Le jeune Richard, fils du duc Guillaume assassiné en Flandre, alla

au-devant de lui. Il était âgé de 12 ans, et c’était un bel enfant aux

cheveux blonds, aux yeux tendres, au teint pâle; pourtant il montait

habilement sa jument noire, et sa main portait fort bien une grande

épée, qu’il abaissa devant le roi, comme vassal et sujet.

--Pauvre enfant! dit Louis IV en l’embrassant et en versant une larme

que chacun vit couler sur sa joue, je viens ici pour vous venger de la

mort de Guillaume.

Le peuple sautait de joie, il bondissait, il dansait, et ses bras

tatoués jetaient des couronnes qui tombaient sur le casque du monarque.

N’est-ce pas que tout ce peuple, suspendu à chaque sculpture, à chaque

pignon de maison, à chaque proéminence d’église, de rue, de muraille,

n’est-ce pas que toute cette multitude enfin, bénissant un seul homme,

avait quelque chose d’auguste et de solennel?

Le ciel était pur, éclairé, quelques étoiles commençaient à y briller,

l’air embaumait des fleurs que l’on avait jetées aux pieds des chevaux,

et les eaux de la Seine étaient calmes et paisibles; le peuple chantait

toujours des cris d’allégresse. Oh! c’était un beau jour! La lune vint

reluire sur les armes des chevaliers tout couverts de poussière, ce qui

les fit paraître d’argent, et le roi entra à l’hôtel de ville.

--Vous coucherez avec nous, dit-il au jeune duc en entrant sous le

portique de la salle basse; veillez, messire bailli, à ce que tout soit

prêt dans notre appartement commun.

Minuit arriva, et Richard dormait d’un sommeil paisible auprès de

Louis; celui-ci, appuyé sur le balcon, regardait attentivement les

dernières lumières de la ville, qui s’éteignaient les unes après les

autres; bientôt tout rentra dans le silence, et Rouen s’endormit avec

calme et bonheur, comme l’enfant qui penchait gracieusement hors de sa

couche sa belle chevelure blonde.

La main appuyée sur son front, le roi aspirait avec volupté le vent

frais de la nuit, car il est de si beaux moments dans la vie d’un

homme, où la nature émane un parfum si suave et si doux à l’âme, qu’on

se sentirait coupable de ne pas jouir de ces délices.

Un page, qui ouvrit la porte en faisant un grand salut, le tira de sa

rêverie.

--Que veux-tu? lui dit-il.

--Sire, un homme entouré d’un large manteau, ayant une toque de velours

rouge sur la tête, demande audience sur-le-champ; il prétend avoir de

grands secrets à vous communiquer.

--Dis-lui d’entrer... Ah! c’est toi, dit-il à l’inconnu, qui ôta son

manteau et laissa voir un homme d’une stature élevée, le corps maigre,

le front ridé, et le visage couvert de balafres, c’est toi, Arnould.

Quelles nouvelles de Flandre?

--Vous savez _la grande_ d’abord?

--Oui, et qu’a dit le peuple?

--Lui? rien du tout, il suffit qu’on lui mette un bâillon et il ne dit

plus rien.

--Qu’a-t-il été, ce bâillon?

--Une distribution de blé aux pauvres.

--Fort bien. Mais que veux-tu faire de cet enfant?

Et il montrait Richard.

--Ne vous l’ai-je pas dit? le garder, annoncer qu’il est malade, qu’il

tombe en langueur, et puis, une nuit, on fait venir dans sa chambre un

prêtre et un bourreau, le prêtre sort d’abord, le bourreau ensuite, le

jeune prince est mort; le lendemain on fait dire douze messes pour le

repos de son âme, et tout est fini. Vous comprenez, sire?

--Oui, je te fais mon premier ministre et je te donne la Normandie

que je vais avoir... Ah! ah! je l’aurai, dit-il comme machinalement

et en lui-même, je l’aurai donc ce beau fleuron de ma couronne, je

serai roi chez moi... Et puis pourquoi n’aurais-je pas la Bourgogne,

la Champagne, la Bretagne?... Encore une fois, Arnould, je te fais mon

premier ministre.

Et il le congédia en l’embrassant.

--En ce moment le vent devint plus fort, et son souffle dans l’air

souleva quelques fleurs que le soleil avait fanées et qui vinrent

voltiger devant la fenêtre du roi. «Les fleurs du peuple», se dit-il en

riant amèrement, et un remords lui tortura l’âme.

Le lendemain, Osmond, tuteur du duc, vint redemander son pupille au roi.

--Pourquoi? répondit celui-ci.

--Sire, j’étais un des plus vaillants capitaines de la Normandie

lorsqu’elle était sous Guillaume, j’ai laissé bien des larges gouttes

de sang dans des champs de bataille, le duc m’aimait comme son fils, et

lorsqu’il partit pour son entrevue en Flandre, où il fut si lâchement

assassiné...

--Qu’y-a-il besoin de revenir sans cesse sur cette affaire? dit le roi

en rougissant, nous la connaissons, continuez.

--Je vous disais, sire, qu’avant de partir pour la Flandre, il se

méfiait de quelque chose et il craignait Arnould, ce seigneur assassin.

--Je vous ai averti, messire Osmond, insulter le nom d’un de nos

vassaux c’est m’insulter moi-même. Vous croyez donc, parce que vous

êtes tuteur de cet enfant, que vous êtes maître de la Normandie? que

le roi est ici par hospitalité? que vous pouvez gouverner Rouen sans

que personne, excepté vous, ait le droit de vie ou de mort? Vous vous

trompez, car si je faisais dresser une potence et mettre un grand

seigneur au haut, que diriez-vous alors?

--Pardon, sire.

--Continuez.

--Eh bien, sire, il me dit, les larmes aux yeux, en mettant le pied

dans l’étrier: «Veillez sur mon fils, ne le quittez pas d’un instant,

d’une minute, et si je ne reviens pas dans quinze jours, un mois,

brûlez huit cierges à Notre-Dame de Bon-Secours pour le repos de votre

ami; vous entendez? prenez garde à mon fils! Adieu, et, si c’est pour

toujours, encore adieu!» Il me semble le revoir encore, sire, me

serrant la main en me disant ces mots d’adieu, et des larmes restèrent

longtemps sur sa barbe blanche; il embrassa son fils, et nous vîmes

bientôt son cheval disparaître dans un tourbillon de poussière. Nous

l’attendîmes quinze jours, un mois, personne! Alors toute la ville prit

le deuil, et l’on fit plus, car on versa des larmes!

--Vous êtes un brave homme, dit le roi en soupirant, vos paroles m’ont

touché. Eh bien, craignez-vous quelque chose pour cet enfant? Eh,

mon Dieu, nous avons assez de richesses pour le contenter; pourquoi

voulez-vous le reprendre? Soyez tranquille, Osmond, un roi sait garder

quelque chose de précieux, et la preuve c’est que lorsqu’on lui prend

sa couronne on lui arrache quelquefois la tête avec, tellement il y

tient.

Osmond sortit sans rien dire.

--Qu’ai-je appris, dit Osmond en entrant chez le roi, le lendemain

matin, Richard est malade?

--Mais oui.

--Qu’a-t-il?

--Rien... Tenez, je vais vous le dire, je veux garder le duc auprès

de moi, je l’aurai. Il est temps de cesser cet inutile carnaval; dans

une heure huit mille hommes sont aux portes de Rouen, j’ai envoyé

Arnould vers Bernard, général des troupes de Normandie. Quant à vous,

messire Osmond, qui voulez faire la leçon à l’homme roi comme au duc

enfant, vous êtes libre maintenant, mais ce soir, au clair de lune,

les vautours auront un cadavre de plus aux chasses du gibet... Allez

maintenant, le masque est jeté, montrez-le au peuple.

Suivons un instant le vieux guerrier insulté, qui descend en courant

le grand escalier. Il s’enfonça dans les rues tortueuses de la

basse vieille tour. Sur la place Saint-Marc il rencontra Jehan de

Montivilliers.

--Bien, dit-il, je te cherchais, j’ai de grandes nouvelles à

t’annoncer. Eh bien, mes seigneurs, savez-vous une chose?

--Laquelle? dirent-ils avec empressement.

--Nous sommes dans une ville assiégée.

--Gare! cria un homme monté sur un cheval et qui traversait la place à

bride abattue.

C’était Arnould, duc de Flandre et sbire du roi.

--Parlez plus bas, dit le comte de Rochepeaux lorsqu’il le vit passer.

--Oui, messieurs, continua Osmond, et par le roi encore; ce même homme

que vous avez accueilli avec des bravos est un assassin, et le vengeur

de Guillaume est son meurtrier!

--Mais, voyons, comment le savez-vous?

--Il a voulu garder Richard avec lui, et tout à l’heure, lorsque j’ai

été lui redemander mon cher enfant, il m’a dit... oh! non, vous ne le

croirez pas!... il m’a dit, l’infâme! sans pudeur et sans honte, que

tout ce qu’il avait fait était une comédie, une mascarade, et qu’il

se moquait du peuple comme d’un enfant qu’on trompe; il a ajouté que

dans une heure huit mille hommes assiégeraient Rouen. Vive Dieu! mes

seigneurs, il n’en sera pas ainsi, dussions-nous tous nous faire

assassiner comme Guillaume Longue-Épée! non, non, le peuple ne se

laissera pas tromper de la sorte, il va prendre les armes. Toi, Jehan

de Montivilliers, va à la porte Beauvoisine; Arthur de Rochepeaux, va

au parvis Notre-Dame, c’est l’heure de la grève, tu y trouveras le

peuple; va, dis-lui qu’on lui a pris son duc, son enfant bien-aimé,

excite-le, mets-lui les armes dans les mains. Toi, Henry d’Harcourt,

vole à Saint-Gervais, l’église est pleine de peuple, on y chante un

_Te Deum_ pour le roi; va, dis-lui que Louis IV l’a trompé, dirige sur

l’hôtel de ville nos amis. Hardi! allez!

Deux heures après la multitude assiégeait le palais du roi avec des

cris, des huées, des menaces, et les yeux tout rouges de colère; elle

avait déjà massacré les sentinelles qui veillaient à la porte, et elle

promettait avec rage d’enfoncer les portes si le roi ne se présentait.

C’était pourtant le même peuple qui était venu avec des fleurs et

des cris d’amour! Maintenant il trépignait d’impatience et de rage,

comme un homme en délire, il demandait à grands cris: le roi! le

roi! et mille bras agitaient dans l’air des piques, des haches, des

hallebardes, des poignards, des lances et des poings fermés.

Le roi était resté dans sa chambre, seul, assis sur son lit; il

attendait Arnould avec impatience, et les hurlements effrénés du

peuple, qui allaient toujours croissant, étaient pour lui l’heure qui

précède le moment où la tête du condamné doit rouler sur l’échafaud. Un

instant il eut le courage de s’approcher du balcon et de regarder par

la fenêtre, mais lorsqu’il vit toute cette mer de têtes qui s’agitait

dans les rues tortueuses et qui montait vers le palais comme la

tempête, il trembla, il faillit s’évanouir, ses jambes pliaient sous

lui, ses dents claquaient, et ses mains humides d’une sueur moite et

maladive touchaient instinctivement un crucifix de bois qu’il avait sur

la poitrine.

Pourtant il entend des pas précipités dans le corridor, son cœur bat

avec violence. Arnould entra, il était pâle et défiguré, il avait du

sang sur le visage.

--Eh bien? dit le roi vivement, et les troupes?

--Tout est perdu, sire! J’arrive chez Bernard, je lui demande des

troupes, je dis qu’il y va pour vous de la vie ou de la mort, il

refuse; je le supplie, j’embrasse ses genoux, ses mains, je le prie

comme on prie Dieu: «Non, dit-il en me repoussant du pied avec mépris

et dédain; moi! j’irais porter du secours à ton maître! si j’avais

des assassins, je lui en enverrais; mais il en a un, c’est toi! Tu as

bien assassiné Guillaume, assassine le peuple, assassine-le donc, ce

seigneur-là!... Moi! des troupes au roi de France! je ne dois donner

du secours qu’au duc de Normandie. Que le roi rende son prisonnier et

qu’il laisse cette province!» «Va-t’en, a-t-il ajouté en me donnant

un coup de cravache sur la figure, va-t’en, assassin, dire ces mots à

celui qui t’envoie!»

En ce moment-là le peuple avait brisé les portes, il était dans les

escaliers, ses pas retentissaient sous les voûtes.

--Le roi! le roi! criait-il.

La fenêtre s’ouvrit et laissa voir Louis IV, portant dans ses bras le

duc de Normandie.

Les piques et les armes tombèrent des mains.

--Noël! Noël! vive le roi! vive le duc! criait le peuple.

Et cette immense acclamation se répandait dans toutes les rues, et

trouvait un écho dans tous les cœurs.

LA DERNIERE HEURE[9].

(CONTE PHILOSOPHIQUE.)

[9] Janvier 1837.

Le moyne dit: «Que pensez-vous en vostre entendement estre par

cet enigme designé et signifié?»

RABELAIS, _Gargantua_.

J’ai regardé à ma montre et j’ai calculé combien de temps il me

restait à vivre; j’ai vu que j’avais encore une heure à peine. Il me

reste assez de papier sur ma table pour retracer à la hâte tous les

souvenirs de ma vie et toutes les circonstances qui ont influé sur cet

enchaînement stupide et logique de jours et de nuits, de larmes et de

rires, qu’on a coutume d’appeler l’existence d’un homme.

Ma chambre est basse et étroite, mes fenêtres sont bien fermées, j’ai

eu soin de boucher la serrure avec de la mie de pain, mon charbon

commence à s’enflammer, la mort va donc venir; je puis l’attendre

calme et tranquille, voyant à chaque minute la vie qui s’éloigne et

l’éternité qui s’avance.

I

On a coutume d’appeler heureux un homme qui a vingt-cinq mille livres

de rente, qui est beau, grand, bien fait, vit au milieu de sa famille,

va tous les soirs au spectacle, rit, boit, dort, mange, et digère bien.

L’adage est vieux, mais il n’en est pas moins faux.

Pour moi, j’ai eu plus de vingt-cinq mille livres de rente, ma famille

était bonne pour moi; j’ai vu presque tous les théâtres de l’Europe,

j’ai bu, j’ai dormi, je n’ai jamais eu une seule indigestion depuis le

jour de ma naissance, je ne suis ni borgne, ni boiteux, ni bossu,... et

je suis si heureux qu’aujourd’hui, à 19 ans, je me suicide!

II

Un jour, je m’en souviens, j’avais dix ans à cette époque, ma mère

m’embrassa en pleurant et me dit d’aller jouer sous les marronniers qui

bordaient la pelouse du château... (Oh! comme ils doivent avoir grandi

depuis!). Je m’y rendis, mais comme ma Lélia ne vint pas m’y trouver,

j’eus peur qu’elle ne fût malade, je revins à la maison. Tout était

désert, un grand drap noir était étendu sur la grille d’entrée; je

montai à la chambre de ma sœur, je me souvins alors qu’il y avait plus

de huit jours qu’elle n’était venue jouer avec moi.

Je montai donc à sa chambre. Il y avait deux femmes qui venaient

d’ordinaire demander l’aumône à la porte du château, elles tenaient

quelque chose de lourd dans leurs bras, qu’elles entouraient d’un drap

blanc... C’était elle!

On m’a souvent demandé depuis pourquoi j’étais triste.

III

C’était elle! ma sœur! morte! sans souffle!

La nuit arriva bientôt, oh! qu’elle fut longue et amère!

Les deux femmes, vêtues de noir, remirent le corps dans le lit de

ma sœur, elles jetèrent dessus des fleurs et de l’eau bénite, puis,

lorsque le soleil eut fini de jeter dans l’appartement sa lueur

rougeâtre et terne comme le regard d’un cadavre, quand le jour eut

disparu de dessus les vitres, elles allumèrent deux petites bougies qui

étaient sur la table de nuit, s’agenouillèrent et me dirent de prier

comme elles.

Je priai, oh! bien fort, le plus qu’il m’était possible! mais rien...

Lélia ne remuait pas!

Je fus longtemps ainsi agenouillé, la tête sur les draps du lit froids

et humides, je pleurais, mais bas et sans angoisses; il me semblait

qu’en pensant, en pleurant, en me déchirant l’âme avec des prières et

des vœux, j’obtiendrais un souffle, un regard, un geste de ce corps

aux formes indécises et dont on ne distinguait rien si ce n’est, à une

place, une forme ronde qui devait être la tête, et plus bas une autre

qui semblait être les pieds. Je croyais, moi, pauvre naïf enfant, je

croyais que la prière pouvait rendre la vie à un cadavre, tant j’avais

de foi et de candeur!

Oh! on ne sait ce qu’a d’amer et de sombre une nuit ainsi passée à

prier sur un cadavre, à pleurer, à vouloir faire renaître le néant!

On ne sait tout ce qu’il y a de hideux et d’horrible dans une nuit de

larmes et de sanglots, à la lueur de deux cierges mortuaires, entouré

de deux femmes aux chants monotones, aux larmes vénales, aux grotesques

psalmodies! On ne sait enfin tout ce que cette scène de désespoir et de

deuil vous remplit le cœur: enfant, de tristesse et d’amertume; jeune

homme, de scepticisme; vieillard, de désespoir!

Le jour arriva.

Mais quand le jour commença à paraître, lorsque les deux cierges

mortuaires commençaient à mourir aussi, alors ces deux femmes partirent

et me laissèrent seul. Je courus après elles, et me traînant à leurs

pieds, m’attachant à leurs vêtements:

--Ma sœur! leur dis-je, eh bien, ma sœur! oui, Lélia! où est-elle?

Elles me regardèrent étonnées.

--Ma sœur! vous m’avez dit de prier, j’ai prié pour qu’elle revienne,

vous m’avez trompé!

--Mais c’était pour son âme!

Son âme? Qu’est-ce que cela signifiait? On m’avait souvent parlé de

Dieu, jamais de l’âme.

Dieu, je comprenais cela au moins, car si l’on m’eût demandé ce qu’il

était, eh bien, j’aurais pris la linotte de Lélia, et, lui brisant la

tête entre mes mains, j’aurais dit: «Et moi aussi, je suis Dieu!» Mais

l’âme? l’âme? qu’est-ce cela?

J’eus la hardiesse de le leur demander, mais elles s’en allèrent sans

me répondre.

Son âme! eh bien, elles m’ont trompé, ces femmes. Pour moi, ce que je

voulais, c’était Lélia, Lélia qui jouait avec moi sur le gazon, dans

les bois, qui se couchait sur la mousse, qui cueillait des fleurs et

puis qui les jetait au vent; c’était Lélia, ma belle petite sœur aux

grands yeux bleus, Lélia qui m’embrassait le soir après sa poupée,

après son mouton chéri, après sa linotte. Pauvre sœur! c’était toi

que je demandais à grands cris, en pleurant, et ces gens barbares et

inhumains me répondaient: «Non, tu ne la reverras pas, tu as prié non

pour elle, mais tu as prié pour son âme! quelque chose d’inconnu, de

vague comme un mot d’une langue étrangère; tu as prié pour un souffle,

pour un mot, pour le néant, pour son âme enfin!»

Son âme, son âme, je la méprise, son âme, je la regrette, je n’y pense

plus. Qu’est-ce que ça me fait à moi, son âme? savez-vous ce que c’est

que son âme? Mais c’est son corps que je veux! c’est son regard, sa

vie, c’est elle enfin! et vous ne m’avez rien rendu de tout cela.

Ces femmes m’ont trompé, eh bien, je les ai maudites.

Cette malédiction est retombée sur moi, philosophe imbécile qui ne

sais pas comprendre un mot sans l’épeler, croire à une âme sans la

sentir, et craindre un Dieu dont, semblable au Prométhée d’Eschyle, je

brave les coups et que je méprise trop pour blasphémer.

IV

Souvent, en regardant le soleil, je me suis dit: «Pourquoi viens-tu

chaque jour éclairer tant de souffrances, découvrir tant de douleurs,

présider à tant de sottes misères?»

Souvent, en me regardant moi-même, je me suis dit: «Pourquoi

existes-tu? pourquoi, puisque tu pleures, ne taris-tu pas tes larmes

d’un seul coup qui serait sûr et infaillible, et dont Dieu lui-même ne

pourrait empêcher la fatale conséquence?»

Souvent, en regardant tous ces hommes qui marchent, qui courent les uns

après un nom, d’autres après un trône, d’autres après un type idéal de

vertu, toutes choses plus ou moins creuses et vides de sens, en voyant

ce tourbillon, cette fournaise ardente, cet immonde chaos de joie, de

vices, de faits, de sentiments, de matière et de passions: «Où tend

tout cela? sur qui va tomber toute cette fétide poussière? et puisqu’un

vent l’emporte toujours, dans le sein de quel néant va-t-il l’enfermer?»

Plus souvent encore je me suis dit en regardant les bois, la nature

si vantée, ce beau soleil qui se couche chaque soir, se lève chaque

matin, qui brille aussi bien un jour de larmes qu’un jour de bonheur,

en regardant les arbres, la mer, le ciel toujours étincelant de ses

étoiles, que de fois je me suis dit alors, dans mon amer désespoir:

«Pourquoi tout cela existe-t-il?»

V

Une pensée m’est venue, et c’est le seul remords qui soit venu me

troubler, car jamais je n’ai eu de remords, croyant que les hommes

n’étaient ni bons, ni mauvais, ni coupables, ni innocents, sachant

que j’agissais non par ma volonté, mais par instinct, par puissance

d’organisation, par une fatalité plus forte que moi--je ne m’affligerai

jamais des sottises que mon ennemi aurait pu faire,--je trouve donc

que j’aurais dû vivre comme je meurs, gai et tranquille; qu’au lieu de

pleurer et de maudire Dieu, j’aurais dû en rire et le braver; j’aurais

dû éteindre mes pleurs sous un rire, oublier la réalité, et puisque je

n’avais pu trouver l’amour, prendre la volupté!

VI

J’ai éprouvé de bonne heure un profond dégoût des hommes, dès que j’ai

été mis en contact avec eux.

Dès douze ans on me plaça dans un collège: là, j’y vis le raccourci du

monde, ses vices en miniature, ses germes de ridicules, ses petites

passions, ses petites coteries, sa petite cruauté; j’y vis le triomphe

de la force, mystérieux emblème de la puissance de Dieu; je vis des

défauts qui devaient plus tard être des vices, des vices qui seraient

des crimes, et des enfants qui seraient des hommes.

VII

(_Inachevé._)

LA MAIN DE FER[10].

(CONTE PHILOSOPHIQUE.)

[10] Février 1837.

Maintenant j’éprouve que les hommes sont esclaves du destin et

obéissent aux décrets des fées qui président à leur naissance.

(Chant de mort de Raghenard Lodbrog.)

I

C’était dans Saragosse, la ville espagnole aux souvenirs d’Orient,

Saragosse, l’antique cité des califes, jadis si forte et si pleine

de vie, et qui maintenant reste plongée dans ses rêves du passé et

dort d’ennui et de lassitude sous son beau soleil du Midi. Où est-il

le temps où les cavaliers arabes faisaient piaffer leurs chevaux sur

les dalles de tes quais? où les fraîches odalisques erraient la nuit

dans tes jardins? et où l’encens de la mosquée du prophète se mêlait

aux parfums des roses qui couvrent tes terrasses? Non, tout est morne

et désert; à peine si, lorsque la lourde cloche d’airain vibre sous

les aiguilles gothiques, à peine, dis-je, si quelque fidèle vient

s’agenouiller sur la pierre de tes cathédrales; quelques femmes, il est

vrai, de temps en temps, des jeunes filles, et puis des enfants et des

vieillards, mais des hommes? oh! jamais.

Pourtant il se trouve parfois un cœur jeune et vierge qui vient se

nourrir de la foi, et plus souvent encore quelque âme blasée et

flétrie qui vient se rajeunir dans l’amour céleste, se vivifier dans

les croyances, se sanctifier dans la prière. Celui-là qui prend Dieu

comme un amour de jeunesse et la foi comme une passion, celui-là s’y

livre tout entier, il s’agenouille avec délices, il prie avec ardeur,

il croit par instinct; la messe des morts n’est plus pour lui une

grotesque psalmodie, le chant des prêtres cesse d’être vénal, l’église

est quelque chose de saint, l’espérance est pour lui palpable et

positive, il est heureux, car il croit. Que faut-il de plus pour le

bonheur? une croyance, il y a tant de gens qui n’en ont pas!

II

Tel était Manoello. Il était beau, riche, grand seigneur et religieux;

la chose est bizarre, mais c’est possible. Il était triste, mais sans

avoir rien de sombre ni de fantasque; sa mélancolie avait quelque chose

d’évangélique et de doux, sans ce chagrin âpre et brutal qu’impriment

chez les poètes le désespoir et le malheur. Il y avait de la noblesse

dans ses paroles, de la fierté dans ses gestes et de la poésie dans

son regard, car il était né poète sans le savoir; enfant, il aimait à

cueillir des roses, à écouter la mer qui se brise sur les rochers, et

couché sur la plage, il s’endormait avec bonheur au bruit des vagues

qui le berçaient mollement comme un chant de nourrice.

Plus tard il aima une belle enfant de 15 ans, mais cet amour passa

bientôt comme celui de la mer, des coquilles et des roses.

Un jour, il avait 19 ans alors, il entra dans une église, il prêta

l’oreille. C’étaient des sons graves et sonores qui s’élevaient dans

la nef, sublimes et majestueux; c’était l’orgue, et puis des cris purs

et plaintifs, et, au loin, la voix gracieuse et frêle d’un enfant, qui

se mariait avec l’encens, comme deux parfums! Le soleil, pénétrant à

travers les vitraux dorés, jetait sur tout cela un jour mystique et

azuré qui lui remplit l’âme d’une douce rêverie de foi et d’amour.

Cette rêverie fut sa jeunesse, il prit dès lors Dieu comme une autre

passion; elle passa comme les autres!

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 18 / 19 段