à peine y était-il entré, qu’il se sentait glacé de tristesse et qu’il
avait froid dans les cheveux. Quand la foule le coudoyait, une haine
toute jeune lui montait au cœur, il lui portait, à cette foule, un cœur
de loup, un cœur de bête fauve traquée dans son terrier.
Il avait la vanité de croire que les hommes ne l’aimaient pas, les
hommes ne le connaissaient pas.
Les malheurs publics et les douleurs collectives l’attristaient
médiocrement, je dirai même qu’il s’apitoyait plus sur les serins en
cage, battant des ailes quand il fait du soleil, que sur les peuples en
esclavage, c’est ainsi qu’il était fait. Il était plein de scrupules
délicats et de vraie pudeur, il ne pouvait, par exemple, rester chez un
pâtissier et voir un pauvre le regarder manger sans rougir jusqu’aux
oreilles; en sortant, il lui donnait tout ce qu’il avait d’argent dans
la main et s’enfuyait bien vite. Mais on le trouvait cynique, parce
qu’il se servait des mots propres et disait tout haut ce que l’on pense
tout bas.
L’amour des femmes entretenues (idéal des jeunes gens qui n’ont pas
le moyen d’en entretenir) lui était odieux, le dégoûtait; il pensait
que l’homme qui paye est le maître, le seigneur, le roi. Quoiqu’il fût
pauvre, il respectait la richesse et non les gens riches; être gratis
l’amant d’une femme qu’un autre loge, habille et nourrit, lui semblait
quelque chose d’aussi spirituel que de voler une bouteille de vin dans
la cave d’autrui; il ajoutait que s’en vanter était le propre des
domestiques fripons et des petites gens.
Vouloir une femme mariée, et pour cela se rendre l’ami du mari, lui
serrer affectueusement les mains, rire à ses calembours, s’attrister
de ses mauvaises affaires, faire ses commissions, lire le même journal
que lui, en un mot exécuter, dans un seul jour, plus de bassesses et de
platitudes que dix galériens n’en ont fait en toute leur vie, c’était
quelque chose de trop humiliant pour son orgueil, et il aima cependant
plusieurs femmes mariées; quelquefois il se mit en beau chemin, mais la
répugnance le prenait tout à coup, quand déjà la belle dame commençait
à lui faire les yeux doux, comme les gelées du mois de mai qui brûlent
les abricotiers en fleurs.
Et les grisettes, me direz-vous? Eh bien, non! il ne pouvait se
résigner à monter dans une mansarde, pour embrasser une bouche qui
vient de déjeuner avec du fromage, et prendre une main qui a des
engelures.
Quant à séduire une jeune fille, il se serait cru moins coupable s’il
l’avait violée, attacher quelqu’un à soi était pour lui pire que de
l’assassiner. Il pensait sérieusement qu’il y a moins de mal à tuer un
homme qu’à faire un enfant: au premier vous ôtez la vie, non pas la
vie entière, mais la moitié ou le quart ou la centième partie de cette
existence qui va finir, qui finirait sans vous; mais envers le second,
disait-il, n’êtes-vous pas responsable de toutes les larmes qu’il
versera depuis son berceau jusqu’à sa tombe? sans vous il ne serait pas
né, et il naît, pourquoi cela? pour votre amusement, non pour le sien
à coup sûr; pour porter votre nom, le nom d’un sot, je parie? autant
vaudrait l’écrire sur un mur, à quoi bon un homme pour supporter le
fardeau de trois ou quatre lettres?
A ses yeux, celui qui, appuyé sur le Code civil, entre de force dans le
lit de la vierge qu’on lui a donnée le matin, exerçant ainsi un viol
légal que l’autorité protège, n’avait pas d’analogue chez les singes,
les hippopotames et les crapauds, qui, mâle et femelle, s’accouplent
lorsque des désirs communs les font se chercher et s’unir, où il n’y a
ni épouvante et dégoût d’un côté, ni brutalité et despotisme obscène de
l’autre; et il exposait là-dessus de longues théories immorales, qu’il
est inutile de rapporter.
Voilà pourquoi il ne se maria point et n’eut pour maîtresse ni fille
entretenue, ni femme mariée, ni grisette, ni jeune fille; restaient les
veuves, il n’y pensa pas.
Quand il fallut choisir un état, il hésita entre mille répugnances.
Pour se mettre philanthrope, il n’était pas assez malin, et son bon
naturel l’écartait de la médecine;--quant au commerce, il était
incapable de calculer, la vue seule d’une banque lui agaçait les nerfs.
Malgré ses folies, il avait trop de sens pour prendre au sérieux
la noble profession d’avocat; d’ailleurs sa justice ne se fût pas
accommodée aux lois. Il avait aussi trop de goût pour se lancer dans
la critique, il était trop poète, peut-être, pour réussir dans les
lettres. Et puis, sont-ce là des _états_? _Il faut s’établir, avoir
une position dans le monde_, _on s’ennuie à rester oisif_, _il faut se
rendre utile_, _l’homme est né pour travailler_: maximes difficiles à
comprendre et qu’on avait soin de souvent lui répéter.
Résigné à s’ennuyer partout et à s’ennuyer de tout, il déclara vouloir
faire son droit et il alla habiter Paris. Beaucoup de gens l’envièrent
dans son village, et lui dirent qu’il allait être heureux de fréquenter
les cafés, les spectacles, les restaurants, de voir les belles femmes;
il les laissa dire, et il sourit comme lorsqu’on a envie de pleurer.
Que de fois, cependant, il avait désiré quitter pour toujours sa
chambre, où il avait tant bâillé, et dérangé ses coudes de dessus le
vieux bureau d’acajou où il avait composé ses drames à quinze ans! et
il se sépara de tout cela avec peine; ce sont peut-être les endroits
qu’on a le plus maudits que l’on préfère aux autres, les prisonniers
ne regrettent-ils pas leur prison? C’est que, dans cette prison, ils
espéraient et que, sortis, ils n’espèrent plus; à travers les murs
de leur cachot, ils voyaient la campagne émaillée de marguerites,
sillonnée de ruisseaux, couverte de blés jaunes, avec des routes
bordées d’arbres,--mais, rendus à la liberté, à la misère, ils revoient
la vie telle qu’elle est, pauvre, raboteuse, toute fangeuse et toute
froide, la campagne aussi, la belle campagne telle qu’elle est, ornée
de gardes champêtres pour les empêcher de prendre les fruits s’ils
ont soif, fournie en gardes forestiers, s’ils veulent tuer du gibier
et qu’ils aient faim, couverte de gendarmes, s’ils ont envie de se
promener et qu’ils n’aient pas de passeport.
Il alla se loger dans une chambre garnie, où les meubles avaient été
achetés pour d’autres, usés par d’autres que lui; il lui sembla habiter
dans des ruines. Il passait la journée à travailler, à écouter le bruit
sourd de la rue, à regarder la pluie tomber sur les toits.
Quand il faisait du soleil, il allait se promener au Luxembourg, il
marchait sur les feuilles tombées, se rappelant qu’au collège il
faisait de même; mais il ne se serait pas douté que, dix ans plus
tard, il en serait là. Ou bien il s’asseyait sur un banc et songeait
à mille choses tendres et tristes, il regardait l’eau froide et noire
des bassins, puis il s’en retournait le cœur serré. Deux ou trois fois,
ne sachant que faire, il alla dans les églises à l’heure du salut,
il tâchait de prier; comme ses amis auraient ri, s’ils l’avaient vu
tremper ses doigts dans le bénitier et faire le signe de la croix!
Un soir, qu’il errait dans un faubourg et qu’irrité sans cause il eût
voulu sauter sur des épées nues et se battre à outrance, il entendit
des voix chanter et les sons doux d’un orgue y répondre par bouffées,
il entra. Sous le portique, une vieille femme, accroupie par terre,
demandait la charité en secouant des sous dans un gobelet de fer-blanc;
la porte tapissée allait et venait à chaque personne qui entrait ou qui
sortait, on entendait des bruits de sabots, des chaises qui remuaient
sur les dalles; au fond, le chœur était illuminé, le tabernacle
brillait aux flambeaux, le prêtre chantait des prières, les lampes,
suspendues dans la nef, se balançaient à leurs longues cordes, le haut
des ogives et les bas côtés étaient dans l’ombre, la pluie fouettait
sur les vitraux et en faisait craquer les filets de plomb, l’orgue
allait, et les voix reprenaient, comme le jour où il avait entendu
sur les falaises la mer et les oiseaux se parler. Il fut pris d’envie
d’être prêtre, pour dire des oraisons sur le corps des morts, pour
porter un cilice et se prosterner ébloui dans l’amour de Dieu... Tout
à coup un ricanement de pitié lui vint au fond du cœur, il enfonça son
chapeau sur ses oreilles, et sortit en haussant les épaules.
Plus que jamais il devint triste, plus que jamais les jours furent
longs pour lui; les orgues de Barbarie qu’il entendait jouer sous
sa fenêtre lui arrachaient l’âme, il trouvait à ces instruments une
mélancolie invincible, il disait que ces boîtes-là étaient pleines de
larmes. Ou plutôt il ne disait rien, car il ne faisait pas le blasé,
l’ennuyé, l’homme qui est désillusionné de tout; sur la fin, même, on
trouva qu’il était devenu d’un caractère plus gai. C’était, le plus
souvent, quelque pauvre homme du Midi, un Piémontais, un Génois, qui
tournait la manivelle. Pourquoi celui-là avait-il quitté sa corniche,
et sa cabane couronnée de maïs à la moisson? il le regardait jouer
longtemps, sa grosse tête carrée, sa barbe noire et ses mains brunes,
un petit singe habillé de rouge sautait sur son épaule et grimaçait,
l’homme tendait sa casquette, il lui jetait son aumône dedans et le
suivait jusqu’à ce qu’il l’eût perdu de vue.
En face de lui on bâtissait une maison, cela dura trois mois; il vit
les murs s’élever, les étages monter les uns sur les autres, on mit des
carreaux aux fenêtres, on la crépit, on la peignit, puis on ferma les
portes; des ménages vinrent l’habiter et commencèrent à y vivre, il fut
fâché d’avoir des voisins, il aimait mieux la vue des pierres.
Il se promenait dans les musées, il contemplait tous ces personnages
factices, immobiles et toujours jeunes dans leur vie idéale, que
l’on va voir, et qui voient passer devant eux la foule, sans déranger
leur tête, sans ôter la main de dessus leur épée, et dont les yeux
brilleront encore quand nos petits-fils seront ensevelis. Il se perdait
en contemplations devant les statues antiques, surtout celles qui
étaient mutilées.
Une chose pitoyable lui arriva. Un jour, dans la rue, il crut
reconnaître quelqu’un en passant près de lui, l’étranger avait fait
le même mouvement, ils s’arrêtèrent et s’abordèrent. C’était lui! son
ancien ami, son meilleur ami, son frère, celui à côté de qui il était
au collège, en classe, à l’étude, au dortoir; ils faisaient leurs
pensums et leurs devoirs ensemble; dans la cour et en promenade, ils
se promenaient bras dessus bras dessous, ils avaient juré autrefois
de vivre en commun et d’être _amis jusqu’à la mort_. D’abord ils se
donnèrent une poignée de main, en s’appelant par leur nom, puis se
regardèrent des pieds à la tête sans se rien dire, ils étaient changés
tous les deux et déjà un peu vieillis. Après s’être demandé ce qu’ils
faisaient, ils s’arrêtèrent tout court et ne surent aller plus loin;
ils ne s’étaient pas vus depuis six ans et ils ne purent trouver quatre
mots à échanger. Ennuyés, à la fin, de s’être regardés l’un et l’autre
dans le blanc des yeux, ils se séparèrent.
Comme il n’avait d’énergie pour rien et que le temps, contrairement
à l’avis des philosophes, lui semblait la richesse la moins prêteuse
du monde, il se mit à boire de l’eau-de-vie et à fumer de l’opium; il
passait souvent ses journées tout couché et à moitié ivre, dans un état
qui tenait le milieu entre l’apathie et le cauchemar.
D’autres fois la force lui revenait, et il se redressait tout à coup
comme un ressort. Alors le travail lui apparaissait plein de charmes,
et le rayonnement de la pensée le faisait sourire, de ce sourire
placide et profond des sages; il se mettait vite à l’ouvrage, il avait
des plans superbes, il voulait faire apparaître certaines époques sous
un jour tout nouveau, lier l’art à l’histoire, commenter les grands
poètes comme les grands peintres, pour cela apprendre les langues,
remonter à l’antiquité, entrer dans l’Orient; il se voyait déjà lisant
des inscriptions et déchiffrant des obélisques; puis il se trouvait fou
et recroisait les bras.
Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il trouvait mauvais
et qui, néanmoins, lui causaient un certain plaisir par leur médiocrité
même. La nuit il ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur son
lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin, il était plus
fatigué que s’il eût veillé.
Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant même un certain plaisir
à l’abrutissement qui en est la suite, il était comme les gens qui se
voient mourir, il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il
ne se lavait plus les mains, il vivait dans une saleté de pauvre, la
même chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe
et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti
dans la matinée et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute la
journée sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se
jetait tout habillé sur son lit et tâchait de s’endormir; il regardait
les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l’œil les
petites spirales bleues qui sortaient de ses lèvres.
On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le
malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir? l’amour? il s’en écartait;
l’ambition le faisait rire; pour l’argent, sa cupidité était fort
grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait
pas pour lui la peine de le conquérir; c’est à l’homme né dans
l’opulence que le luxe va bien; celui qui a gagné sa fortune, presque
jamais ne la sait manger; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas
voulu d’un trône. Vous me demanderez: Que voulait-il? je n’en sais
rien, mais, à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard
élire député; il eût même refusé une place de préfet, y compris l’habit
brodé, la croix d’honneur passée autour du cou, la culotte de peau et
les bottes écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire André
Chénier que d’être ministre, il aurait préféré être Talma que Napoléon.
C’était un homme qui donnait dans le faux, dans l’amphigourique et
faisait grand abus d’épithètes.
Du haut de ces sommets, la terre disparaît et tout ce qu’on s’y
arrache. Il y a également des douleurs du haut desquelles on n’est plus
rien et l’on méprise tout; quand elles ne vous tuent pas, le suicide
seul vous en délivre. Il ne se tua pas, il vécut encore.
Le carnaval arriva, il ne s’y divertit point. Il faisait tout à
contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaieté, et les
spectacles lui donnaient de la tristesse; toujours il se figurait
une foule de squelettes habillés, avec des gants, des manchettes et
des chapeaux à plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant,
minaudant, s’envoyant des regards vides; au parterre il voyait
étinceler, sous le feu du lustre, une foule de crânes blancs serrés
les uns près des autres. Il entendit des gens descendre en courant
l’escalier, ils riaient, ils s’en allaient avec des femmes.
Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X..., ce
village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même
dans ce que vous avez lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se
sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau
et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient
tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid,
les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était
dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir
vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait les guides du
postillon, éclairées par la lanterne de l’impériale, se remuer en
l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et
les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.
Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là fit la route
à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette fois, d’ailleurs il courait
pour se réchauffer. Les fossés étaient pleins de glace, les arbres,
dépouillés, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles
tombées, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire
et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt, le ciel était tout
blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le
chemin avaient été renversés; à un endroit on avait fait une coupe de
bois, depuis qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte
d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit, à travers
champs, un sentier qu’il connaissait, et bientôt il vit, dans le loin,
la mer. Il s’arrêta, il l’entendait battre sur le rivage et gronder au
fond de l’horizon, _in altum_; une odeur salée lui arriva, portée par
la brise froide d’hiver, son cœur battait.
On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du village, deux ou trois
autres avaient été abattues.
Les barques étaient à la mer, le quai était désert, chacun se tenait
enfermé dans sa maison; de longs morceaux de glace, que les enfants
appellent _chandelles des rois_, pendaient au bord des toits et au bout
des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste criaient
aigrement sur leur tringle de fer, la marée montait et s’avançait sur
les galets, avec un bruit de chaînes et de sanglots.
Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de n’avoir pas faim,
il s’alla promener sur la grève. Le vent chantait dans l’air, les
joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient
avec furie, la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable,
quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages.
La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la précède dans les plus
tristes jours de l’année; de gros flocons de neige tombèrent du ciel,
ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la
plage, qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent.
Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie dans le sable,
échouée là peut-être depuis vingt ans, de la christe marine avait
poussé dedans, des polypes et des moules s’étaient attachés à ses
planches verdies; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la
toucha à différentes places, il la regarda singulièrement, comme on
regarde un cadavre.
A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans la gorge d’un
rocher, où souvent il avait été s’asseoir et avait passé de bonnes
heures à ne rien faire,--il emportait un livre et ne lisait pas, il s’y
installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel
entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là qu’il avait fait
ses plus doux rêves, c’était là qu’il avait le mieux entendu le cri des
mouettes, et que les fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles
de leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux
s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour lui, avait été plus
chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre.
Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en avaient pris
possession, car, en fouillant le sol machinalement, avec son pied,
il fit trouvaille d’un cul de bouteille et d’un couteau. Des gens y
avaient fait une partie, sans doute, on était venu là avec des dames,
on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries. «Ô
mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a pas sur la terre des lieux
que nous avons assez aimés, où nous avons assez vécu pour qu’ils nous
appartiennent jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes n’y
mettent jamais les yeux!»
Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait fait dérouler des
pierres sous ses pieds; souvent même il en avait lancé exprès, avec
force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et
l’écho solitaire y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise,
l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face, dans une
portion du ciel bleu, sombre; sous la lune, à gauche, il y avait une
petite étoile.
Il pleurait, était-ce de froid ou de tristesse? son cœur crevait,
il avait besoin de parler à quelqu’un. Il entra dans un cabaret, où
quelquefois il avait été boire de la bière, il demanda un cigare, et
il ne put s’empêcher de dire à la bonne femme qui le servait: «Je
suis déjà venu ici». Elle lui répondit: «Ah! mais, c’est pas la belle
saison, m’sieu, c’est pas la belle saison», et elle lui rendit de la
monnaie.
Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher dans un trou qui
sert aux chasseurs pour tirer les canards sauvages, il vit un instant
l’image de la lune rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme un
grand serpent, puis de tous les côtés du ciel des nuages s’amoncelèrent
de nouveau, et tout fut noir. Dans les ténèbres, des flots ténébreux se
balançaient, montaient les uns sur les autres et détonaient comme cent
canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit une mélodie terrible,
le rivage, vibrant sous le coup des vagues, répondait à la haute mer
retentissante.
Il songea un instant s’il ne devait pas en finir, personne ne le
verrait, pas de secours à espérer, en trois minutes il serait mort;
mais, de suite, par une antithèse ordinaire dans ces moments-là,
l’existence vint à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante
et pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les
jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore. Et cependant les
voix de l’abîme l’appelaient, les flots s’ouvraient comme un tombeau,
prêt de suite à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis
liquides...
Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans
la terreur; il fit un énorme feu et se chauffa de façon à se rôtir les
jambes.
Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses vitres blanches
couvertes de givre, dans la cheminée les charbons étaient éteints,
ses vêtements étaient restés sur son lit comme il les avait laissés,
l’encre avait séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et
suintaient.
Il se dit: «Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas?» et il pensa avec
amertume à la joie de son départ.
L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il
allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des
Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel
passer, comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile.
Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit
à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût
malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens
qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer dans un
roman, par amour du merveilleux.
Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré vif, mais il
défendit bien qu’on l’embaumât.
25 octobre 1842.
NOTE.
Un court fragment de _Novembre_ parut dans _Par les Champs et par
les Grèves_ (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). _Novembre_ est à
la jeunesse de Flaubert ce que les _Mémoires d’un Fou_ sont à son
adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique, furent
lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand secret. Ce
dernier nous donne ainsi son impression: «Je n’eus aucun effort à
faire pour témoigner mon enthousiasme; j’étais sous le charme et
subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais
la bonne nouvelle».
_N’ayant pas été renseigné en temps opportun sur leur existence,
nous plaçons à la fin du second volume des_ Œuvres inédites _ces
quelques essais qui, chronologiquement, appartiennent, sauf le
dernier, au tome I._
CHRONIQUE NORMANDE DU DIXIÈME SIÈCLE.[8]
[8] Mai 1836.
Connaissez-vous la Normandie, cette vieille terre classique du moyen
âge, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre garde son nom et
chaque débris un souvenir? Vous figurez-vous Rouen, la métropole, au
temps des assauts, des guerres, des famines, au temps où les preux
venaient se battre sous ses murs, où les chevaux faisaient étinceler le
pavé des quais, tout chauds encore du sang des Anglais?
Ce jour-là, je veux dire le 28 août de l’an 952, toutes les cloches y
étaient en branle; les habitants, parés de leurs vêtements de fête, se
montraient partout, sur les toits, aux lucarnes, aux fenêtres, dans les
rues; tout le peuple se pressait sur la route de Paris en criant de
joie et en jetant des fleurs.
Le roi arriva à la porte Beauvoisine à huit heures du soir, on
l’attendait depuis le matin. Dès qu’il parut, ce furent des
trépignements, des bravos, des cris de joie, des hurlements
d’enthousiasme, et l’on vit même des mains qui laissaient tomber des
lis et des roses à travers les meurtrières des tours.