--Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret.

Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai

pas dénoncer à mon père.

--Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites

pour de certaines gens. Quant à moi, je ne sais ni trahir ni dénoncer.

Et il fit un pas vers la porte.

--Pierrot! s'écria Horribilis transporté de colère, il faut me suivre ou

mourir!

--Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.

Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au même moment, le prince

frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.

--Arrêtez-moi ce scélérat! cria Horribilis.

--Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.

Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne

s'amusa pas à l'attendre. Il s'élança si brusquement vers la porte qu'il

renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui

suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince

ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les côtés, et l'invincible

Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mépris.

En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.

--Voilà donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi

est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipère, sa fille

une.... Non, ne blasphémons pas; à quoi servent les richesses et la

puissance, grand Dieu?

--A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la

fée Aurore, qui parut tout à coup devant lui.

--Ah! c'est vous, chère marraine? dit Pierrot, vous venez à propos. Je

suis bien malheureux. Je souffre cruellement.

--De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?

--Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prédit, quand

j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hélas!

hélas! oreille infortunée! cruel Pantafilando!

--Il ne t'a coupé qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce

donc s'il t'avait coupé la tête?

--Je m'en consolerais plus aisément, dit le mélancolique Pierrot.

--Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal

à propos détachée. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine

façon, et que cela doit faire un fâcheux effet au bal.... Souffres-tu

beaucoup?

--Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.

--Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.

Tout en parlant, elle prononça deux mots magiques en touchant l'oreille

de sa baguette.

--Tiens! dit tout à coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est

rattachée, je suis guéri. Et il se mit à gambader dans sa chambre. Quand

il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises

et renversant les tables, il se jeta à genoux devant la fée Aurore, et

lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut

touchée.

Tout à coup Pierrot sonna.

Un nègre parut.

--Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle

cravate et mon grand habit de cour.

La fée se mit à rire.

--Où vas-tu, Pierrot?

Pierrot rougit.

--Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fée, je le vois dans tes yeux.

On se moque de toi, Pierrot.

--Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je

l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.

--Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?

Pierrot se gratta la tête.

--Va, mon ami, lui dit la bonne fée, je ne veux pas troubler le plaisir

que tu te proposes, va où le destin t'appelle. Je t'attends ici.

Pierrot, tout habillé de soie, de velours et d'or, fit son entrée en

grande pompe dans le palais de Vantripan. Il était monté sur un cheval

noir magnifique, cousin germain du célèbre Rabican, que montait la

duchesse Bradamante. Ce cheval était si léger à la course qu'il

s'élançait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il

avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun

sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous

n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais

c'est là justement qu'est la difficulté, car il ne faut pas demeurer à

la même place plus d'un millionième de seconde; et, lourds, épais et

lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le

moyen.

Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait

l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une

permission de la fée Aurore, qui le lui avait donné, pouvait le monter.

Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de

Pierrot, fut envoyé d'une ruade jusqu'au premier étage du palais, où,

fort heureusement pour lui, il entra par la fenêtre ouverte et tomba sur

un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre à

mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent exécuter

cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avança d'un air si

résolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troublé, tira

sa flèche au hasard. Cette flèche, mal dirigée, rencontra, par une

fatalité bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de

la justice qui bâillait, et le bois de la flèche s'étant cassé dans

l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fiché

entre les deux mâchoires sans qu'il pût fermer la bouche. On entendait

sortir de son gosier des cris de rage inarticulés qui se mêlaient aux

éclats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.

Ces éclats de rire ne durèrent pas longtemps. En lançant des ruades de

côté et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et

se trouva face à face, ou, si vous voulez, naseaux à nez avec son

ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le

saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant

douze fois autour de la grande cour du palais.

--Sauvez mon fils! criait la reine.

--Au secours! hurlait Horribilis.

--A la garde! vociférait Vantripan.

--La garde? dit Pierrot paraissant tout à coup, ah! sire, elle est loin

si elle va toujours du même pas. Ils doivent faire au moins trente

lieues à l'heure.

--Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.

--Voilà une méchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair

par la bride; mais celui-ci voyant que son maître allait lui enlever sa

proie, la lâcha lui-même en grinçant des dents et en crachant un morceau

de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.

--Justice! mon père! s'écria ce pauvre prince, justice!

--Contre qui?

--Contre Pierrot, mon père, et contre son cheval enragé, dont je

porterai toujours les marques. Voyez plutôt.

A ces mots, tournant le dos à la compagnie, il lui montra le fond de sa

culotte emporté et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se

mit dans une colère furieuse.

--Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.

--Sabre et mitraille! répondit hardiment Pierrot en criant plus fort que

le roi, qu'avez-vous à vous fâcher, Majesté, et à crier comme une oie

qu'on met à la broche?

--Pierrot, tu es un insolent.

--Majesté, vous êtes une bête.

--Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pâture à mes

chiens.

--Majesté, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrités, je vous mettrais en

poudre avec tous vos Chinois.

--Voyons, dit Vantripan effrayé, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi

as-tu à te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.

--Je me la ferai moi-même quand je voudrai, dit fièrement Pierrot.

--Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.

--Que je sois calme, Majesté, quand je vois votre grand nigaud de fils,

ce grand touche-à-tout qui a failli mettre en colère mon bon cheval?

--Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touché ce cheval,

Horribilis?

--Mon père, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jeté au premier

étage de votre palais.

Mon bon cheval est fort méchant,

Quand on l'attaque il se défend.

chantonnait Pierrot dans ses dents.

--Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgré ma défense

expresse?

--C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu violé la défense de Pierrot?

--Ah! mon père, s'écria douloureusement Horribilis, quel langage

tenez-vous là, vous, le roi de la Chine?

--Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les

Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu

au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts

Himalaya, continua Pierrot de la voix aiguë et monotone d'un huissier

qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une

proclamation de monsieur le maire.

--Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice,

sois-en sûr.

Horribilis sortit.

--Et toi, dit Vantripan à Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas

cru mal faire. Il est un peu étourdi, mais au fond il a bon coeur, je te

le garantis.

--A votre sollicitation, Majesté, dit Pierrot, je lui pardonne, mais

qu'il n'y revienne pas.

--J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apaisé son grand

connétable; et maintenant, amis, mettons-nous à table.

Cette scène se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis

fit à Pierrot de détrôner Vantripan. Il est aisé de comprendre si

Pierrot devait se défier de ce prétendant à la couronne. On comprend

aussi la fierté de notre héros lorsqu'il entra dans la cour du palais,

monté sur Fendlair. Vingt pages le précédaient, et, comme au convoi de

Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son

bouclier, l'autre ne portait rien.

Pierrot mit pied à terre dans la cour et monta lentement les degrés, la

tête haute, le regard assuré, comme un vrai fils de Jupiter. C'était

l'heure du dîner. Il entra dans la salle à manger sans être annoncé. A

cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de

Chio de l'année de la comète, et l'élevant au-dessus de sa tête:

--Dieux immortels! s'écria-t-il, soyez bénis, vous qui m'avez donné à

boire du vin de Chio et à aimer un tel ami. A ma santé, Pierrot! As-tu

faim?

--Non, Majesté.

--As-tu soif?

--Non, Majesté.

--Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?

--J'ai à vous parler d'affaires, Majesté.

Horribilis, qui était assis à table en face de Pierrot, pâlit en le

voyant; il crut que Pierrot allait le dénoncer, et se leva pour fuir.

--Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question

de vous dans cet entretien.

Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.

Quand le roi eut vidé ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil

brillant et plein de gaieté.

--Comme te voilà beau, dit-il. Tu es paré comme une châsse. Vas-tu à la

noce?

--A la mienne, dit Pierrot, oui, Majesté.

--Et qui épouses-tu? sans indiscrétion.

--Majesté, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrétion. Si vous n'en aviez

parlé le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander

en mariage la princesse Bandoline, votre fille.

--Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne.

Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai à cette noce, et nous

dînerons pendant huit jours sans nous lever de table.

--Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui

que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?

--Qu'il ait pour père qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque.

Est-ce que Bandoline va épouser son père?

--Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot,

et qui était bien aise de trouver une excuse si légitime.

--Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.

--Majesté, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la

princesse.

Bandoline était présente et se taisait pour la première fois de sa vie.

En effet, cela méritait réflexion.

--Sire, dit-elle enfin, tous les désirs de mon père sont des lois

sacrées pour moi, mais....

--Bon, dit Vantripan, voilà le _mais_ éternel de toutes ces belles

capricieuses.

Marion pleure, Marion crie,

Marion veut qu'on la marie.

Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune,

ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop débauché, ou trop

avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de

filles, dans ces pendules détraquées? Voyons, parle franchement, que

peux-tu reprocher à Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune?

n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauvé à toi la vie et

l'honneur, à nous le trône? Que veux-tu de plus?

--Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.

--Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.

--Au mien, je le sais bien; mais cela n'empêche pas qu'il ne lui reste

qu'une oreille, et qu'une oreille dépareillée n'est pas belle à voir.

--Sérénissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prévu cette

objection, et j'ai remis mon oreille à sa place légitime. Daignez vous

en assurer vous-même. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien;

maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.

La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.

--Voilà, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles

sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a

été guérie si vite. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque magie, et je

ne veux pas épouser un magicien.

--Ta, ta, ta, voilà bien une autre histoire, s'écria Vantripan qui

craignait que Pierrot ne vînt à se fâcher; mais il se trompait.

Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva

avec un grand sang-froid et lui dit:

--Altesse Sérénissime, vous n'aurez pas le chagrin d'épouser un

magicien; mais je vous prédis, moi, sans être un grand prophète, que

vous épouserez un chien coiffé. Sire, ajouta-t-il en se tournant du côté

de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il

est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une

tournée sur les frontières de l'empire pour veiller à la bonne

administration de l'État, et empêcher l'invasion des Tartares du grand

Kabardantès, frère cadet de Pantafilando.

--Grand Dieu! s'écria Vantripan, sont-ils si près de nous?

--Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-même au-devant

d'eux.

--Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractère mal

fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des

étoffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, à tout prix, empêche-les

de venir.

--Il ne vous en coûtera que du fer, Majesté, dit Pierrot.

--Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tués jusqu'au dernier.

--Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.

--Bon débarras! dit la reine.

--Vous êtes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans

quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti

très-mécontent; malgré sa dissimulation, je l'ai bien vu.

--Eh! que nous fait le mécontentement de Pierrot? dit la reine d'un air

méprisant.

--Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous,

péronnelle.

--Mais, mon père....

--Ma fille, vous êtes une chipie.

--Ma mère a raison, dit Horribilis, et....

--Quant à toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te

fasse tordre le cou comme à un poulet. Et nous, enfants, allons souper.

Toute la cour le suivit.

Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congédia sa suite et partit

à cheval avec la fée Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis,

je vous dirai dans le chapitre suivant où il alla et quel était son

dessein.

III

TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT

COMMENT PIERROT RÉFORMA LES ABUS ET APPRIT A BÊCHER LES JARDINS

La fée Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot,

plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout à fait

oublié sa mésaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait

l'herbe des prés, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les

dévorent.

--Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup dans un transport d'enthousiasme,

que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous

rends grâce de m'avoir emmené loin de cette cour, de ce gros Vantripan,

de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils!

--Oh! oh! dit la fée en souriant, qu'est-il donc arrivé, Pierrot?

Quelque mésaventure? _Sa sotte femme! sa plus sotte fille!_ Quel langage

pour un courtisan et pour un homme amoureux!

--Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grâce au ciel; courtisan,

je ne l'ai jamais été. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une

antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fenêtres

de cette pimbêche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la

terre, s'apercevoir de ma présence.

--Tu es donc guéri, Pierrot?

--Radicalement, marraine. Je ne tenais plus à elle que par l'habitude ou

par politesse, comme un oiseau qui a un fil à la patte. Ses mépris de ce

matin ont coupé ce fil, et maintenant je suis libre.

--Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions,

veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas réussi?

--Je ne veux pas le savoir, marraine.

--Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas réussi, parce que tu es

ingrat.

--Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez.

--Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Réfléchis.

--Envers ce gros roi? Il m'a comblé d'honneurs, c'est vrai; mais ne

l'ai-je pas bien servi?

--Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois?

--Deux millions par an, à peu près, marraine.

--C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge?

--Depuis six mois à peu près.

--C'est-à-dire que tu as reçu un million?

--Oui, marraine.

--Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoyé à tes parents qui sont

pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Réponds; deux

cent mille francs?

Pierrot rougit et garda le silence.

--Davantage? dit la fée. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq

cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoyé davantage, Pierrot? Tu es

plus généreux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents?

Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot.

--Hélas! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoyé du tout.

--Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu

maintenant pourquoi, malgré tant de succès apparents, tu n'as pas été

heureux?

--Je le comprends, dit Pierrot.

--Et tu profiteras de cette leçon dans l'avenir?

--Oh! oui, marraine.

--N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta

négligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est nécessaire, et

je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoyé.

--Oh! marraine, comment ai-je pu mériter tant de bontés? dit Pierrot en

lui baisant les mains avec tendresse.

--Tu les mériteras un jour, dit la fée. Pékin n'a pas été construit en

une heure. Tu es né vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants

des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des

génies.

--Grâce à vous et à votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.

--Grâce à ma protection, si tu veux, qui t'a été plus utile encore que

tu ne penses.

--Comment donc? demanda Pierrot.

--C'est à moi que tu dois les mépris de la belle Bandoline. M'en sais-tu

mauvais gré?

--Par tous les saints du paradis! s'écria joyeusement Pierrot, je ne

sais ce que j'aurais pensé hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle

me comble de joie.

--Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guéri. Je lis dans

l'avenir, et je devine aisément ce que, d'après son caractère, tout

homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une

branche de ce grand art de la divination que je t'ai montré, et que tu

n'as pas compris parce qu'il exige des études profondes, un grand

dévouement à la science, une vie isolée et une grande expérience du

monde. La différence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les

génies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'après trois cent

quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, dès notre

naissance et par intuition.

--Vous êtes bien heureuse d'être si savante, dit Pierrot en soupirant.

--Heureuse! dit la fée. Crois-tu qu'on soit heureux de prévoir l'avenir?

Ah! malheureux enfant, que le ciel te préserve de ce bonheur et de cette

science!

--Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empêcher d'être aimé de la

princesse?

--Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-même,

et qu'après quinze jours de mariage vous auriez fait un ménage

détestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vanté

sa supériorité; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraitée....

--Oh! dit Pierrot.

--En paroles, ami; mais, pour les gens délicats, les paroles sont des

gestes. Elle se serait plainte à son père qui t'aurait fait couper le

cou.

--Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demandé la permission.

--Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais détrôné, mis en

prison, tué peut-être; tu te serais débarrassé de ta femme et tu aurais

été roi de la Chine.

--Ce qui n'est pas à dédaigner, dit Pierrot pensif.

--Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta

vanité!

--Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si

vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient

pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je être heureux avec cette belle

dédaigneuse?

--Supposons, dit la fée, qu'il n'y eût pas de sang versé; supposons que

Bandoline eût fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur

à la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes

parents? Car tu pensais, sans doute, à vivre avec ton père et ta mère?

--Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pensé.

--Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de déférence

envers tes vieux parents, envers sa belle-mère, une meunière, et son

beau-père, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas

vécu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.

--O marraine sage et charmante! s'écria Pierrot, aidez-moi toujours de

vos conseils, car désormais je ne veux rien faire de moi-même, et je me

ferai gloire de vous obéir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles

aussi dédaigneuses, et faut-il que j'aime une meunière si je veux vivre

heureux avec mes parents?

--Il y a des femmes de toutes les espèces, dit la fée, comme il y a des

hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que

tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande

injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, méchantes,

médisantes, vaniteuses et occupées d'elles-mêmes et de leurs chiffons du

matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes,

discrètes, attachées à leur maison, à leur mari et à leurs enfants; ta

mère, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre?

--Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mère?

--Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes.

Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espèce?

--Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la première chose que je demande

au ciel tous les matins.

--Cherche et tu trouveras, dit la fée.

Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La

conversation changea de sujet. La fée se plut à instruire Pierrot de ses

devoirs envers lui-même et envers les autres hommes, et lui dit sur ce

sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues, ô mes amis!

vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.

Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour répandre le

mensonge, est pauvre en vérités, et dans la crainte de ne pas vous

répéter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il

vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gâté par le succès et

fort enorgueilli de son mérite, comprit pour la première fois qu'il

n'était qu'une créature faible et bornée, ignorante et portée au mal;

qu'il eut honte de lui-même et de son égoïsme, et qu'il se promit de

devenir un modèle pour tous les hommes nés ou à naître. Au reste, vous

vous imaginez assez, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail

des choses, ce que devaient être les enseignements d'une fée qui était

la propre fille du sage roi des génies, le grand Salomon.

Pierrot était ravi de joie.

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 3 / 12 段