ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la
plupart, si ennuyeux, si pédants, si gourmés, si roides! Ils mettent
tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquiètent si peu de se
faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empêcher de bâiller en les
écoutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon.
Vous, au contraire, chère marraine, vous causez si bien, vous contez
d'une façon si intéressante, vous avez un visage si beau et si doux, que
rien qu'à vous regarder on se sent attiré vers vous, et qu'en vous
écoutant on croit entendre la céleste musique que les anges font devant
le trône du Seigneur.
La fée Aurore sourit.
--Mon ami, dit-elle à Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une
perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils étaient tous beaux et
bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu à être vertueux
parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-même. Par
exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en
son nom l'autorité suprême; dis-moi, je te prie, as-tu jamais songé à
faire le bonheur de tes semblables et à mettre à leur service la grande
puissance que tu as reçue de Dieu?
--Pas trop, dit Pierrot.
--As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies?
--Je l'avoue.
--Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et
crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la
besogne.
--J'essayerai, dit Pierrot.
--Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout
ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui
voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.
A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride sur le cou de
son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville,
vêtus comme de pauvres pèlerins.
Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortége: c'était un
riche mandarin qui allait à la campagne avec sa femme et ses enfants. Il
était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques
marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout
le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot,
oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre
citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le
braver et sans l'éviter.
--Ôte-toi de là, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un
coup de bâton.
Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son
adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais
tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de
celui-ci, les autres accoururent et chargèrent Pierrot. Celui-ci était
si animé par leur insolence, qu'il les eût assommés tous sans
l'intervention de la bonne fée.
--Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. Dès le
premier accident, te voilà hors de toi-même. Souviens-toi donc que tu
n'es qu'un pauvre pèlerin, et non un grand seigneur.
A ces mots, Pierrot jeta le bâton et se croisa les bras en regardant les
domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus
hardis.
--Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fée.
Le tumulte et les cris avaient ameuté une foule nombreuse. Au fond, tout
le monde était charmé de l'action de Pierrot, mais personne n'osait
l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.
Le mandarin descendit de son palanquin. C'était un gros homme, fort
rouge et marqué de la petite vérole, qui était redouté de tous à cause
de sa puissance et de sa méchanceté. Il était chef du tribunal suprême
de la province, et, en cette qualité, rendait des jugements sans appel.
--Qu'est-ce? dit-il en s'avançant d'un air assorti à sa dignité. Quel
est le coquin qui a osé frapper un de mes domestiques?
--Ce coquin, dit fièrement Pierrot, c'est moi. Il m'a frappé le premier,
et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.
--Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drôle et qu'on le
fasse mourir sous le bâton pour son insolence.
--Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous
répondre, ou pour avoir rendu des coups de bâton à votre domestique que
vous me condamnez?
--Je crois, dit le mandarin, que cette _espèce_ ose m'interroger! Qu'on
le saisisse!
Trois ou quatre domestiques s'élancèrent à la fois sur Pierrot.
--Attention! dit-il, je n'ai provoqué personne et ne veux faire de mal à
qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et
numérote ses os pour les reconnaître et les remettre en place au jour du
jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, à nous deux!
A ces mots, malgré ses cris, il saisit le mandarin par ses longues
moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le
montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place
publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la tête en bas, il
le lança comme une balle, le reçut dans ses mains, et le renvoya de
nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des
domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut duré quatre ou cinq
minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son éléphant et partit
en disant:
--Au revoir, seigneur mandarin!
Le pauvre justicier n'avait plus la force de répondre. La colère,
l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si élevé en
dignité, et cela en vue de tout un peuple, le transportèrent au point
qu'il en fit une maladie de plus de six mois.
--Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se séparant, voilà une
prompte et bonne justice.
Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et
allèrent se loger dans une hôtellerie d'assez pauvre apparence. Ils
soupèrent cependant avec appétit, grâce à un potage aux nids
d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: «Bouddah
ayant créé le ciel et la terre, inventa le potage aux nids
d'hirondelle.» Si vous voulez en goûter, et du meilleur, vous en
trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste à Pékin, l'un de mes bons
amis, et le plus céleste cuisinier du Céleste Empire.
Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la
ville. Il fut bientôt accosté par un douanier, qui, d'un air très-poli,
suivant la coutume chinoise, l'invita à quitter ses habits et à laisser
regarder dans ses poches.
--A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.
--A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous
un semblable soupçon. Mais peut-être avez-vous, sans vous en apercevoir,
introduit dans la ville quelque denrée. Dans ce cas, seigneur, vous
aurez la bonté de payer les droits d'entrée.
--Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix!
Cependant, se souvenant des recommandations de la fée, il se laissa
fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le
douanier, se ravisant:
--De quelle étoffe, dit-il, est votre manteau à capuchon?
--De grosse laine, dit Pierrot.
--Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais deviné.
--Et qu'as-tu deviné?
--La laine, seigneur, est défendue dans la ville de Nankin, par égard
pour nos manufacturiers, qui fabriquent des étoffes moins commodes et
plus chères. Ayez la bonté de nous donner votre manteau et de payer
l'amende.
--Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas
me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu
convenable. Quant à l'amende, je ne dois pas la payer, puisque
j'ignorais la loi.
--Nul n'est censé ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.
--Pas même les étrangers? demanda Pierrot.
--Ayez la bonté de me suivre, dit le douanier.
--Où?
--En prison.
Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'était un
beau jeune homme, bien frisé et pommadé, qui avait un lorgnon sur
l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal
très-curieux.
--Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mégarde, étant pauvre, acheté un
manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de
soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.
--Que voulez-vous, mon bon? dit négligemment le receveur, c'est la loi.
--C'est la loi à Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la
Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.
--Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de
protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis
m'attendent en ville et veulent faire un déjeuner de garçons.
--Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'échauffait, ne me laissez pas
aller en prison. Peut-être les cris d'un malheureux qu'on enferme
troubleraient votre digestion.
--Rassurez-vous, mon bon, ces choses-là sont si communes que j'y suis
tout à fait habitué.
--Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi un instant. Peut-être un jour
vous aurez besoin de moi et vous me supplierez à votre tour. On a
souvent besoin d'un plus petit que soi.
--Qu'est-ce à dire, mon bon? dit le beau frisé. Allez en prison, et ne
vous le faites pas répéter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir,
j'écouterai vos réclamations.
--Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la
justice et la vengeance du ciel! s'écria Pierrot.
--Mon bon, vous m'excédez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au
cachot; s'il fallait écouter tous ceux qui parlent de leur innocence, on
n'en finirait pas.
Le douanier prit Pierrot au collet.
--Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-même au cachot, et tu y
resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la
liberté des hommes! Ne sais-tu pas que la liberté est plus que la vie,
et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre
quatre murailles?
Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre,
les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du
pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna à
l'hôtellerie.
Elle était pleine de gens qui, sans le connaître, parlaient de lui et de
son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand
bruit. De mémoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme
qui se fût fait justice à lui-même contre un grand seigneur. Quelque
part qu'il pût aller, Pierrot était destiné à étonner le peuple, qui ne
pouvait comprendre une fierté et un courage si peu ordinaires.
Pierrot n'était pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous
dire, mes amis, que son père avait été l'un des volontaires de la grande
république; et ceux-là, voyez-vous, Dieu les a bénis, eux et leur
postérité, jusqu'à la troisième génération, parce qu'ils ont combattu
pour la patrie et pour la justice.
Pierrot, étonné de ce bruit, se mêla parmi les groupes et eut le
plaisir, bien rare pour ceux qui écoutent aux portes, d'entendre faire
son éloge.
--Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il
nous ferait rendre justice.
--Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un
autre.
Jusque-là on avait parlé fort librement; mais, à cette proposition
inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de
parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays;
quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée.
Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la
voix:
--Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre?
On se tourna vers lui avec étonnement.
--Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un
autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous
révoltez, vous serez punis; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre
vous seront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos
plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre
justice.
--Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si
maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera
justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants
pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands
seigneurs!
Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai.
--Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de
réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé.
--Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe
à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?
--Attrape, dit tout bas la fée Aurore qui venait de rejoindre son
filleul.
--Puisque personne n'ose se joindre à moi, dit Pierrot, j'irai seul chez
ce gouverneur si redouté, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?
--Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait déjà parlé, de
recevoir trop de coups de bâton et pas assez de rations de riz. On nous
prend notre thé de force et à bas prix, et on nous le vend dix fois plus
cher. On nous fait payer un impôt sur la laine et le coton qui font nos
habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un
autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre.
Encore tout cela n'est rien; mais tous ces impôts réunis devraient
produire dix millions à peine, et ils en produisent trente par la
cruelle industrie des receveurs, douaniers, péagers, mandarins et
gouverneurs, dont chacun veut prélever son bénéfice proportionné à son
grade et au cas qu'il fait de son importance.
--En effet, dit Pierrot, cela est fâcheux.
--Fâcheux! seigneur pèlerin, dites que cela est mortel; déjà nous ne
pouvons plus nous vêtir et nous avons peine à nous nourrir.
--Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journée vous aurez
justice.
--Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand
seigneur?
--Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats,
saisit Pierrot par le bras.
--Suis-nous sur-le-champ, dit-il.
--Où?
--Au palais du gouverneur.
--J'y allais.
--Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un
receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te mêles
de rendre la justice!...
A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot
sans défense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de
leurs lances.
--Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice
sur-le-champ; mais patience, j'ai promis à la fée Aurore d'attendre
jusqu'au bout.
On le mena dans cet équipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule
immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un
moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre
sans forme de procès.
Pierrot fut mis dans une cour brûlée par un soleil ardent. On lui ôta
son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot
demanda à boire. Les soldats se moquèrent de lui et lui jetèrent de la
poussière. Il avait les fers aux pieds et aux mains.
--J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.
--Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prêt. Tu
boiras dans l'autre monde.
Enfin le gouverneur parut.
--C'est toi, misérable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as
jeté aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui
promettais tout à l'heure à ce peuple justice contre moi?
--Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'était
passé.
Avant qu'il fût à la moitié de son récit:
--C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.
--Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grâce à
espérer?
Cette fois, le gouverneur ne daigna pas même répondre et fit signe qu'on
exécutât ses ordres.
Tout à coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses
fers et les jeta à la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna
abondamment. Tous les soldats se précipitèrent sur lui. Pierrot prit la
lance de l'un d'eux, l'enfonça dans le corps du premier, du second, du
troisième et du quatrième, et ficha la lance en terre.
--Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voilà comment on s'y
prend.
Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la
foule, qui battait des mains en reconnaissant son héros de la veille.
Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour.
--Je suis Pierrot, le grand connétable, le vainqueur de Pantafilando,
dit-il, et voici comment je rends justice.
--Seigneur connétable, dit le gouverneur en se mettant à genoux et
essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand connétable, ayez
pitié de moi! Hélas! si j'avais su qui j'avais la sacrilége audace de
vouloir faire empaler, croyez que mon respect....
--Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire à
plus fort que toi, tu aurais été aussi lâche que tu t'es montré
insolent.
--Seigneur grand connétable, pardonnez-moi.
--Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais
voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant à
la foule.
--Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frère sous
le bâton, parce que mon frère, qui était fort distrait, avait oublié de
le saluer dans la rue.
--Est-ce vrai? dit Pierrot.
--Oui, seigneur, s'écria-t-on de toutes parts.
--Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorité royale
dont j'étais revêtu? dit le gouverneur.
--C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense? reprit Pierrot; à un
autre.
--Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon père.
--Pourquoi?
--Parce que mon père, trop pauvre, ne pouvait payer l'impôt, ni l'amende
à laquelle il l'avait condamné.
--Est-ce vrai? dit Pierrot.
--Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin
d'argent pour faire la guerre aux Tartares!
Beaucoup d'autres se présentèrent. Les uns avaient eu les yeux crevés,
d'autres les oreilles coupées. Le front de Pierrot se rembrunit.
--Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorité fût un acte de
clémence. C'est impossible! La clémence envers l'oppresseur est une
cruauté envers l'opprimé. Qu'on l'empale!
Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos
devinrent éclatants et unanimes quand Pierrot ajouta:
--A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bâton à un Chinois
en recevra lui-même le triple, dût-il en mourir. Quiconque aura mis un
Chinois en prison, sauf le cas de condamnation légale, sera mis lui-même
en prison autant de mois que le plaignant y aura resté de jours.
Quiconque aura condamné à mort et fait exécuter un Chinois, sans ma
permission, sera lui-même empalé.
Ayant proclamé ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les
qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques,
Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fée Aurore.
--Eh bien, Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval
dans la campagne, comprends-tu maintenant pourquoi je te disais d'entrer
déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même qui
peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres gens qui sont sans
armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?
--Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et
ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir
fait justice.
--Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres.
--Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un
grand royaume.
La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de
l'expérience.
Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent
léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs.
--Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer
nos chevaux.
Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait
une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu
d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une
petite maison très-propre et très-jolie; au-devant, dans la cour,
étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière s'étendait en pente douce,
vers le ruisseau, un grand jardin ombragé avec art, non pas à la manière
de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard,
mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes
amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin
charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et
le long des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de
fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à
côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la
création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des
tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une
vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui
n'appartenaient ni à la race durham, ni à la race schwytz, ni à aucune
race ou sous-race couronnée dans les concours agricoles, étaient
pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la
colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle
espèce.
Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.
--Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi
que je voudrais vivre toujours.
La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit
dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans,
poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds
prodigieux.
En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria:
--Sauvez-moi!
--Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.
Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du
tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires
en face l'un de l'autre: tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une
proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une
force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment
armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or
incrustée de diamants: leurs yeux étaient étincelants. Des narines du
tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir
quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne
d'elle.
Le tigre, ramassé sur lui-même comme un chat qui va sauter sur une
table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reçut de
pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le
ventre du tigre. La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le
tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau; mais
Pierrot l'avait prévenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec
la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut
assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira
sur-le-champ.
Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant de sang, revint vers
la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille
qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à l'aise
et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose.
Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je
suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut
l'avoir vue pour s'en faire une idée: c'était quelque chose de plus
semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer
d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut
ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable
comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chanté la beauté et
les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante
et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu
dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et
qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'étaient des rayons de
grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il
aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le
sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en
avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.