n’en sortait que le soir et passait ses jours dans la méditation et la
prière. On savait peu de choses sur sa personne et sur son genre de
vie: il vivait retiré avec ses parents, il était riche, et voilà tout.
Il paraissait sans désirs, sans passions de jeunesse, sans amours de
femmes; son indifférence pour elles les excitait davantage à lui faire
des avances, et jamais pour aucune d’elles un regard aimable, une
douce parole. Plus d’une pourtant vint souvent, au sortir de la messe,
lui offrir l’eau bénite, avec un sourire apprêté et qui renfermait
toute une pensée de jalousie et de désirs, et jamais pour ces pauvres
jeunes filles un tendre soupir, un pressement de main langoureux! son
regard de plomb leur faisait baisser les yeux, et son front pâle les
intimidait comme celui d’un vieillard.
Aussi on le haïssait, en revanche, on déchirait sa réputation dans les
salons et dans les cercles de la haute société, sa tristesse passait
pour des remords et son indifférence pour un dédain vaniteux; le peuple
le haïssait aussi, son laconisme et ses hauteurs semblaient l’insulter.
S’il faisait l’aumône à un pauvre, il accompagnait cela d’un regard si
froid et si paisible que le mendiant voyait sans peine que la pièce
d’or sortait de la bourse mais non du cœur, de l’habitude mais non de
l’âme.
Jamais la jeunesse de Saragosse ne l’avait vu s’enivrer avec elle, dans
une splendide orgie; jamais on ne l’avait vu faire blanchir d’écume sa
cavale andalouse aux courses du Prado, ni applaudir au théâtre à une
danse de volupté. Il aimait, à la vérité, sa famille, son Dieu, sa
patrie; eh! qu’est-ce que tout cela fait au peuple, en vérité, lui qui
maintenant n’a plus ni Dieu, ni famille, ni patrie?
(_Inachevé._)
ROME ET LES CÉSARS[11].
[11] Août 1839.
Vu à travers le prisme que jette toujours une société évanouie,
l’Empire romain nous apparaît encore comme le plus monstrueux phénomène
de la puissance des hommes. Après avoir, dans l’antiquité, conquis
matériellement le monde, après l’avoir dominé par ses croyances au
moyen âge, nous le retrouvons encore enseveli sous sa vieille poussière
et murmurant son éternelle douleur. Il n’a plus à craindre pourtant
la torche d’Alaric, ou le coup de pied du cheval barbare d’Attila; on
ne peut plus lui arracher ses provinces dispersées, et il n’a plus
d’empereur qui réunisse dans sa main les nations assemblées sous le
joug, car le moyen âge l’a battu en brèche, il lui a arraché sa gloire
pierre à pierre, lui a substitué la sienne, a chassé Jupiter de Rome et
y a fait entrer Jésus-Christ, les martyrs du christianisme ont remplacé
ses héros.
Sacerdotale et liturgique sous les Étrusques, matérialiste et guerrière
sous les Romains, spiritualiste et artistique sous les papes, que
va-t-elle maintenant devenir? et depuis le XVIe siècle qu’a-t-elle
fait? Après avoir été la ruine des choses passées, sera-t-elle aussi
éternellement la ruine de toute croyance, de toute foi, de tout amour?
restera-t-elle gisante au milieu des deux océans, entre l’Orient et
l’Occident, reniée de sa mère, oubliée de sa fille?
Hélas! malgré sa sainteté, ses martyrs, ses papes, toute sa gloire
chrétienne et toutes les splendeurs de son pompeux catholicisme elle
demeurera toujours romaine et impériale avant tout; ce sera la terre
du matérialisme ou plutôt du sensualisme artistique, car le sol ici
est plus poète que tous les poètes du monde, et sa poussière porte les
pas de l’histoire tout entière. Mais à travers la grande voix du moyen
âge, qui retentit encore sur les marches du Vatican, j’entends toujours
le dernier murmure de l’orgie impériale, les temples me font penser au
paganisme, et le Tibre, qui murmure son onde dans ses joncs flétris, ne
roule-t-il pas encore la cendre toute chaude de l’Empire?
La nuit, quand la lune éclaire ces débris d’un autre monde, que
le renard des marais pontins pousse son cri rauque dans les rues
silencieuses, que la grenouille coasse dans les thermes de Titus, ne
doit-il pas s’élever souvent un long soupir du monde païen évanoui? ne
monte-t-il pas quelquefois jusqu’à nous un dernier écho des voluptés
impériales? le cirque est-il vide? les lions ne rugissent-ils plus au
bruit de la clameur du peuple en délire, qui s’en va jusqu’à Ostie? les
coupes d’or ne retentissent-elles plus, entrechoquées par les belles
mains ivres? Néron ne vient-il jamais reprendre les rênes de son char
splendide, qui vole sur le sable d’or et dont les roues broient des
hommes? ses orgies titaniques, aux flambeaux humains, sont-elles bien
finies? et l’amoureuse Naples a-t-elle cessé de soupirer comme une
femme endormie, dans les eaux bleues de son golfe d’Ischia, et sa terre
chaude n’a-t-elle plus au crépuscule des parfums de fleur?
Oh! non, vous avez beau faire, le monde romain n’est pas mort! il vit
en vous, il vous obsède de ses souvenirs et de sa gloire éternelle;
ses empereurs vous font oublier ses papes, ses artistes ses fidèles;
l’art a plus de pouvoir que la foi, car la foi elle-même ici a quelque
chose d’artiste, de théâtral et de superbe; Michel-Ange efface Mino da
Fiesole, et Raphaël Cimabué.
C’est que l’époque des Césars est en effet le plus bel acte, le plus
somptueux, le plus sanglant de cette longue tragédie que Rome a jouée
au monde; il y a là deux ou trois hommes qui sont venus pour épuiser
les dernières voluptés, pour vider le vin des coupes, pour chasser la
vertu des cœurs et faire place, après, à des voluptés plus mâles, au
vin du calice et aux vertus chrétiennes.
L’œuvre de Rome, c’est la conquête du monde. Quand le monde fut
conquis, elle n’eut plus qu’à s’enivrer et à s’endormir; gorgée de
sang chaud, de vin, de voluptés, elle roule sur son or, elle chancelle
et elle tombe épuisée. Vous ne rêverez rien de si terrible et de si
monstrueux que les dernières heures de l’Empire, c’est là le règne du
crime, c’est son apogée, sa gloire; il est monté sur le trône, il s’y
étale à l’aise, en souverain; il se farde encore pour être plus beau,
à aucune époque vous le verrez pareil; Alexandre VI est un nain à côté
de Tibère, et les imaginations de dix grands poètes ne créeraient
pas quelque chose qui vaudrait cinq minutes de la vie de Néron. Nous
remarquerons d’abord le crime grand, politique et froid, dans la
personne de Sylla: il accomplit sa mission fatalement, comme une hache,
puis il abdique la dictature et s’en va au milieu du peuple; c’est
là un orgueil plein de grandeur, ce sont là les crimes d’un homme de
génie. J’aime encore Marius pleurant sur les ruines de Carthage; mais
Pompée, mais Caton, mais Brutus, que leurs têtes républicaines sont
étroites à côté de ce large front de César, rendu chauve avant l’âge
par les débauches de Rome et par ses pensées de géant! Il avilit le
Sénat, tue en Gaule des populations entières, fait entrer des Gaulois
dans le Sénat, et est aimé des peuples vaincus attelés à son char de
triomphe. On conspire contre lui et il pardonne, il voulait rétablir
Corinthe et Carthage, il voulait conquérir l’Asie... mais il mourut...
comme un homme, et l’Empire après lui agonisa dans un festin de cinq
siècles.
Auguste l’imite dans ses crimes et dans sa clémence, et il demandait
tout fier en mourant: «Ai-je bien joué mon rôle?» En effet, il
n’y a plus de foi, les augures ne peuvent se regarder sans rire;
l’empereur se fait appeler Dieu par ses poètes, qui n’ont, eux, pour
toute religion que l’intime conviction de leur talent et du néant de
la vie. Nous n’en sommes qu’au sentiment de Virgile et à la grâce
ciselée d’Horace, ils sentent bien que la volupté ne va pas plus loin,
et ils s’arrêtent à un point difficile à préciser, qui n’est ni le
spiritualisme ni le matérialisme, ni le dogme ni la dialectique, mais
qui est le point artistique humain par excellence; ils s’arrêtent aux
pensées morales, au sentiment de l’homme, à la satisfaction des sens,
aux douces choses, au simple courant de la vie qui coule entre le
rire et les pleurs pour arriver à la tombe, un soir d’été, après que
la treille n’a plus de fruits, le cœur plus d’amour. Bientôt va venir
le sensualisme excité, la débauche savante de Pétrone, l’inspiration
fiévreuse d’Apulée, les soupirs amoureux de Tibulle, tandis que, de
l’autre côté, Tacite écrit avec un style de bronze et que Juvénal fait
retentir son hexamètre ronflant de colère. Attendez.
L’Orient et l’Occident ont lutté ensemble avec Auguste et Antoine, et
l’Orient a été vaincu, Antoine s’est enfui sur sa galère pour rejoindre
Cléopâtre, le vent a soufflé dans ses voiles de pourpre, les rames
d’argent ont battu l’onde, la reine d’Égypte est retournée dans son
palais; une dernière fois elle veut essayer sur Octave les charmes de
sa beauté orientale et la coquetterie de son désespoir, mais c’est en
vain; un matin on la trouve morte dans ses vêtements royaux, car elle
avait craint d’être l’esclave d’Octave et de servir à son triomphe.
Son empire est mort avec elle, Octave n’a que le cadavre de l’un et de
l’autre.
Avec Tibère commence l’ère nouvelle voluptueuse; le premier, il est
atteint du malaise intime qui torture les entrailles de la société à
ses vieux jours; il se retire à Caprée, malade, fatigué de la vie et
craignant la mort; il convoite le bonheur, il aspire aux voluptés, mais
le bonheur fuit devant lui et la volupté glisse dans ses mains.
Le pouvoir est alors si élevé que le vertige monte à la tête de ceux
qui s’en emparent, et ils sont pris d’une manie insensée; le monde
étant à un seul homme, comme un esclave, il pouvait le torturer pour
son plaisir, et il fut torturé en effet jusqu’à la dernière fibre.
Après qu’il avait arraché au monde romain sa gloire passée pour se
l’attribuer, ses dieux pour se mettre à leur place, ses richesses pour
les manger, ses sénateurs pour en faire des laquais, ses prêtres pour
en faire des bouffons, et la capitale de l’empire pour l’honorer du
spectacle de ses débauches, étonné alors que cela fût si superbe, et
surpris lui-même, l’empereur eût pu s’écrier, dans l’étonnement d’un
sensualisme atroce et regardant la patrie esclave à ses pieds: «Je ne
savais pas que ma mère fût si belle!»
Ils s’appelaient Caligula, Néron, Domitien; des millions se mangent
à leur table, on égorge des hommes pendant qu’ils s’enivrent, et la
vapeur du sang se mêle à celle des mets. Le crime est une volupté comme
les autres, on entendait les cris des victimes égorgées dans le cirque
pendant que la fanfare résonnait, que les esclaves chantaient. Néron
disait aux bourreaux: «Faites en sorte qu’ils se sentent mourir», et,
penché en avant sur les poitrines ouvertes des victimes, il regardait
le sang battre dans les cœurs, et il trouvait, dans ces derniers
gémissements d’un être qui quitte la vie, des délices inconnues, des
voluptés suprêmes, comme lorsqu’une femme, éperdue sous l’œil de
l’empereur, tombait dans ses bras et se mourait sous ses baisers.
Oh! les cœurs atroces! oh! les âmes sublimes dans le crime! Chaque
jour ils redoublent, chaque jour ils inventent, leur esprit est un
enfer qui fournit des tortures au monde, ils insultent à la nature
dans leurs débauches; bêtes fauves, ils se déguisent en bêtes fauves,
ils assassinent leurs mères, ils épousent leurs valets, ils se font
applaudir au théâtre.
La société se modèle sur l’empereur, les patriciens s’efforcent de
l’imiter; l’âme des hommes, en effet, n’est qu’une prostituée qui
se donne à tous les vices, à tous les crimes. Quelque chose de cela
palpite encore dans les pages de Suétone, dans les vers de Juvénal.
Vous rappelez-vous la longue Maura, qui épuisa tant d’hommes en un
jour? Hamiltus qui corrompt les enfants? et la noblesse entière, et
la famille de l’empereur, et l’empereur lui-même, et sa femme, et ses
sœurs, et son affranchi? L’histoire alors est une orgie sanglante,
dans laquelle il nous faut entrer, sa vue même enivre et fait venir la
nausée au cœur.
Cela dure longtemps, trop longtemps pour le monde, quoique les
empereurs s’usent vite sur ce trône de feu et que leur âme se fatigue
vite à contenir tant de choses monstrueuses.
Comme la mort les emporte tous! Après Néron, Galba; après lui, Othon
qui a au moins le cœur de mourir, «et alors le secret de l’Empire est
divulgué», dit Tacite; et après Othon, Vitellius dont le règne ne fut
qu’un long repas qui commença avec des applaudissements et qui finit
avec du sang; puis Vespasien et Titus. Mais Commode ranime la fête;
Pertinax et Didius Julianus, Sévère, Caracalla, Macrin, et nous voici à
Héliogabale, le dernier de cette famille. L’Orient avait débordé dans
Rome, _in Tiberim defluxit orantes_; depuis longtemps les bouffons
d’Antoine avaient chassé les bouffons italiens; les prêtres de Cybèle
arrivent, toutes les religions s’accumulent dans la Ville éternelle,
avec tous les vices inventés; la philosophie se débat mieux, la
rhétorique pérore dans ses écoles, la société agonise au milieu de
tous ces bruits. Elle voudrait bien se cacher la ruine qu’elle a dans
le cœur, et farder ses rides avec le parfum de quelque croyance, c’est
en vain, elle ne sait laquelle adopter. Son empereur veut introduire
le culte des juifs et des chrétiens, il se fait juif lui-même, il est,
comme la nature, tourmenté d’une grande douleur, et, comme le monde
romain, il reste haletant de débauches et d’angoisses sur ses lits de
fleurs, fanées moins vite que son âme.
Tout craquait donc au cœur du vieux monde: pouvoir civil, croyance
religieuse, et l’âme et le corps; tout tombait délabré, abîmé dans
un immense dégoût. Il faudra, pour ranimer cette chair flétrie, pour
remettre de la force dans les muscles de ce grand corps, le long
ascétisme du moyen âge et les douleurs du monde chrétien. Alors
reparaîtra, au XVIe siècle, cette force, cette sève, ce nouvel empire
invisible substitué à l’autre, et qui s’étale splendidement sur
les toiles de Raphaël et se courbe sur le monde avec la coupole de
Saint-Pierre.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Les Arts et le Commerce 1
Smarh 8
Les Funérailles du Dr Mathurin 121
Rabelais 144
Mademoiselle Rachel 157
Novembre 162
Chronique normande du Xe siècle 257
La dernière Heure 265
La Main de fer 271
Rome et les Césars 275
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
EN 18 VOLUMES AUGMENTÉES DE VARIANTES; DE NOTES D’APRÈS LES MANUSCRITS,
VERSIONS ET SCÉNARIOS DE L’AUTEUR ET DE REPRODUCTIONS EN FAC-SIMILÉ DE
PAGES D’ÉBAUCHES ET DÉFINITIVES DE SES MANUSCRITS.
Chaque volume broché =8= fr.
Relié amateur, par Canape, en chagrin vert foncé, _net_ =15= fr.
Relié amateur, par Canape, en maroquin, _net_ =22= fr.
Il est tiré des œuvres complètes 50 ex. numérotés sur
chine, _net_ =40= fr.
CORRESPONDANCE
DEUXIÈME SÉRIE
(1850-1854)
AUGMENTÉE DE LETTRES ET FRAGMENTS INÉDITS
On sait avec quelle pudeur intransigeante Gustave Flaubert a tenu à
s’exiler lui-même de ses livres. Sa religion de l’art désintéressé,
de l’Art pour l’Art, son dogme de l’impersonnalité littéraire lui
imposaient le devoir de taire son existence. Se confesser au public lui
apparaissait à la fois comme une erreur, une trahison et une lâcheté.
Et, sans la _Correspondance_, nous ne connaîtrions pour ainsi dire rien
de lui.
C’est, en effet, dans ses lettres que le véritable Flaubert nous
apparaît avec ses enthousiasmes et ses découragements, ses touchantes
délicatesses et ses superbes violences, son exquise sensibilité et sa
terrible clairvoyance. Par elles nous sont révélées toute l’intime
noblesse, toute la naïve bonhomie de ce pur martyr des lettres.
Elles nous font assister enfin à la genèse douloureuse de tant de
chefs-d’œuvre; elles en sont le commentaire vivant, _indispensable_.
Personne n’a le droit de les ignorer sous peine de moins comprendre,
partant de moins admirer _Bovary_, _Salammbô_, _l’Éducation_, _la
Tentation_, _Bouvard_.
Et leur réunion même est un immortel monument. Écrites hors des
habituelles contraintes, avec tout l’abandon du génie qui se donne,
leur magnifique spontanéité a fait justement dire à bien des maîtres
qu’en elles la prose du XIXe siècle avait trouvé son expression
souveraine, sa perfection française.
VOLUMES EN VENTE:
_Madame Bovary_, 1 vol.--_Correspondance_, I-II, 2 vol.--_Trois
Contes_, 1 vol. _Par les Champs et par les Grèves_, 1 vol.--_Œuvres de
Jeunesse inédites_, I, 1 vol.--_L’Éducation Sentimentale_, 1 vol.
* * * * *
Corrections:
Page 87: «pouras» remplacé par «pourras» (jusqu’au jour où tu
pourras aller seul).
Page 156: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (comme elle
s’abîme dans le scepticisme universel).
Page 184: «d’autrefois» remplacé par «d’autres fois» (d’autres fois
je me trouvais presque idiot).
Page 218: «avais» remplacé par «avait» (On les avait frisés).
Page 227: «par» remplacé par «pas» (mais n’en ai-je pas les vagues
pressentiments).
Page 249: «lontemps» remplacé par «longtemps» (il le regardait
jouer longtemps).
Page 275: «catholicieme» remplacé par «catholicisme» (les
splendeurs de son pompeux catholicisme).