Pierrot tira son sabre et décrivit en l'air un cercle. Trois têtes de

mandarins tombèrent comme des pommes trop mûres et roulèrent aux pieds

de l'usurpateur. Tout le monde s'écarta. Barakhan lui-même sortit de la

tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se

vit entouré de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on

faisait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de flèches.

--Où me suis-je fourré? pensa ce héros. Et il se précipita au plus épais

de la foule; mais si prompt que fût son mouvement, celui des assaillants

fut plus prompt encore à l'éviter. Il se trouva le centre d'un nouveau

cercle aussi épais que le premier, aussi facile à forcer, aussi prompt à

se reformer. Heureusement il lui vint une idée. Il aperçut Barakhan qui,

monté à cheval et caché derrière ses gardes, les excitait à se jeter sur

lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit, à droite et à gauche, un homme

de chaque main, et, sans faire de mal à ses deux prisonniers, il les

appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir

des flèches qu'on lui lançait. Aussitôt les gardes cessèrent de le

harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce

temps d'arrêt, lâcha le prisonnier qu'il tenait serré sur sa poitrine,

et faisant tournoyer son sabre autour de sa tête avec la force lente,

régulière et irrésistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des prés, il

abattit en une minute quinze ou vingt têtes parmi les plus voisines. On

s'écarta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de

Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule était trop épaisse. Il

lança son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'évita, prit d'une main la

bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il

l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et

le lança avec une telle force que le malheureux prince s'éleva dans les

airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aperçut, à droite, les

sommets neigeux du Dawâlagiri, qui réfléchissaient les rayons du soleil,

et à gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et

qu'aucun voyageur n'a encore visités; mais il n'eut pas le temps de

faire part à l'Académie des sciences de ses découvertes, parce qu'au

bout de quelques minutes on le trouva fracassé et brisé en mille

morceaux.

A ce spectacle, un cri unanime s'éleva dans l'assemblée:

--Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre général! Vive la princesse

Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de

Pierrot.

--Qu'est-ce? s'écria-t-il, tout à l'heure vous m'avez voulu empaler; à

présent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous?

--Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les

serviteurs du plus fort. Tout à l'heure nous avons cru que Barakhan

était le plus fort, nous lui avons obéi. Maintenant nous voyons que vous

l'êtes, et nous vous obéissons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce

Barakhan qui nous a trompés!

--Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la leçon.

Mais hâtons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a dû trembler

pour ma vie.

Bandoline n'avait pas tremblé pour la vie de Pierrot. Elle haïssait

Barakhan; elle avait, pour s'en délivrer, demandé du secours à Pierrot;

mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit

divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le

pauvre Pierrot, aveuglé par son amour et son ambition, ne comprenait

pas.

Elle le reçut avec une dignité froide, lui permit à peine de s'asseoir,

et lui commanda de mettre sur-le-champ l'armée en marche pour reprendre

la capitale de la Chine et détrôner Pantafilando. Pierrot obéit en

soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher à l'ennemi,

toute l'armée lui tourna le dos.

--Lâches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des

généraux avait le dos tourné, il l'enleva d'un coup de pied dans le

derrière jusqu'à la hauteur du toit du palais. Le pauvre général retomba

heureusement sur ses pieds, et ôta respectueusement son bonnet orné de

clochettes qui servaient à effrayer l'ennemi.

--Seigneur, dit-il à Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons,

nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas

ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refusé le courage;

voulez-vous que nous nous battions malgré nous?

--Magots chinois! dit Pierrot.

--Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait

des têtes beaucoup plus belles, quoique la vôtre, en particulier, soit

admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le

dire, je préfère encore la mienne, elle va mieux à mon cou et à mes

épaules.

--Sac à papier! dit Pierrot, comment faire?

--Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, où elle

avait passé à se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps

que Pierrot se battait et haranguait les Chinois.

--Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je

suis bien fou: j'ai failli déjà deux fois aujourd'hui me faire casser la

tête pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement

daigné me remercier.

Cette réflexion, aussi triste que sensée, ne l'empêcha pas de se

précipiter au-devant de la princesse et d'être prêt à lui faire le

sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire à lui-même

et de se dévouer sans récompense.

Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu

d'espoir et beaucoup de vanité. Je ferai, pensait-il, de si belles

actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon

âge, encore inconnu, paysan il y a un mois, être aujourd'hui le seul

appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arrivé qu'à moi,

Pierrot. La fortune me devait cette gloire.

--Princesse, dit-il à Bandoline, nous partons seuls.

L'armée a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre.

--Et vous l'avez souffert? dit-elle.

Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lança sur Pierrot tant

d'estime de son courage et tant de reproche en même temps, qu'il faillit

tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer

de marcher à l'ennemi; mais la réflexion le rendit plus sage, et il se

contenta de répondre:

--Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je

traverserais les mers à la nage, je défierais le monde; mais je ne puis

faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, «qu'il

est impossible de faire boire un âne qui n'a pas soif.»

--Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne

vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers à la nage?

Il n'y a pas de mer d'ici à la capitale de mon père, et s'il y en avait,

je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau

monté par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous

conduisiez cette armée au secours de mon père Vantripan.

--Eh bien! dit Pierrot découragé, parlez-leur vous-même.

La belle Bandoline leur fit un discours magnifique où elle rappela les

exploits de leurs aïeux; elle leur parla du danger de la patrie, de

leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rétablir sur

son trône le monarque légitime.

Mais les Chinois firent la sourde oreille.

--Partons seuls, dit Bandoline indignée; et, grâce à des chevaux plus

rapides que le vent, ils arrivèrent, elle et Pierrot, dix jours après

dans la capitale de la Chine, où d'abord ils descendirent de nuit dans

une hôtellerie pour prendre langue.

Pantafilando n'avait pas perdu de temps après le départ de Pierrot.

Entre autres sages décrets, il avait ordonné que tous les Chinois se

lèveraient à six heures du matin et se coucheraient à huit heures du

soir, et qu'on raccourcirait de toute la tête tous ceux dont la taille

dépassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi à ces

deux décrets, excepté, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six

pouces, qui se tenaient cachés dans leurs caves de peur du bourreau.

Pierrot apprit en même temps que sa tête était mise à prix; mais cette

nouvelle ne l'inquiéta pas beaucoup. Il comptait bien la défendre

vigoureusement. Le soir même il alla, dans l'obscurité, placarder sur le

mur du palais l'affiche suivante:

«Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi

légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la

presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs,

jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître

entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général

en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant

Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la

Chine.»

Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider

leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles

massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa

force et de son courage, accepterait le combat.

Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en

lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville,

que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le

combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant

succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était

vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.

La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais

bientôt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien

qu'après sa mort elle serait livrée sans défense au premier venu, elle

accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, à quelques pas

duquel devait avoir lieu le combat.

Pierrot ne manqua pas, après avoir fait ses prières à Dieu, d'invoquer

la fée Aurore. Elle secoua la tête d'un air de mauvais augure et lui

dit:

--Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de

ton père et laisser là ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera

très-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents

et le tien propre. Crois-moi, renonce à ce combat. Ce sera pour toi, je

le prévois, la source d'une douleur cruelle.

--Dût-il m'en coûter la vie, dit l'héroïque Pierrot, je défendrai ma

princesse.

--Va donc, dit la fée Aurore, et entre dans l'arène, car Pantafilando

t'attend.

En effet, le géant provoquait déjà Pierrot. Tous deux étaient armés: le

géant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot

d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa

force.

Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur

Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance

rencontra le manteau court de Pierrot (c'était la mode alors) et le

déchira dans toute sa longueur. Pierrot dégrafa son manteau et se trouva

en simple pourpoint. Il prit son élan, et, d'un bond impétueux, il alla

donner la tête la première, comme une catapulte, contre la poitrine du

géant. Celui-ci, étourdi du coup, chancela un instant, tourna sur

lui-même et tomba en arrière. Pierrot courut à lui sur-le-champ pour lui

mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se

relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renversé et jeté à

trois cents pas.

Jusqu'ici le combat paraissait égal; mais Pierrot, quoique renversé une

fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le géant, ébranlé du

choc terrible qu'il avait reçu dans la poitrine, ne se soutenait plus

qu'à peine, semblable à une puissante muraille à demi renversée par la

canonnade.

--Qu'on m'apporte à boire, dit le géant.

Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en

loyal adversaire, il fit offrir du vin à Pierrot qui but, le remercia,

et lui cria:

--En garde!

Pantafilando saisit une des portes du cirque où avait lieu le combat et

la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup

et lança à son tour sa porte, qui atteignit le géant à la cuisse. Il fut

abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de

continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille à Pierrot;

mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du

géant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il

coupa la tête de Pantafilando.

Un long cri de joie s'éleva de toutes parts. Tout le monde cria:

--Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!

Et la belle Bandoline, touchée de tant d'amour et de tant de courage, se

leva elle-même pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut

plus qu'à trois pas, elle s'écria tout à coup avec horreur:

--Ôtez-moi cet objet effroyable!

Le malheureux Pierrot, qui s'était cru au comble du bonheur, se vit

rejeté dans les abîmes du désespoir. Il avait oublié son oreille, aux

trois quarts détachée par le sabre de Pantafilando. C'était cette pauvre

oreille, coupée à son service, qui avait fait pousser à la princesse ce

cri d'horreur, et il faut avouer qu'un héros qui n'a qu'une oreille

devrait se rendre justice et ne pas paraître devant les dames.

Quoi qu'il en soit, à peine Bandoline eut-elle dit d'ôter cet objet

effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonné

en un instant. Les Tartares s'étaient enfuis après la mort de leur chef.

Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamèrent roi de

nouveau, lui jurèrent fidélité, et Pierrot, tout saignant, alla se faire

panser chez le chirurgien.

--Mort et damnation! s'écria Vantripan en se mettant à table; ma

contenance ferme a singulièrement imposé à l'ennemi!

--Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montré

une âme vraiment royale, et César n'était qu'un pleutre auprès de vous.

--J'aime à voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vérité sans flatterie.

Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma

cassette privée.... Donne-moi du pâté d'anguilles!

--Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majesté, et j'ose dire que

mon dévouement....

--C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pâté, morbleu! Ton dévouement

m'ennuie et tes phrases me font bâiller. Où donc étais-tu, ajouta-t-il

au bout d'un instant, pendant le règne de Pantafilando?

--Sire, j'imposais, comme Votre Majesté, à ces Tartares par ma

contenance.

--Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majesté? Tu oses te

comparer à moi, bélître?

--Sire....

--A moi, maroufle?

--Sire....

--A moi, misérable menteur? à moi, arlequin? à moi, polichinelle? à

moi?...

--Sire....

--Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voilà, ajouta Vantripan, comment

je sais punir un traître!... Horribilis!

--Mon père?

--Va chercher Pierrot.

--Mon père, vous n'y songez pas. Moi, l'héritier présomptif de la

couronne, aller chercher un simple officier des gardes!

--Héritier présomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon

assiette à la tête!

--J'y vais, mon père, dit Horribilis.

Et il se disait en lui-même: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette

humiliation.

Pierrot parut bientôt. Il était pansé, et, franchement, les linges qui

enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.

--C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tué Pantafilando?

--Oui, sire, répondit modestement Pierrot.

--Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me réservais d'essoriller ce

bandit de ma main.

--Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant à la mine du

grand Vantripan le jour de l'entrée de Pantafilando.

--Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zèle.

--Il suffit, seigneur.

--Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgré ton

étourderie, t'attacher à ma personne. Je te fais grand connétable....

--Sire!...

--Grand amiral!...

--Sire!...

--Grand échanson!...

--Sire!...

--Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu

déjeuneras, dîneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me

conteras des histoires.

--Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.

--Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.

--Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions à la fois.

--Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre à tout? Crois-tu

que ceux qui t'ont précédé les remplissaient mieux?

--Sire, dit Pierrot poussé dans ses derniers retranchements, où

prendrais-je le temps de dormir?

--Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il

faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidèle sujet est de veiller

sur son roi, et non de dormir.

--J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fée et

de retourner à la maison.

Tant d'honneurs ne tournèrent pas la tête à Pierrot. Il aurait donné de

bon coeur l'amirauté et la connétablie pour un sourire de la dédaigneuse

Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La première fois qu'il se

présenta à la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos

avec mépris et d'un air si offensé, que le pauvre connétable en fut tout

déconcerté.

--Hélas! disait-il, où est le temps où j'avais mes deux oreilles, où

Pantafilando régnait ici, et où mon ingrate princesse chevauchait seule

avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la défendre?

Ces réflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il

pâlit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientôt plus que

l'ombre de lui-même.

La fée Aurore s'en aperçut: c'était, comme nous l'avons dit, la plus

charitable personne qui ait jamais été au ciel ou sur la terre. Elle ne

donnait de conseil que lorsqu'elle était priée de le faire, et toujours

avant l'événement. «Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le

réparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'éternel refrain

des pédants: _Je vous l'avais bien dit_.»

--Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.

--Chère marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser

le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan

m'a confié le soin?

--Pierrot, dit la fée, tu n'es pas sincère. Tu ne te soucies pas

beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques,

crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en

occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se

moque de toi.

--Hélas! oui, s'écria le malheureux Pierrot, elle me méprise parce que

je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu

l'autre à son service.

--Ami Pierrot, dit la sage fée, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que

la moitié d'un nez et qu'elle eût perdu l'autre moitié par quelque

accident?

--Ce n'est pas possible, répondit Pierrot, elle a le plus joli nez du

monde, après le vôtre, chère marraine. C'est un nez dont la courbe

aquiline....

--Je ne t'en demande pas la description, dit la fée.

Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moitié de ce nez

charmant?

--Je... le... crois... dit Pierrot hésitant.

--Tu le crois? tu n'en es pas sûr. Eh bien, je suis, moi, sûre du

contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu

qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisément

son parti de te voir essorillé? Les hommes se vantent d'être plus forts,

plus fermes, plus sensés, plus raisonnables que les femmes; et, dans la

pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermeté, de

sens et de raison.

--Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai

rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?

--C'est une autre affaire, dit la fée. Mais l'amour n'est-il autre chose

que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en

va sans qu'on sache pourquoi?

--Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout

ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me méprise.

--Pierrot, dit la fée, je te quitte; tu n'es pas d'humeur à entendre

raison ni à causer métaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de

moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.

Le lendemain, Pierrot fut appelé secrètement chez le prince Horribilis.

Il s'y rendit sur-le-champ, tout étonné d'une telle faveur, car le

prince royal ne l'y avait pas accoutumé.

Horribilis le reçut d'une manière si aimable que Pierrot crut s'être

mépris sur son caractère.

--Je l'ai calomnié, se dit-il, quand je le croyais méchant et stupide.

Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de

vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est très-malheureux pour un

prince, mais d'autres se chargeront d'être braves pour lui; et, qui

sait? ce sera peut-être, malgré sa poltronnerie, un très-grand prince et

un admirable conquérant.

Après les premiers compliments, Horribilis lui dit:

--Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours été votre

ami, et je veux contribuer à votre fortune.

--Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fraîche date.

(_Haut_.) Seigneur, comment pourrai-je reconnaître tant de faveur?...

--En m'écoutant, interrompit le prince. Vous n'êtes pas riche, mon ami?

--Va-t-il me faire l'aumône? dit Pierrot dont la fierté commençait à

s'indigner. (_Haut_.) Seigneur, les bienfaits de votre père ont comblé

mes espérances.

--Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon père (car

il est capricieux, mon respectable père le grand Vantripan!) vous

privait aujourd'hui de toutes vos dignités, demain vous seriez aussi

pauvre que le jour de votre arrivée à la cour.

--Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un

homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas né sujet de votre auguste

père, et je puis offrir mes services à un roi qui les appréciera mieux.

--Et voilà justement ce que je veux éviter, s'écria Horribilis. Pierrot,

le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le

soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme

défunt Bélisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son

courage à un de nos ennemis! La Chine se déshonorerait par cette

ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.

Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand connétable dans ses

bras.

--Mais comment l'éviter? dit Pierrot.

--Ah! voilà! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout

est commun. Je veux te mettre pour toujours à l'abri des caprices de mon

père. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.

--Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer

aux noms chinois.

--De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de

tour, et qui est toute fermée de hautes murailles entre lesquelles

courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de

chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.

--Vous me la donnez? s'écria Pierrot frémissant de joie à la pensée des

belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur,

et votre générosité...

--Que parles-tu de générosité? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je

jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauvé ma race et mon trône?

--C'est-à-dire, reprit Pierrot, le trône de votre auguste père, qui doit

un jour vous appartenir.

--Nous ne nous entendons pas, à ce qu'il paraît, ami Pierrot.

--Je le crains, pensa le grand connétable subitement refroidi.

--Je te laisse toutes les charges que mon père t'a données; j'y ajoute

le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras

droit et mon premier ministre; mais à une condition: c'est que tu me

prêteras ton aide pour devenir roi et détrôner Vantripan.

--Détrôner Vantripan, mon bienfaiteur! s'écria Pierrot.

--Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est étonnant,

l'ambition de ces gens de peu. Écoute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du

don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main

de ma soeur Bandoline?

Cette dernière offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la

belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour

l'amoureux Pierrot! Il n'hésita pas cependant.

--Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reçois, comme je le

dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter

dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y

précipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....

--D'une trahison! s'écria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand

connétable? Suis-je un traître, moi?

--Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que

je me retire.

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 2 / 12 段