendait au loin ses branches deux fois séculaires. On ne voyait pas
devant les maisons ni devant les écuries cet amas de fumier et
d'immondices qui salit et déshonore la plupart de nos villages de
France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des
réservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais
qui étaient recouverts de pierre et de gazon. De ces réservoirs on le
transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de
la colline était bâtie une église très-simple, de construction récente,
dont la croix de cuivre doré se détachait sur le bleu profond du ciel et
réfléchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes
amis, que ce village était composé de chrétiens nouvellement convertis
par un missionnaire venu de France.
Pierrot était plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il
interrompait la conversation pour faire des questions dont il
n'attendait pas la réponse. Il marchait, il courait, allait, revenait,
sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait
par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval échappé, montait
dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se
laissait retomber à terre. La fée Aurore le regardait en souriant d'un
bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement deviné la
cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.
Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda à Pierrot à quelle heure
il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en
terre, et demeura quelques instants sans répondre. Enfin il demanda
timidement si quelque affaire pressée les forçait de quitter sitôt une
dame qui les accueillait si bien.
--Mon ami, dit la fée, il ne faut pas abuser de l'hospitalité. C'est une
vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera;
mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander
pourquoi nous ne partons pas.
Pierrot n'osa répondre. Il lui semblait en son âme qu'il ne gênerait
personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire
pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort
habilement sa pensée véritable.
--Peut-être, dit-il à la fée, ne sommes-nous pas des hôtes bien gênants?
Je puis travailler à la terre, et vous avez vu vous-même, marraine, que
je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles
puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus
pénible, qui les protége et les défende au besoin.
--Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux être cet homme
de confiance?
--Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié
l'administration de la Chine tout entière!
--Et il a donné là une belle preuve de sagesse! Voilà ce grand
connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des
opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa
connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du
foin! Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a
été bien accueilli dans une ferme!
--Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai
au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté.
--Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la
belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira
autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir?
Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.
La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours
par faire des objections raisonnables, et elle finissait par céder et
par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. O mes amis!
vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans
trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fée! Aussi
avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui l'avait faite de trois
rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et
le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui
entourent le trône de Dieu même, et dont les anges ne peuvent soutenir
l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le coeur de la
fée.
--J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te
faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre
tes fonctions.
A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée
et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de
reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir
fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque
entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'apparence. Quant à
elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle
partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfumée du
vénérable Salomon.
Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et
traité comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les
champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans
son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage
de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de
ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens
poëtes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine
s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir
de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mère
racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre
humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de
Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la
forêt par son mari, le duc Sigefroi. C'était la belle Sakontala et le
roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui
couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher
_pendant plus de mille ans_. Le dernier jugement finira son tourment.
C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui
finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le monde versa des
larmes:
Exempt de blâme
Il rendit l'âme,
En bon chrétien,
Dans les bras de son chien.
--J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de
ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et
dont il faut se défier.
Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par
modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous
silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient
faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Était-ce manque de
mémoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait complétement
oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait
d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi
qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand
il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et
il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour
la rassurer complétement.
Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il
ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même et de laisser paraître
dans son récit quelque chose de cette légitime fierté; mais il fut bien
mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son
discours.
--Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec
bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous
nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais
souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir
oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a été
confiée, et que nous commettrions un crime envers l'État si nous
cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze
jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux.
Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de
Dieu vous appellent.
Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas
plus étonné. Il demeura quelque temps l'étourdi du coup et ne savait que
répondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un congé formel.
Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait
aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des
ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine; qu'il était sans
exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que,
d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un
siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les
ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués; que son unique
bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et
qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la
consommation des siècles.
La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après
de mûres réflexions, et ne se laissa fléchir ni par les supplications et
les larmes de l'infortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la
pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ. Tout ce que Pierrot put
obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait
terminée, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau
roi, Kabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la
frontière chinoise.
Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair,
non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de
vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux
jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte
chinoise en revue.
La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien
moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il
alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le
lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers
le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se
trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et sans
se déranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoisée
de drapeaux, dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à
l'intérieur.
--Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre?
--L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.
Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit
conduire à cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres
étaient à terre attendant l'arrivée de Son Excellence le seigneur
amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut
introduit après trois heures d'attente.
--Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis chargé par le roi
Vantripan de prévenir Votre Excellence qu'il faudra mettre à la voile
dès ce soir pour faire une descente sur les côtes de l'empereur du
Japon.
--Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.
--Seigneur, je suis chargé de vous transmettre l'ordre et non de le
discuter.
--Mon cher, dit l'amiral en frappant familièrement sur l'épaule de
Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable
et que l'escadre n'est pas prête.
--Que lui manque-t-il? demanda Pierrot.
--Oh! peu de chose, une bagatelle, en vérité, dit l'amiral en se frisant
la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes
et de l'argent.
--Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confié tout cela.
Qu'en avez-vous fait?
--D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de
Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne,
d'interroger son supérieur; de plus, que si tu me fais une autre
question, je te ferai, moi, jeter à l'eau comme une carcasse vide.
--Vous réfléchirez avant de le faire, dit résolument Pierrot.
A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se
promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le
regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux
officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ
et lui dit:
--C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour
t'éprouver.
--La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante
pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des
trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on
vous a donné le commandement.
--Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur,
et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc
l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je
vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout
est en ordre, que la flotte est bien équipée et qu'elle va partir ce
soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès.
--Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.
--Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop
peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai
amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins
font une forte brèche. Veux-tu ou non?
--Je veux des comptes, dit Pierrot.
--Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.
Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent.
--Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette
à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale: je veux faire une
promenade sur le fleuve.
Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin.
Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de
la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres
suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se
voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et
sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six
nègres se relevèrent sur-le-champ et coururent vers la ville.
Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras
et lui dit:
--Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses
comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une
dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?
--Je l'ai vendue, dit l'amiral.
--Et les marins?
--Je les ai congédiés.
--Et l'argent?
--Il est dans mes coffres.
--C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si
dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.
L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua,
fut pris par des pirates malais, délivré par des philanthropes anglais,
et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition
universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle
Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le,
c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût
fait un pauvre sire.