Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le

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HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT

SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE

Jules Bardoux directeur.

HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT

ÉCRITE PAR LE MAGICIEN ALCOFRIBAS

TRADUITE DU SOGDIEN PAR ALFRED ASSOLLANT

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE

15, RUE SOUFFLOT, 15

1885

TABLE

HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT

I.--PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT

II.--DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT

III.--TROISIÈME AVENTURE DE PIERROT

IV.--QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT

V.--CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT

VI.--SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT

HISTOIRE DU CÉLÈBRE PIERROT

I

PREMIÈRE AVENTURE DE PIERROT

COMMENT PIERROT DEVINT UN GRAND GUERRIER

Pierrot naquit enfariné: son père était meunier; sa mère était meunière.

Sa marraine était la fée Aurore, la plus jeune fille de Salomon, prince

des génies.

Aurore était la plus charmante fée du monde: elle avait les cheveux

noirs, le front de moyenne grandeur, mais droit et arrondi, un nez

retroussé, fin et charmant, une bouche petite qui laissait voir dans ses

sourires des dents admirables. Son teint était blanc comme le lait, et

ses joues avaient cette nuance rose et transparente qui est inconnue

aux habitants de ce grossier monde sublunaire. Quant à ses yeux, ô mes

amis! jamais vous n'en avez vu, jamais vous n'en verrez de pareils. Les

étoiles du firmament ne sont auprès que des becs de gaz fumeux; la lune

n'est qu'une vieille et sale lanterne.

Dans ces yeux si beaux, si doux, si lumineux, on voyait resplendir un

esprit extraordinaire et une bonté suprême. Oh! quelle marraine avait le

fortuné Pierrot!

Les fées, qui sont de grandes dames, ne fréquentent guère de simples

meuniers; mais Aurore était si compatissante, qu'elle n'aimait que la

société des pauvres et des malheureux. Un jour qu'elle se promenait

seule dans la campagne, elle passa près de la maison du meunier juste au

moment où Pierrot, qui venait de naître, criait et demandait le sein de

sa mère; elle entra dans le moulin, poussée par une curiosité bien

naturelle aux dames.

Comme elle entrait, Pierrot cessa de crier pour lui tendre les bras.

Aurore en fut si charmée qu'elle le prit sur-le-champ, l'embrassa, le

caressa, l'endormit, le replaça dans son berceau et ne voulut pas sortir

du moulin avant d'avoir obtenu la promesse qu'elle serait choisie pour

marraine de l'enfant.

Le lendemain, elle tint Pierrot sur les fonts baptismaux et voulut lui

faire un présent, suivant la coutume.

--Mon ami, lui dit-elle, je pourrais te rendre plus riche que tous les

rois de la terre; mais à quoi sert la richesse, si ce n'est à corrompre

et endurcir ceux qui la possèdent? Je pourrais te donner le bonheur;

mais il faut l'avoir mérité. Je veux te donner deux choses: l'esprit et

le courage, qui te défendront contre les autres hommes; et une

troisième: la bonté, qui les défendra contre toi. Ces trois choses ne

t'empêcheront pas de rencontrer beaucoup d'ennemis et d'essuyer de

grands malheurs; mais, avec le temps, elles te feront triompher de tout.

Au reste, si tu as besoin de moi, voici un anneau que je t'ordonne de ne

jamais quitter. Quand tu voudras me voir, tu le baiseras trois fois en

prononçant mon nom. En quelque lieu de la terre ou du ciel que je sois,

je t'entendrai et je viendrai à ton secours.

Voilà comment Pierrot fut baptisé. Je passe sous silence les dragées

dont la fée Aurore répandit une si grande quantité qu'elle couvrit tout

le pays, et que les enfants du village en ramassèrent deux cent

cinquante mille boisseaux et demi, sans compter ce que croquèrent les

oiseaux du ciel, les lièvres et les écureuils.

Quand Pierrot eut dix-huit ans, la fée Aurore le prit à part et lui dit:

--Mon ami Pierrot, ton éducation est terminée. Tu sais tout ce qu'il

faut savoir: tu parles latin comme Cicéron et grec comme Démosthènes; tu

sais l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le cophte, l'hébreu,

le sanscrit et le chaldéen; tu connais à fond la physique, la

métaphysique, la chimie, la chiromancie, la magie, la météorologie, la

dialectique, la sophistique, la clinique et l'hydrostatique; tu as lu

tous les philosophes et tu pourrais réciter tous les poëtes; tu cours

comme une locomotive et tu as les poignets si forts et si bien attachés,

que tu pourrais porter, à bras tendu, une échelle au sommet de laquelle

serait un homme qui tiendrait lui-même la cathédrale de Strasbourg en

équilibre sur le bout de son nez. Tu as bonnes dents, bon pied, bon

oeil. Quel métier veux-tu faire?

--Je veux être soldat, dit Pierrot; je veux aller à la guerre, tuer

beaucoup d'ennemis, devenir un grand capitaine et acquérir une gloire

immortelle qui fera parler de moi in _soecula soeculorum_.

--_Amen_, dit la fée en riant. Tu es jeune encore, tu as du temps à

perdre. J'y consens; mais s'il t'arrive quelque accident, ne me le

reproche pas.... Ces enfants des hommes, ajouta-t-elle plus bas et comme

se parlant à elle-même, se ressemblent tous, et le plus sensé d'entre

eux mourra sans avoir eu plus de bon sens que son grand-père Adam quand

il sortit du paradis terrestre.

Pierrot avait bien entendu l'aparté, mais il n'en fit pas semblant. «Il

n'y a pire sourd, dit le proverbe, que celui qui ne veut pas entendre.»

Ses yeux étaient éblouis des splendeurs de l'uniforme, des épaulettes

d'or, des pantalons rouges, des tuniques bleues, des croix qui brillent

sur les poitrines des officiers supérieurs. Le sabre qui pend à leur

ceinture lui parut le plus bel instrument et le plus utile qu'eût jamais

inventé le génie de l'homme. Quant au cheval, et tous mes lecteurs me

comprendront sans peine, c'était le rêve de l'ambitieux Pierrot.

--Il est glorieux d'être fantassin, disait-il; mais il est divin d'être

cavalier. Si j'étais Dieu, je dînerais à cheval.

Son rêve était plus près de la réalité qu'il ne le croyait.

--Embrasse ton père et ta mère, dit la fée, et partons.

--Où donc allons-nous? dit Pierrot.

--A la gloire, puisque tu le veux; et prenons garde de ne pas nous

rompre le cou, la route est difficile.

Qui pourrait dire la douleur de la pauvre meunière quand elle apprit le

projet de Pierrot?

--Hélas! dit-elle, je t'ai nourri de mon lait, réchauffé de mes caresses

et de mes baisers, élevé, instruit, pour que tu te fasses tuer au

service du roi! Quel besoin as-tu d'être soldat, malheureux Pierrot? Te

manque-t-il quelque chose ici? Ce que tu as voulu, en tout temps, ne

l'avons-nous pas fait? Ne te l'avons-nous pas donné? Pierrot, je t'en

supplie, ne me donne pas la douleur de te voir un jour rapporté ici mort

ou estropié. Que ferions-nous alors? Que fera ton père, dont le bras se

fatigue et ne peut plus travailler? Comment et de quoi vivrons-nous?

--Pardonne-moi, pauvre mère, dit l'entêté Pierrot, c'est ma vocation. Je

le sens, je suis né pour la guerre.

Ici la mère se mit à pleurer. Le meunier, qui n'avait encore rien dit,

rompit le silence:

--Tu peux t'en aller, Pierrot, si tu sens que c'est ta vocation, quoique

ce soit une vocation singulière que celle de couper la tête à un homme,

ou de lui fendre le ventre d'un coup de sabre et de répandre à terre ses

entrailles. La voix des parents n'a appris, n'apprend et n'apprendra

jamais rien aux enfants. Ils ne croient que l'expérience! Va donc, et

tâche d'acquérir cette expérience au meilleur marché possible.

--Mais, dit Pierrot, ne faut-il pas combattre pour sa patrie?

--Quand la patrie est attaquée, dit le meunier, il faut que les enfants

courent à l'ennemi et que les pères leur montrent le chemin; mais il n'y

a aucun danger, mon pauvre Pierrot, tu le sais bien: nous sommes en paix

avec tout le monde.

--Mais....

--Encore un _mais_! Va! pars! lui dit son père en l'embrassant.

Pierrot partit fort chagrin, mais obstiné dans sa résolution. Si la

bonne fée avait pitié de la douleur de ses parents, elle savait fort

bien qu'un peu d'expérience était nécessaire pour rabattre la

présomption de Pierrot, et elle avait confiance dans l'avenir.

Ils marchèrent longtemps côte à côte sans rien dire. Enfin, après

plusieurs jours, ils arrivèrent dans le palais du roi. Là, Pierrot fut

si ébloui des colonnes de marbre, des grilles en fer doré, des gardes

chamarrés d'or, et des cavaliers qui couraient au galop le sabre en

main, à travers la foule, pour annoncer le passage de Sa Majesté, qu'il

oublia complétement les remontrances de ses parents.

Comme il regardait, bouche béante, un spectacle si nouveau, le roi passa

en carrosse, précédé et suivi d'une nombreuse escorte. Il était midi

moins cinq minutes, et la famille royale, au retour de la promenade,

allait dîner. Aussi le cocher paraissait fort pressé, dans la crainte de

faire attendre Sa Majesté. Tout à coup un accident inattendu arrêta le

carrosse. Un des chevaux de l'escorte fit un écart, et le page qui le

montait, et qui était à peu près de l'âge de Pierrot, fut jeté contre

une borne et eut la tête fracassée. Tous les autres s'arrêtèrent au même

instant pour lui porter secours ou au moins pour ne pas le fouler sous

les pieds des chevaux.

--Eh bien! qu'est-ce? dit aigrement le roi en mettant la tête à la

portière.

--Sire, répondit un page, c'est un de mes camarades qui vient de se tuer

en tombant de cheval.

--Le butor! dit le roi; qu'on l'enterre et qu'un autre prenne sa place.

Faut-il, parce qu'un maladroit s'est brisé la tête, m'exposer à trouver

mon potage refroidi?

Il parlait fort bien, ce grand roi. Si chaque souverain, ayant trente

millions d'hommes à conduire, pensait à chacun d'eux successivement et

sans relâche pendant quarante ans de règne, il ne lui resterait pas une

minute pour manger, boire, dormir, se promener, chasser et penser à

lui-même. Encore ne pourrait-il, en toute sa vie, donner à chacun de ses

sujets qu'une demi-minute de réflexion. Évidemment c'est trop peu pour

chacun. C'était aussi l'opinion du grand Vantripan, empereur de Chine,

du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée, et de tous les

Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu

au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts

Himalaya. Aussi, ne pouvant penser à tous ses sujets, en gros ou en

détail, il ne pensait qu'à lui-même.

Par l'énumération des États de ce grand roi, vous voyez, mes amis, que

la Chine fut le premier théâtre des exploits de Pierrot. Il ne faudrait

pas croire pour cela que Pierrot fût Chinois. Il était né, au contraire,

fort loin de là, dans la forêt des Ardennes; mais la fée, par un

enchantement dont elle a gardé le secret, sans quoi je vous le dirais

bien volontiers, l'avait, au bout de trois jours de marche, et pendant

son sommeil, transporté, sans qu'il s'en aperçût, sur les bords du

fleuve Jaune, où se désaltèrent, en remuant éternellement la tête, des

mandarins aux yeux de porcelaine. Mais revenons à la colère du roi quand

il craignit de trouver son potage refroidi.

Au bruit de cette royale colère, toute l'escorte trembla. Le grand roi

était d'humeur à faire sauter comme des noisettes les têtes de trois

cents courtisans pour venger une injure si grave. Chacun cherchait des

yeux, dans la foule, un remplaçant au malheureux page.

La fée Aurore poussa de la main le coude de Pierrot. Celui-ci, sans

balancer, saisit les rênes, met le pied à l'étrier et monte à cheval.

--Ton nom? dit Vantripan.

--Pierrot, sire, pour vous servir.

--Tu es un drôle bien hardi. Qui t'a dit de monter à cheval?

--Vous-même, sire.

--Moi?

--Vous, sire. N'avez-vous pas dit: Qu'on l'enterre et qu'un autre prenne

sa place!» Je prends sa place. Toute la terre ne vous doit-elle pas

obéissance? J'ai obéi.

--Et la casaque d'uniforme?

Ici Pierrot fut embarrassé un instant, mais la fée vint à son secours.

Elle le toucha de sa baguette: en un clin d'oeil Pierrot fut habillé

comme ses nouveaux camarades. Alors le roi, qui s'était penché vers le

fond du carrosse pour parler à la reine, se retourna brusquement.

--Sire, dit Pierrot, je suis prêt.

--Comment! tu es habillé?

--Sire, ne vous ai-je pas dit que toute la terre vous doit obéissance?

Vous avez voulu que je prisse l'uniforme. Je l'ai pris.

--Voilà un grand prodige, dit Vantripan; mais mon potage ne vaut plus

rien. Au palais, et au galop.

En une minute le carrosse, l'escorte et Pierrot disparurent, laissant

trente mille badauds stupéfaits de la hardiesse de Pierrot, de sa

promptitude à s'habiller, et de la bonté du grand Vantripan. Dans le

même moment, la pluie qui tombait les força de rentrer dans leur

famille, où tout le reste de la journée et les trois jours suivants on

ne parla d'autre chose que du nouveau page.

Pierrot était émerveillé de son bonheur.

--Quoi! disait-il, en si peu de temps me voilà admis à la cour, et en

passe de faire une belle fortune. Qui sait?

Au milieu de ces pensées ambitieuses, on arriva au palais. Pierrot

voulut descendre de cheval comme les autres et suivre le roi pour dîner,

mais le gouverneur des pages l'arrêta.

--Montez votre garde d'abord, lui dit-il.

--Je meurs de faim, dit Pierrot.

--Vous répliquez? huit jours d'arrêts. Mais d'abord, sabre en main et

restez à cheval devant le vestibule; voici la consigne: Quiconque

entrera sans laisser passer, vous lui couperez le cou; et si vous y

manquez, on vous le coupera à vous-même pour vous apprendre à vivre.

Ce disant, le gouverneur monta d'un air grave dans son appartement, où

l'attendait un bon dîner avec un bon feu et d'excellent vin.

C'était au mois de novembre, et Pierrot, chamarré d'or, mais légèrement

vêtu, montait sa garde à cheval devant le vestibule. Devant lui, des

cuisines royales montaient à chaque instant une foule de plats

succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa

maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour

les maîtres d'hôtel, pour tout le monde enfin, excepté le désolé

Pierrot. Chaque plat laissait un parfum exquis dont étaient

douloureusement excitées les papilles nerveuses du malheureux page.

Les marmitons riaient en passant près de lui, et se le montraient l'un à

l'autre avec des gestes moqueurs.

--Voilà un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux.

--Habit de velours, ventre de son, dit un autre.

Pierrot, mouillé de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les

doigts de sa main gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les

doigts de sa main droite qui tenait le sabre, affamé de plus, donnait de

bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les courtisans et la

maudite envie qu'il avait eue de quitter son père et sa mère, et

d'entrer au service militaire.

Enfin la fée Aurore eut compassion de ses souffrances.

--Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange.

Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur,

que le pauvre affamé dévora en quelques minutes. Ainsi se réalisa son

rêve de dîner à cheval.

Comme il finissait, trois heures sonnèrent. Vantripan avait dîné, lui

aussi, mais beaucoup mieux, et plus à l'aise.

--Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier étage

du palais, j'ai solidement dîné.

Et il défit son ceinturon pour respirer plus à l'aise.

--Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son

regard royal sur le pauvre Pierrot.

--Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si

singulièrement au service de Votre Majesté.

--Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mangé et bien bu, je veux que

tous mes sujets soient heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au

ministre de la guerre qui avait dîné avec lui, tire ton sabre, et

découpe-moi ce chapon rôti.

Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lança le chapon. Pierrot le reçut

si adroitement qu'il fit l'admiration générale.

Les gens qui ont bien dîné ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le

choix de leurs plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la

tournure, sont toujours excellentes.

Après le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des

gâteaux. Finalement Pierrot dîna mieux qu'il ne l'avait espéré; mais il

voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui faisait pas plaisir.

--Quand je dîne avec mes parents, pensait-il, le dîner n'est pas friand,

mais je ne mange les restes de personne, et personne ne se moque de moi.

Cette pensée indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques

minutes à peine, tant il montra d'activité, Vantripan le fit monter près

de lui.

--Il est aux arrêts, dit le gouverneur des pages.

--Est-ce ainsi qu'on m'obéit? dit le roi d'une voix tonnante. Va

toi-même prendre sa place, et garde les arrêts pendant six mois.

Le gouverneur descendit la tête basse et prit la place de Pierrot au

milieu des rires de toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan

admirable.

Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit

l'arrivée de Pierrot. A ses côtés, dans un autre fauteuil, près du feu,

était assise la reine, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui était

une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses femmes de

chambre disaient:

--Il est impossible de savoir si elle est plus méchante que bête ou plus

bête que méchante.

Derrière elle se tenait debout, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre,

la princesse Bandoline, sa fille, surnommée par les courtisans Reine de

Beauté; elle était fort belle en effet, mais encore plus orgueilleuse,

et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de toutes les

races royales, et elle-même, comme la plus illustre personne de cette

race. De l'autre côté de la cheminée se chauffait, assis, l'héritier

présomptif de la couronne, le prince Horribilis, laid et méchant comme

un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa mère, qui ne voyait en

lui qu'un esprit gracieux et pénétrant, et il effrayait d'avance ceux

qui craignaient de devenir ses sujets. Rangés en demi-cercle, les

courtisans se tenaient debout autour de la famille royale, et semblaient

attendre en bataille l'entrée de Pierrot.

Celui-ci se présenta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la

cour, mais l'éducation que lui avait donnée la fée Aurore le mettait dès

l'abord de plain-pied avec tous ceux qu'il voyait. Arrivé à quelques pas

du roi, il s'arrêta modestement.

--Approche, drôle, lui dit gaiement le roi. D'où sors-tu? Je ne t'ai

jamais vu.

--Sire, dit Pierrot, le soleil ne regarde pas les hommes, mais tous les

hommes regardent le soleil.

Cette réponse fit le meilleur effet. Vantripan, flatté de se voir

comparé au soleil, croisa ses mains sur son ventre avec satisfaction.

Quant à Pierrot, s'il répondait par une flatterie, c'est qu'il ne se

souciait pas d'une réponse plus directe. Au milieu de tant de grands

seigneurs, il sentait qu'il n'aurait pas beau jeu à dire: Je suis

Pierrot, fils de Pierre le meunier et de Pierrette sa femme. Cette

généalogie honnête, mais modeste, aurait fait rire toute la cour.

Pierrot ne reniait pas sa famille, mais il n'en parlait pas; c'était un

commencement d'ingratitude.

Quoi qu'il en soit, dès les premiers mots Pierrot fit merveille. La

reine lui fit quelques questions et trouva ses réponses admirables. Le

prince Horribilis lui dit des méchancetés qui furent repoussées avec

fermeté par Pierrot, mais sans qu'il osât riposter à un si dangereux

adversaire. La princesse Bandoline elle-même daigna détourner ses yeux

de la glace où elle se contemplait elle-même, et après l'avoir considéré

quelque temps au moyen d'un lorgnon à verre de vitre, elle se pencha

vers sa mère et dit assez haut pour être entendue de Pierrot:

--Il est assez bien de sa personne, ce petit.

Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et

voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se débarrasser de la

foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant

avec assez de bonheur, grâce aux secours de la fée Aurore qui, sans se

montrer, lui soufflait toutes ses réponses.

Pour que la leçon fût complète, elle voulut aider elle-même à sa

fortune.

La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte.

--Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache à notre personne sacrée.

Je te donne une compagnie dans mes gardes.

--Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis né coiffé. Qui m'aurait

dit cela dans la forêt des Ardennes?

Il se précipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celles de la

reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment où

Pierrot s'avançait pour la même cérémonie, il lui appliqua sur le nez

une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas.

--Qu'est-ce? dit Vantripan.

--C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit

sur-le-champ Horribilis.

Pierrot n'osa le démentir.

--A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis! dit la reine qui avait vu

donner la croquignole.

--Assez, répondit négligemment la belle Bandoline, qui lissait ses

cheveux avec ses doigts blancs comme la neige.

--Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaillé

aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation?

Tout le monde le suivit, même Pierrot, qui fit collation, et soupa avec

messieurs les capitaines des gardes.

Dès le lendemain il entra en fonction, fit l'exercice du cheval et du

sabre, et montra des dispositions admirables.

En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui ôta le

peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile à

réparer que fût cette perte, Pierrot s'y montra sensible: il n'était pas

encore accoutumé au bel air de la cour et aux usages du monde.

Un mois après l'arrivée de Pierrot, le bruit se répandit que le géant

Pantafilando, empereur des îles Inconnues, sur la réputation de beauté

de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde

sait que les îles Inconnues, semblables à l'île de Barataria du fameux

Sancho Pança, sont situées en terre ferme à cinq cents lieues au nord

des monts Altaï, et confinent au Kamtchatka. On sait aussi que ces îles

sont appelées Inconnues à cause du grand éloignement où elles sont de la

mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se

présentera peut-être plus tard de donner sur cette géographie nouvelle

quelques détails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien

Alcofribas. La description du magicien commence ainsi:

[Illustration]

Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes

pour communiquer ensemble:

Hrhadhaghâ, mhushkhokhinhgûm,

Bhahrhatâ, Abbrakhadhabrâ.

Et en français:

Écoutez tous, petits et grands,

Celui qui mange les petits enfants.

Revenons à la demande en mariage du géant Pantafilando. Ce grand prince

n'avait pas cru qu'elle pût être rejetée; aussi vint-il la faire

lui-même à la tête de cent mille cavaliers qui entrèrent le sabre au

poing dans la capitale de la Chine, et l'accompagnèrent à cheval

jusqu'au grand escalier du palais du roi.

Par hasard, Pierrot était de garde ce jour-là avec sa compagnie. Il fut

un peu étonné de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la

bride du cheval, pendant que le géant mettait pied à terre avec toute sa

suite. Pantafilando, remettant son cheval à un palefrenier nègre, monta

les degrés côte à côte avec Pierrot.

Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cent mille Tartares

suivaient leur prince dans le palais. Il s'arrêta et dit au géant:

--Sire, S.M. le roi de la Chine sera sans doute très-heureux de vous

donner l'hospitalité dans son palais, mais il est bien difficile de

loger tous ces braves cavaliers.

--Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer

resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles.

N'est-ce pas, amis, que vous n'êtes pas difficiles?

--Non, non, crièrent à la fois d'une voix de tonnerre les cent mille

Tartares; nous ne sommes pas difficiles. Nous coucherons un peu partout.

--Avez-vous la gale? cria Pantafilando.

--Non.

--Avez-vous la teigne?

--Non.

--Avez-vous la peste?

--Non.

--Entrez donc!

Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le

commandement était de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur à

la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la

consigne eût été folie. C'était mettre à feu et à sang la capitale de

l'empire. Manquer à sa consigne, c'était se faire couper le cou, et

Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne

fût-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des

îles Inconnues.

--De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil

esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays?

Après tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un être plus petit que nous,

plus bavard, plus médisant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui

porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas là de quoi

massacrer des centaines de mille hommes et brûler tout un pays?

A ce moment de ses réflexions, il sentit une douleur assez vive, comme

si on lui tirait les oreilles. C'était la fée Aurore. Elle avait entendu

ce beau monologue.

--Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter là, car tu n'es pas

bon à grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouvé?

...Parle mieux d'un sexe à qui tu dois ta mère.

--Hélas! dit le pauvre capitaine, M. Legouvé s'est-il jamais trouvé en

face du féroce Pantafilando et de ses cent mille Tartares?

--Laisse-moi faire et ne t'inquiète pas des Tartares.

En même temps elle parut en costume de dame d'honneur aux yeux du géant,

qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait être

la fée Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d'Ève n'étaient

auprès d'elle que des cailloux bruts, comparés aux purs diamants de

Golconde. C'était une grâce, une lumière, une divinité. Tout en elle

paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dorée

par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et tous,

d'un commun accord, se prosternèrent contre terre. Pantafilando lui-même

en fut ébranlé jusqu'au fond du coeur; il se sentit subitement radouci,

ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui était

inconnue. Quant à Pierrot, il était ravi et transporté en esprit

au-dessus des planètes. Il ne craignait plus ni le géant ni personne. Il

ne craignait que de ne pas exécuter assez vite les ordres de sa

marraine.

--Seigneur, dit-elle à Pantafilando, la princesse Bandoline, ma

maîtresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est

ravie de vous voir. Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais

avec deux ou trois officiers. C'est en habit de fête et non en habit de

guerre qu'il faut venir voir sa fiancée.

--Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta maîtresse a seulement la

moitié de ta beauté, mon coeur et ma main sont à elle; mais, sans aller

plus loin, si tu veux m'épouser, je te fais dès à présent impératrice

des îles Inconnues, et pour peu que tu le désires, j'y joindrai le

royaume de la Chine, que mes Tartares et moi nous dévorerons en un

instant. N'est-ce pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte.

--Oui, oui, s'écrièrent à la fois les cent mille Tartares en remuant les

mâchoires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses

habitants.

Cette armée était si admirablement disciplinée, que chaque soldat

buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait à la même heure, à la

même minute que tous ses camarades. C'était un modèle d'armée. Chaque

matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journée, et, en

vérité, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui eût pensé à droite ni à

gauche contre les ordres de son chef.

--Seigneur, répliqua la fée en souriant, tant d'honneur ne m'appartient

pas; mais souffrez que j'annonce votre arrivée à ma maîtresse. Et elle

disparut.

--Corbleu! dit le géant en passant sa langue sur ses lèvres, comme un

chat qui lèche ses babines après dîner, comment t'appelle-t-on,

capitaine?

--Pierrot, seigneur.

--Corbleu! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard mon aïeul, premier

empereur des îles Inconnues, voilà une jolie fille, et je veux lui faire

plaisir. Holà! trois généraux! qu'on me suive, et que tous les autres

remontent à cheval et attendent mes ordres, la lance en arrêt. Toi,

Pierrot, montre-moi le chemin.

Pierrot ne se fit pas prier. Il entra dans la salle à manger, qui était

aussi la salle d'audience du grand Vantripan. La porte n'ayant que 60

pieds de haut, Pantafilando, qui marchait sans précaution, se cogna le

front contre le montant supérieur. Il entra en jurant horriblement.

--Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la tête de

ceux qui l'ont bâti et de ceux qui l'habitent!... s'écria-t-il d'une

voix si forte que toutes les vitres de la salle se brisèrent en éclats.

--Diable! dit Pierrot, les affaires vont mal.

Vantripan était assis sur son trône. Sa famille était à ses côtés avec

toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les

dames s'enfuirent saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient

bien voulu suivre cet exemple; mais les portes étaient trop étroites

pour donner passage à tout le monde, et beaucoup furent forcés, ne

pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon coeur.

--Quel est l'officier de garde aujourd'hui! s'écria Vantripan d'une voix

mal assurée.

--C'est moi, sire, répondit Pierrot qui avait repris tout son

sang-froid.

--Quelle est la consigne?

--De couper le cou à tous ceux qui entrent ici sans permission.

--Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coupé le cou à cet immense Tartare, et

pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu?

Pierrot allait répondre, le géant l'interrompit.

--Le premier venu! s'écria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de

cent mille Tartares qui n'attendent à ta porte que mon signal pour te

casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins

de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face.

--Prenez la peine de vous asseoir, monseigneur, dit alors Vantripan en

présentant lui-même son fauteuil au géant, et excusez l'incivilité de

mes officiers qui ne vous ont peut-être pas traité avec tous les égards

dus à votre rang. Et, à propos, seigneur, à qui ai-je l'honneur de

parler?

--Ah! ah! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais

pas, mais à ma mine seule tu as deviné que j'étais un hôte illustre. Je

suis le géant Pantafilando, si connu dans l'histoire; Pantafilando,

empereur des îles Inconnues, souverain des mers qui entourent le pôle et

des neiges qui couvrent les monts Altaï; Pantafilando, qui a conquis le

Beloutchistan, le Mazandéran et le Mongolistan; qui fait trembler

l'Indoustan et la Cochinchine; qui rend muets comme des poissons le Turc

et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel

souffle l'ouragan, pendant que l'Océan demeure immobile de frayeur; je

suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando.

Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul

regarda le géant sans pâlir.

--Voilà, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses

moustaches retroussées en croc et sa voix de chaudron percé ne

m'effrayent pas.

--A quel heureux événement devons-nous le plaisir de vous voir? dit

Vantripan.

--Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de

Beauté.

--Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'écria Vantripan. Elle ne

pouvait pas trouver un époux plus digne d'elle. Elle est à vous, avec la

moitié de mes États.

--J'en suis enchanté, s'écria Pantafilando, et la dot ne me plaît pas

moins que la fiancée. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu âgé

pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du

repos. Dans une famille bien unie, un gendre est un fils. Tout n'est-il

pas commun entre un père et ses enfants? La Chine nous est donc commune.

Or, quand un bien est commun à deux propriétaires, si l'un des deux est

paralytique, c'est à l'autre de le remplacer dans l'administration de la

propriété commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc,

moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le

gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd

fardeau; mais, avec l'aide de Dieu, j'espère y suffire.

--Mais je ne suis pas paralytique, essaya de dire Vantripan.

--Tu n'es pas paralytique! dit Pantafilando feignant d'être étonné. On

m'avait donc trompé. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et

défends-toi.

--Hélas! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis

paralytique, étique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes États,

mais ne me faites pas de mal.

--Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal à un beau-père si

tendrement aimé! Que le ciel m'en préserve. Vous n'avez pas d'ami plus

fidèle que moi, maintenant que mes droits au trône de la Chine sont

reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? la paix, la tranquillité, le

maintien de l'ordre et le bonheur des honnêtes gens.

Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son père, avait écouté

ce dialogue sans mot dire; mais, quand il vit l'audace et le succès de

Pantafilando, la colère lui donna du courage, et il s'avança au milieu

de la salle.

--Tu oublies, dit-il au géant, que la loi salique règne en Chine, et que

la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma soeur qui n'est qu'une

femme.

--Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre.

Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer cette couronne, et je te

coupe en deux d'un seul revers.

A ces mots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et

que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis frémit

et courut se cacher derrière le ministre de la guerre, qui se cachait

lui-même derrière le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de

cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le

géant dit d'un ton plus doux:

--Chinois et Tartares, puisque la divine providence a bien voulu

m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de

remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de

me jurer à votre tour fidélité aussi bien qu'à mon auguste épouse, la

belle Bandoline.

--Nous le jurons, s'écria toute l'assemblée avec l'enthousiasme habituel

en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien.

Le géant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fiancée; mais

celle-ci, effrayée de se voir unie à un pareil homme, ne put s'empêcher

de se cacher le visage dans les mains en pleurant.

--Ne faites pas la prude ni la mijaurée, s'écria Pantafilando, ou par le

ciel! je....

--Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention

générale.

Jusqu'ici notre ami avait gardé un silence prudent. Au fond, il se

souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando régnât sur la Chine. Que

me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nommé capitaine des

gardes, et je suis prêt à me battre pour lui, s'il m'en donne le

signal; mais, s'il ne réclame pas mes secours, s'il se laisse détrôner,

s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce à moi de me faire

estropier pour lui? Si les Chinois supportent les Tartares, est-ce à moi

de les trouver insupportables? Ces réflexions lui firent garder la

neutralité jusqu'au moment où il vit pleurer la belle Bandoline. C'est

ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot.

Il était amoureux de la princesse. J'en suis bien fâché, car Pierrot

n'était qu'un paysan, et si l'on voit des rois épouser des bergères, on

vit rarement des reines épouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et

Pierrot passait toutes les nuits où il n'était pas de garde à veiller

sur les fenêtres de la trop adorée Bandoline. Il l'aimait parce qu'elle

était belle, et aussi, sans qu'il s'en rendît compte, parce qu'elle

était fille du roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot

disait:

--Je suis capitaine, je serai général, je vaincrai l'ennemi, je

conquerrai un royaume, et je l'offrirai à la belle Bandoline avec ma

main.

Il ne parla cependant pas de son projet à sa marraine, confidente

ordinaire de ses pensées, mais elle le devina.

--Le papillon va se brûler les ailes à la chandelle, dit-elle; tant pis

pour lui! L'homme ne devient sage qu'à ses dépens. Ce n'est pas moi qui

ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider à la violer.

L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation en voyant cette

princesse adorée sur le point de passer aux mains du géant. Dans un

premier mouvement dont il ne fut pas maître, il tira son sabre.

Pantafilando fut d'abord si étonné, qu'il ne trouva pas un mot à dire.

Puis la colère et le sang lui montèrent au visage avec tant de force,

qu'il faillit succomber à une attaque d'apoplexie. Son front se plissa

et ses yeux terribles lancèrent des éclairs. Tous les assistants

frémirent; seul l'indomptable Pierrot ne fut pas ébranlé. La princesse

jeta sur lui un regard où se peignaient la reconnaissance et la frayeur

de le voir succomber dans un combat inégal. Ce regard éleva jusqu'au

ciel l'âme de Pierrot.

--Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la Mongolie, s'écria-t-il;

prends le royaume de Népaul où les rochers sont faits de pur diamant;

prends Lahore et Kachmyr qui est la vallée du paradis terrestre; prends

le royaume du Grand-Lama si tu veux; mais ne prends pas ma chère

princesse, ou je t'abats comme un sanglier.

--Et toi, dit Pantafilando transporté de colère, si tu ne prends pas la

fuite, je vais te prendre les oreilles.

A ces mots, levant son sabre, il en asséna sur Pierrot un coup furieux.

Pierrot l'évita par un saut de côté. Le sabre frappa sur la table de la

salle à manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la même

facilité qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la

cave, trancha la tête à un malheureux sommelier qui, profitant du

désordre général, buvait le vin de Schiraz de Sa Majesté, et pénétra

dans le sol à une profondeur de plus de dix pieds.

Pendant que le géant cherchait à retirer son sabre, Pierrot saisit une

coupe de bronze qui avait été ciselée par le célèbre Li-Ki, le plus

grand sculpteur qu'ait eu la Chine, et la lança à la tête du géant avec

une roideur telle que, si au lieu de frapper le géant au front, comme

elle fit, elle eût frappé la muraille, elle y eût fait un trou pareil à

celui d'un boulet de canon lancé par une pièce de 48. Mais le front de

Pantafilando était d'un métal bien supérieur en dureté au diamant même.

A peine fut-il étourdi du coup, et, sans s'arrêter à dégager son sabre,

il saisit l'un des trois généraux qui l'avaient suivi, et qui

regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux

Tartare alla frapper la muraille, et sa tête fut écrasée comme une

grappe de raisin mûr que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la

reine et la princesse Bandoline, qui seules étaient restées dans la

salle après la fuite des dames de la cour, s'évanouirent de frayeur.

Pierrot lui-même se sentit ému. Tous les autres spectateurs, immobiles

et blêmes, s'effaçaient le long des murailles, et mesuraient de l'oeil

la distance qui séparait les fenêtres du fleuve Jaune qui coulait au

pied du palais. Malheureusement, Pantafilando avait fait fermer les

portes dès le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa

force:

--C'est bien fait, seigneur Pantafilando, tuez-moi ce misérable qui ose

porter la main sur mon gendre bien-aimé, sur l'oint du Seigneur!

Le prince Horribilis, non moins effrayé, priait Dieu à haute voix pour

qu'il lançât sa foudre sur ce téméraire, ce sacrilége Pierrot, qui osait

attaquer son beau-frère et aimer sa soeur.

--Lâches coquins, pensa Pierrot, si je meurs ils me feront jeter à la

voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma

victoire! J'ai bien envie de les laisser là et de faire ma paix avec

Pantafilando. Rien n'est plus facile; mais faut-il abandonner Bandoline?

Tout à coup il s'aperçut que sa belle princesse était évanouie. En même

temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait à ses Tartares de venir à

son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant

son élan, d'une main il saisit sa bien-aimée par le milieu du corps, de

l'autre il ouvrit la fenêtre, puis s'élança dans le fleuve Jaune avec

Bandoline.

Son action fut si prompte et si imprévue que le géant n'eut pas le temps

de s'y opposer. Il vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'à

la rive opposée, et là, rendre grâces au ciel qui avait sauvé sa

princesse et lui d'un épouvantable malheur.

Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied à terre en

même temps et montèrent dans le palais. On entendait sonner leurs

éperons sur les degrés.

--Grand empereur, s'écria le premier qui parut sur le seuil de la porte,

que voulez-vous? Faut-il piller? faut-il tuer? faut-il brûler? nous

sommes prêts.

--Tu arrives toujours trop tard, imbécile, lui cria le géant.

En même temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-même et le jeta

sur le second, celui-ci se renversa sur le troisième, le troisième sur

le quatrième, et tous jusqu'au dernier des cent mille tombèrent les uns

sur les autres comme un château de cartes, tant ce premier soufflet

avait de force!

Quand ils se furent relevés:

--Prenez des barques, leur dit le géant, passez le fleuve, et courez sur

Pierrot: vous me le ramènerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je

vous couperai la tête à tous.

Ces paroles donnèrent du courage à tout le monde. On se précipita dans

des bateaux, on traversa le fleuve, on chercha la trace de Pierrot. On

ne trouva rien.

Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares

revinrent la tête basse comme des chiens de chasse qui ont manqué le

gibier. Pantafilando leur fit couper à tous l'oreille droite, et fit

jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur

apprendre à quel nouveau maître ils avaient affaire.

Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers à féliciter le grand

Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne

pouvait haïr sa fille, qui avait essayé d'échapper au géant, et, d'un

autre côté, comment excuser une jeune princesse qui se jetait à l'eau

avec le fils d'un meunier?

Pendant ce temps, qu'étaient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous

le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant.

II

DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT

PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES

La fraîcheur de l'eau avait rendu à la belle Bandoline l'usage de ses

sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle

aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune à la nage d'une

manière si inconvenable et si inusitée pour une grande princesse; il

termina son discours par mille protestations de dévouement.

Bandoline fit attendre sa réponse. Elle ne savait si elle devait rire ou

se fâcher, rire de la déconvenue du terrible Pantafilando qui avait cru

l'épouser, ou se fâcher de l'audace de Pierrot qui avait osé, sans la

consulter, la jeter à l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retirée, mais

qui montrait un dévouement trop ardent pour être longtemps désintéressé.

Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y eût dans les détails

de l'affaire quelque chose de répréhensible, cependant, en gros, elle

ne pouvait qu'être reconnaissante à Pierrot du soin qu'il avait pris

d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son dévouement, sachant d'ailleurs

qu'il était offert non pas à elle seule, mais à toute l'illustre race

des Vantripan; que ni son père, ni sa mère, ni son frère n'oublieraient

jamais ce service, et que, suivant toute probabilité, avant peu de jours

ils seraient en état de le reconnaître dignement.

Pierrot ne répliqua rien. Il vit bien que ce n'était pas le moment de

s'expliquer; d'ailleurs, de la rive opposée accouraient déjà les

Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et

invoqua la fée Aurore.

Elle parut aussitôt:

--Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter,

et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles à ton secours.

Cette confiance m'honore, mais elle commence à m'ennuyer.

--Hélas! bonne marraine, dit Pierrot se jetant à genoux et lui baisant

la main, n'êtes-vous pas mon refuge éternel? Si vous me rebutez, à qui

m'adresserai-je? N'êtes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus

aimable des fées?

--Il me flatte, dit la fée, donc il a besoin de moi. Voyons, que te

faut-il?

Ce dialogue se faisait presque à voix basse, et Bandoline, occupée près

de là à faire sécher sa robe et à gonfler sa crinoline, ne vit pas la

fée, qui était invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas

un mot de ce qu'elle disait.

Elle vit seulement Pierrot parler à voix basse et à genoux, et crut

qu'il priait Dieu.

--Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en sûreté, la princesse et

moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me

poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un trône à cette

belle princesse persécutée?

--On verra, dit la fée; mais toi, mon cher filleul, qui fais le

chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes grâces de ta dame;

souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine,

car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les

femmes, et ne viens pas te plaindre auprès de moi de tes chagrins

d'amour.

--Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun

salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas être ingrate.

--Bien, bien, cela te regarde; mais défie-toi de cette petite personne.

A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive,

elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les déposa à cent

cinquante lieues de là, dans un petit bois près duquel campait l'armée

du grand Vantripan.

Cette armée se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour

solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire

l'eau du fleuve Jaune qui coulait près de là. Chaque soldat, comme il

est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de

zèle patriotique équivalente à sa ration de riz: c'est-à-dire qu'il

prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un

malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes

belliqueux ont les armes à la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a

personne pour les séparer, il vaut mieux qu'ils se séparent eux-mêmes

d'un commun accord que de s'exposer à couper la gorge à des gens qui

sont pères de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au

premier bruit de l'entrée de Pantafilando en Chine, le général en chef

donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient

établi leur camp à plus de deux cents lieues de la route que devaient

suivre les Tartares.

A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied à terre qu'ils se

dirigèrent vers la tente du général en chef. Cet indomptable guerrier,

nommé Barakhan, était le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois

jeté les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait

son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait,

pour l'éloigner de la cour, mis à la tête de l'armée. A peine la

princesse eut-elle fait le récit de ses malheurs et raconté les exploits

de Pierrot à son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave

parut.

--Qu'on appelle les généraux au conseil, et que toute l'armée prenne les

armes!

En même temps il se revêtit des insignes royaux, et quand tous les

principaux officiers furent assemblés, il prit, au grand déplaisir de

Pierrot, la main de sa cousine, et dit:

--Amis, Vantripan est détrôné; Horribilis ne vaut guère mieux. Tous deux

sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'héritier légitime

de la couronne, et j'épouse ma cousine que voici, la princesse

Bandoline, Reine de Beauté. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le

faire empaler.

--Vive le roi Barakhan Ier! cria tout d'une voix l'assemblée.

La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si

beaux qu'il ne put résister à leur prière.

--A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive à jamais

Vantripan, notre roi légitime!

--Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan.

Histoire fantastique du célèbre Pierrot Écrite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par Alfred Assollant · 第 1 / 12 段