--Oh! si, j’ai aimé! si bien que je suis saturé de désirs rentrés.

Non, tu ne sauras jamais toutes celles qui m’ont égaré et que dans

le fond de mon cœur j’abritais d’un amour angélique. Écoute, quand

j’avais vécu un jour avec une femme, je me disais: «Que ne l’ai-je

connue depuis dix ans! tous ses jours qui ont fui m’appartenaient, son

premier sourire devait être pour moi, sa première pensée au monde, pour

moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur répond, elle y pense,

les livres qu’elle admire, j’aurais dû les lire. Que ne me suis-je

promené avec elle, sous tous les ombrages qui l’ont abritée! il y a

bien des robes qu’elle a usées et que je n’ai pas vues, elle a entendu,

dans sa vie, les plus beaux opéras et je n’étais pas là; d’autres lui

ont déjà fait sentir les fleurs que je n’avais pas cueillies, je ne

pourrai rien faire, elle m’oubliera, je suis pour elle comme un passant

dans la rue», et quand j’en étais séparé je me disais: «Où est-elle?

que fait-elle, toute la journée, loin de moi? à quoi son temps se

passe-t-il?» Qu’une femme aime un homme, qu’elle lui fasse un signe,

et il tombe à ses genoux! Mais nous, quel hasard qu’elle vienne à nous

regarder, et encore!... il faut être riche, avoir des chevaux qui vous

emportent, avoir une maison ornée de statues, donner des fêtes, jeter

l’or, faire du bruit; mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer

par le génie ou par l’argent, et demeurer aussi inconnu que le plus

lâche et le plus sot de tous, quand on aspire à des amours du ciel,

quand on mourrait avec joie sous le regard d’une femme aimée, j’ai

connu ce supplice.

--Tu es timide, n’est-ce pas? elles te font peur.

--Plus maintenant. Autrefois, le bruit de leurs pas seulement me

faisait tressaillir, je restais devant la boutique d’un coiffeur, à

regarder les belles figures de cire avec des fleurs et des diamants

dans les cheveux, roses, blanches et décolletées, j’ai été amoureux de

quelques-unes; l’étalage d’un cordonnier me tenait aussi en extase:

dans ces petits souliers de satin, que l’on allait emporter pour le

bal du soir, je plaçais un pied nu, un pied charmant, avec des ongles

fins, un pied d’albâtre vivant, tel que celui d’une princesse qui

entre au bain; les corsets suspendus devant les magasins de modes, et

que le vent fait remuer, me donnaient également de bizarres envies;

j’ai offert des bouquets de fleurs à des femmes que je n’aimais pas,

espérant que l’amour viendrait par là, je l’avais entendu dire; j’ai

écrit des lettres adressées n’importe à qui, pour m’attendrir avec

la plume, et j’ai pleuré; le moindre sourire d’une bouche de femme

me faisait fondre le cœur en délices, et puis c’était tout! Tant de

bonheur n’était pas fait pour moi, qu’est-ce qui pouvait m’aimer?

--Attends! attends encore un an, six mois! demain peut-être, espère!

--J’ai trop espéré pour obtenir.

--Tu parles comme un enfant, me dit-elle.

--Non, je ne vois pas même d’amour dont je ne serais rassasié au bout

de vingt-quatre heures, j’ai tant rêvé le sentiment que j’en suis

fatigué, comme ceux que l’on a trop fortement chéris.

--Il n’y a pourtant que cela de beau dans le monde.

--A qui le dis-tu? je donnerais tout pour passer une seule nuit avec

une femme qui m’aimerait.

--Oh! si au lieu de cacher ton cœur, tu laissais voir tout ce qui bat

dedans de généreux et de bon, toutes les femmes voudraient de toi, il

n’en est pas une qui ne tâcherait d’être ta maîtresse; mais tu as été

plus fou que moi encore! Fait-on cas des trésors enfouis? les coquettes

seules devinent les gens comme toi, et les torturent, les autres ne les

voient pas. Tu valais pourtant bien la peine qu’on t’aimât! Eh bien,

tant mieux! c’est moi qui t’aimerai, c’est moi qui serai ta maîtresse.

--Ma maîtresse?

--Oh! je t’en prie! je te suivrai où tu voudras, je partirai d’ici,

j’irai louer une chambre en face de toi, je te regarderai toute la

journée. Comme je t’aimerai! être avec toi, le soir, le matin, la nuit

dormir ensemble, les bras passés autour du corps, manger à la même

table, vis-à-vis l’un de l’autre, nous habiller dans la même chambre,

sortir ensemble et te sentir près de moi! Ne sommes-nous pas faits l’un

pour l’autre? tes espérances ne vont-elles pas bien avec mes dégoûts?

ta vie et la mienne, n’est-ce pas la même? Tu me raconteras tous les

ennuis de ta solitude, je te redirai les supplices que j’ai endurés;

il faudra vivre comme si nous ne devions rester ensemble qu’une heure,

épuiser tout ce qu’il y a en nous de voluptés et de tendresses, et puis

recommencer, et mourir ensemble. Embrasse-moi, embrasse-moi encore!

mets là ta tête sur ma poitrine, que j’en sente bien le poids, que tes

cheveux me caressent le cou, que mes mains parcourent tes épaules, ton

regard est si tendre!

La couverture défaite, qui pendait à terre, laissait nos pieds à nu;

elle se releva sur les genoux et la repoussa sous le matelas, je vis

son dos blanc se courber comme un roseau; les insomnies de la nuit

m’avaient brisé, mon front était lourd, les yeux me brûlaient les

paupières, elle me les baisa doucement du bout des lèvres, ce qui me

les rafraîchit comme si on me les eût humectés avec de l’eau froide.

Elle aussi, se réveillait de plus en plus de la torpeur où elle s’était

laissée aller un instant; irritée par la fatigue, enflammée par le goût

des caresses précédentes, elle m’étreignit avec une volupté désespérée,

en me disant: «Aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés, tu es à

moi!»

Elle haletait, la bouche ouverte, et m’embrassait furieusement, puis

tout à coup, se reprenant et passant sa main sur ses bandeaux dérangés,

elle ajouta:

--Écoute, comme notre vie serait belle si c’était ainsi, si nous

allions demeurer dans un pays où le soleil fait pousser des fleurs

jaunes et mûrit les oranges, sur un rivage comme il y en a, à ce qu’il

paraît, où le sable est tout blanc, où les hommes portent des turbans,

où les femmes ont des robes de gaze; nous demeurerions couchés sous

quelque grand arbre à larges feuilles, nous écouterions le bruit des

golfes, nous marcherions ensemble au bord des flots pour ramasser des

coquilles, je ferais des paniers avec des roseaux, tu irais les vendre;

c’est moi qui t’habillerais, je friserais tes cheveux dans mes doigts,

je te mettrais un collier autour du cou, oh! comme je t’aimerais! comme

je t’aime! laisse-moi donc m’assouvir de toi!

Me collant à sa couche, d’un mouvement impétueux, elle s’abattit

sur tout mon corps et s’y étendit avec une joie obscène, pâle,

frissonnante, les dents serrées et me serrant sur elle avec une force

enragée; je me sentis entraîné comme dans un ouragan d’amour, des

sanglots éclataient, et puis des cris aigus; ma lèvre, humide de sa

salive, pétillait et me démangeait; nos muscles, tordus dans les mêmes

nœuds, se serraient et entraient les uns dans les autres, la volupté se

tournait en délire, la jouissance en supplices.

Ouvrant tout à coup les yeux ébahis et épouvantés, elle dit:

--Si j’allais avoir un enfant!

Et passant, au contraire, à une câlinerie suppliante:

--Oui, oui, un enfant! un enfant de toi!... Tu me quittes? nous ne nous

reverrons plus, jamais tu ne reviendras, penseras-tu à moi quelquefois?

j’aurai toujours tes cheveux là, adieu!... Attends, il fait à peine

jour.

Pourquoi donc avais-je hâte de la fuir? est-ce que déjà je l’aimais?

Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien encore une demi-heure

chez elle; elle songeait peut-être à l’amant absent. Il y a un instant,

dans le départ, où, par anticipation de tristesse, la personne aimée

n’est déjà plus avec vous.

Nous ne nous fîmes pas d’adieux, je lui pris la main, elle y répondit,

mais la force pour la serrer était restée dans son cœur.

Je ne l’ai plus revue.

J’ai pensé à elle depuis, pas un jour ne s’est écoulé sans perdre à y

rêver le plus d’heures possible, quelquefois je m’enferme exprès et

seul, je tâche de revivre dans ce souvenir; souvent je m’efforce à y

penser avant de m’endormir, pour la rêver la nuit, mais ce bonheur-là

ne m’est pas arrivé.

Je l’ai cherchée partout, dans les promenades, au théâtre, au coin

des rues, sans savoir pourquoi j’ai cru qu’elle m’écrirait; quand

j’entendais une voiture s’arrêter à ma porte, je m’imaginais qu’elle

allait en descendre. Avec quelle angoisse j’ai suivi certaines femmes!

avec quel battement de cœur je détournais la tête pour voir si c’était

elle!

La maison a été démolie, personne n’a pu me dire ce qu’elle était

devenue.

Le désir d’une femme que l’on a obtenue est quelque chose d’atroce et

de mille fois pire que l’autre, de terribles images vous poursuivent

comme des remords. Je ne suis pas jaloux des hommes qui l’ont eue avant

moi, mais je suis jaloux de ceux qui l’ont eue depuis; une convention

tacite faisait, il me semble, que nous devions nous être fidèles, j’ai

été plus d’un an à lui garder cette parole, et puis le hasard, l’ennui,

la lassitude du même sentiment peut-être, ont fait que j’y ai manqué.

Mais c’était elle que je poursuivais partout; dans le lit des autres je

rêvais à ses caresses.

On a beau, par-dessus les passions anciennes, vouloir en semer de

nouvelles, elles reparaissent toujours, il n’y a pas de force au monde

pour en arracher les racines. Les voies romaines, où roulaient les

chars consulaires, ne servent plus depuis longtemps, mille nouveaux

sentiers les traversent, les champs se sont élevés dessus, le blé y

pousse, mais on en aperçoit encore la trace, et leurs grosses pierres

ébrèchent les charrues quand on laboure.

Le type dont presque tous les hommes sont en quête n’est peut-être que

le souvenir d’un amour conçu dans le ciel ou dès les premiers jours de

la vie; nous sommes en quête de tout ce qui s’y rapporte, la seconde

femme qui vous plaît ressemble presque toujours à la première, il faut

un grand degré de corruption ou un cœur bien vaste pour tout aimer.

Voyez aussi comme ce sont éternellement les mêmes dont vous parlent

les gens qui écrivent, et qu’ils décrivent cent fois sans jamais s’en

lasser. J’ai connu un ami qui avait adoré, à 15 ans, une jeune mère

qu’il avait vue nourrissant son enfant; de longtemps il n’estima que

les tailles de poissarde, la beauté des femmes sveltes lui était

odieuse.

A mesure que le temps s’éloignait, je l’en aimais de plus en plus;

avec la rage que l’on a pour les choses impossibles, j’inventais des

aventures pour la retrouver, j’imaginais notre rencontre, j’ai revu ses

yeux dans les globules bleus des fleuves, et la couleur de sa figure

dans les feuilles du tremble, quand l’automne les colore. Une fois, je

marchais vite dans un pré, les herbes sifflaient autour de mes pieds en

m’avançant, elle était derrière moi; je me suis retourné, il n’y avait

personne. Un autre jour, une voiture a passé devant mes yeux, j’ai

levé la tête, un grand voile blanc sortait de la portière et s’agitait

au vent, les roues tournaient, il se tordait, il m’appelait, il a

disparu, et je suis retombé seul, abîmé, plus abandonné qu’au fond d’un

précipice.

Oh! si l’on pouvait extraire de soi tout ce qui y est et faire un être

avec la pensée seule! si l’on pouvait tenir son fantôme dans les mains

et le toucher au front, au lieu de perdre dans l’air tant de caresses

et tant de soupirs! Loin de là, la mémoire oublie et l’image s’efface,

tandis que l’acharnement de la douleur reste en vous. C’est pour me la

rappeler que j’ai écrit ce qui précède, espérant que les mots me la

feraient revivre; j’y ai échoué, j’en sais bien plus que je n’en ai dit.

C’est, d’ailleurs, une confidence que je n’ai faite à personne, on se

serait moqué de moi. Ne se raille-t-on pas de ceux qui aiment, car

c’est une honte parmi les hommes; chacun, par pudeur ou par égoïsme,

cache ce qu’il possède dans l’âme de meilleur et de plus délicat;

pour se faire estimer, il ne faut montrer que les côtés les plus

laids, c’est le moyen d’être au niveau commun. Aimer une telle femme?

m’aurait-on dit, et d’abord personne ne l’eût compris; à quoi bon, dès

lors, en ouvrir la bouche?

Ils auraient eu raison, elle n’était peut-être ni plus belle ni plus

ardente qu’une autre, j’ai peur de n’aimer qu’une conception de mon

esprit et de ne chérir en elle que l’amour qu’elle m’avait fait rêver.

Longtemps je me suis débattu sous cette pensée, j’avais placé l’amour

trop haut pour espérer qu’il descendrait jusqu’à moi; mais, à la

persistance de cette idée, il a bien fallu reconnaître que c’était

quelque chose d’analogue. Ce n’est que plusieurs mois après l’avoir

quittée que je l’ai ressenti; dans les premiers temps, au contraire,

j’ai vécu dans un grand calme.

Comme le monde est vide à celui qui y marche seul! Qu’allais-je faire?

Comment passer le temps? à quoi employer mon cerveau? comme les

journées sont longues! Où est donc l’homme qui se plaint de la brièveté

des jours de la vie? qu’on me le montre, ce doit être un mortel heureux.

Distrayez-vous, disent-ils, mais à quoi? c’est me dire: tâchez d’être

heureux; mais comment? et à quoi bon tant de mouvement? Tout est bien

dans la nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les oiseaux

chantent, les étoiles brillent; mais l’homme tourmenté remue, s’agite,

abat les forêts, bouleverse la terre, s’élance sur la mer, voyage,

court, tue les animaux, se tue lui-même, et pleure, et rugit, et pense

à l’enfer, comme si Dieu lui avait donné un esprit pour concevoir

encore plus de maux qu’il n’en endure!

Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de

grand; mais maintenant il est stupide, c’est l’ennui d’un homme plein

de mauvaise eau-de-vie, sommeil d’ivre mort.

Ceux qui ont beaucoup vécu ne sont pas de même. A 50 ans, ils sont plus

frais que moi à vingt, tout leur est encore neuf et attrayant. Serai-je

comme ces mauvais chevaux, qui sont fatigués à peine sortis de

l’écurie, et qui ne trottent à l’aise qu’après un long bout de route,

fait en boitant et en souffrant? Trop de spectacles me font mal, trop

aussi me font pitié, ou plutôt tout cela se confond dans le même dégoût.

Celui qui est assez bien né pour ne pas vouloir de maîtresse parce

qu’il ne pourrait la couvrir de diamants ni la loger dans un palais,

et qui assiste à des amours vulgaires, qui contemple, d’un œil calme,

la laideur bête de ces deux animaux en rut que l’on appelle un amant

et une maîtresse, n’est pas tenté de se ravaler si bas, il se défend

d’aimer comme d’une faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les

désirs qui viennent; cette lutte l’épuise. L’égoïsme cynique des hommes

m’écarte d’eux, de même que l’esprit borné des femmes me dégoûte de

leur commerce; j’ai tort, après tout, car deux belles lèvres valent

mieux que toute l’éloquence du monde.

La feuille tombée s’agite et vole aux vents, de même, moi, je voudrais

voler, m’en aller, partir pour ne plus revenir, n’importe où, mais

quitter mon pays; ma maison me pèse sur mes épaules, je suis tant de

fois entré et sorti par la même porte! j’ai tant de fois levé les yeux

à la même place, au plafond de ma chambre, qu’il en devrait être usé.

Oh! se sentir plier sur le dos des chameaux! devant soi un ciel tout

rouge, un sable tout brun, l’horizon flamboyant qui s’allonge, les

terrains qui ondulent, l’aigle qui pointe sur votre tête; dans un coin,

une troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et s’en vont vers

les citernes; le vaisseau mobile du désert vous berce, le soleil vous

fait fermer les yeux, vous baigne dans ses rayons, on n’entend que le

bruit étouffé du pas des montures, le conducteur vient de finir sa

chanson, on va, on va. Le soir on plante les pieux, on dresse la tente,

on fait boire les dromadaires, on se couche sur une peau de lion, on

fume, on allume des feux pour éloigner les chacals, que l’on entend

glapir au fond du désert, des étoiles inconnues et quatre fois grandes

comme les nôtres palpitent aux cieux; le matin on remplit les outres à

l’oasis, on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s’élève en

tourbillons.

Et puis, dans quelque plaine où l’on galope tout le jour, des palmiers

s’élèvent entre les colonnes et agitent doucement leur ombrage, à côté

de l’ombre immobile des temples détruits; des chèvres grimpent sur les

frontispices renversés et mordent les plantes qui ont poussé dans les

ciselures du marbre, elles fuient en bondissant quand vous approchez.

Au delà, après avoir traversé des forêts où les arbres sont liés

ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves dont on n’aperçoit

pas l’autre rive du bord, c’est le Soudan, le pays des nègres, le pays

de l’or; mais plus loin, oh! allons toujours, je veux voir le Malabar

furieux et ses danses où l’on se tue; les vins donnent la mort comme

les poisons, les poisons sont doux comme les vins; la mer, une mer

bleue remplie de corail et de perles, retentit du bruit des orgies

sacrées qui se font dans les antres des montagnes, il n’y a plus de

vague, l’atmosphère est vermeille, le ciel sans nuage se mire dans

le tiède Océan, les câbles fument quand on les retire de l’eau, les

requins suivent le navire et mangent les morts.

Oh! l’Inde! l’Inde surtout! Des montagnes blanches, remplies de pagodes

et d’idoles, au milieu de bois remplis de tigres et d’éléphants, des

hommes jaunes avec des vêtements blancs, des femmes couleur d’étain

avec des anneaux aux pieds et aux mains, des robes de gaze qui les

enveloppent comme une vapeur, des yeux dont on ne voit que les

paupières noircies avec du henné; elles chantent ensemble une hymne à

quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadère, fille du Gange,

tournoie bien tes pieds dans ma tête! Comme une couleuvre, elle se

replie, dénoue ses bras, sa tête remue, ses hanches se balancent, ses

narines s’enflent, ses cheveux se dénouent, l’encens qui fume entoure

l’idole stupide et dorée, qui a quatre têtes et vingt bras.

Dans un canot de bois de cèdre, un canot allongé, dont les avirons

minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés,

au bruit des tam-tams et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que

l’on appelle la Chine; les pieds des femmes se prennent dans la main,

leur tête est petite, leurs sourcils minces, relevés aux coins, elles

vivent dans des tonnelles de roseau vert, et mangent des fruits à la

peau de velours, dans de la porcelaine peinte. Moustache aiguë, tombant

sur la poitrine, tête rase, avec une houppe qui lui descend jusque sur

le dos, le mandarin, un éventail rond dans les doigts, se promène dans

la galerie, où les trépieds brûlent, et marche lentement sur les nattes

de riz; une petite pipe est passée dans son bonnet pointu, et des

écritures noires sont empreintes sur ses vêtements de soie rouge. Oh!

que les boîtes à thé m’ont fait faire de voyages!

Emportez-moi, tempêtes du Nouveau Monde, qui déracinez les chênes

séculaires et tourmentez les lacs où les serpents se jouent dans les

flots! Que les torrents de Norvège me couvrent de leur mousse! que la

neige de Sibérie, qui tombe tassée, efface mon chemin! Oh! voyager,

voyager, ne jamais s’arrêter, et, dans cette valse immense, tout voir

apparaître et passer, jusqu’à ce que la peau vous crève et que le sang

jaillisse!

Que les vallées succèdent aux montagnes, les champs aux villes, les

plaines aux mers. Descendons et montons les côtes, que les aiguilles

des cathédrales disparaissent, après les mâts de vaisseaux pressés

dans les ports; écoutons les cascades tomber sur les rochers, le vent

dans les forêts, les glaciers se fondre au soleil; que je voie des

cavaliers arabes courir, des femmes portées en palanquin, et puis

des coupoles s’arrondir, des pyramides s’élever dans les cieux, des

souterrains étouffés, où les momies dorment, des défilés étroits, où le

brigand arme son fusil, des joncs où se cache le serpent à sonnettes,

des zèbres bariolés courant dans les grandes herbes, des kangourous

dressés sur leurs pattes de derrière, des singes se balançant au bout

des branches des cocotiers, des tigres bondissant sur leur proie, des

gazelles leur échappant...

Allons, allons! passons les océans larges, où les baleines et les

cachalots se font la guerre. Voici venir comme un grand oiseau de

mer, qui bat des deux ailes, sur la surface des flots, la pirogue des

sauvages; des chevelures sanglantes pendent à la proue, ils se sont

peint les côtes en rouge; les lèvres fendues, le visage barbouillé, des

anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la mort, leur

grand arc est tendu, leurs flèches à la pointe verte sont empoisonnées

et font mourir dans les tourments; leurs femmes nues, seins et mains

tatoués, élèvent de grands bûchers pour les victimes de leurs époux,

qui leur ont promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent.

Où irai-je? la terre est grande, j’épuiserai tous les chemins, je

viderai tous les horizons; puissé-je périr en doublant le Cap, mourir

du choléra à Calcutta ou de la peste à Constantinople!

Si j’étais seulement muletier en Andalousie! et trotter tout le jour,

dans les gorges des sierras, voir couler le Guadalquivir, sur lequel il

y a des îles de lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les

voix chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer dans le bassin

de marbre de l’Alhambra, où autrefois se baignaient les sultanes.

Que ne suis-je gondolier à Venise ou conducteur d’une de ces carrioles,

qui, dans la belle saison, vous mènent de Nice à Rome! Il y a pourtant

des gens qui vivent à Rome, des gens qui y demeurent toujours. Heureux

le mendiant de Naples, qui dort au grand soleil, couché sur le rivage,

et qui, en fumant son cigare, voit aussi la fumée du Vésuve monter dans

le ciel! Je lui envie son lit de galets et les songes qu’il y peut

faire; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum de ses flots et le

murmure lointain qui vient de Caprée.

Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un petit village de

pêcheurs, où toutes les barques ont des voiles latines. C’est le matin;

là, entre des corbeilles et des filets étendus, une fille du peuple

est assise, elle a ses pieds nus, à son corset est un cordon d’or,

comme les femmes des colonies grecques; ses cheveux noirs, séparés en

deux tresses, lui tombent jusqu’aux talons, elle se lève, secoue son

tablier; elle marche, et sa taille est robuste et souple à la fois,

comme celle de la nymphe antique. Si j’étais aimé d’une telle femme!

une pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas lire, mais

dont la voix serait si douce, quand elle me dirait, avec son accent

sicilien: «Je t’aime! reste ici!»

Le manuscrit s’arrête ici, mais j’en ai connu l’auteur, et si

quelqu’un, ayant passé, pour arriver jusqu’à cette page, à travers

toutes les métaphores, hyperboles et autres figures qui remplissent les

précédentes, désire y trouver une fin, qu’il continue; nous allons la

lui donner.

Il faut que les sentiments aient peu de mots à leur service, sans

cela le livre se fût achevé à la première personne. Sans doute que

notre homme n’aura plus rien trouvé à dire; il se trouve un point où

l’on n’écrit plus et où l’on pense davantage, c’est à ce point qu’il

s’arrêta, tant pis pour le lecteur!

J’admire le hasard, qui a voulu que le livre en demeurât là, au moment

où il serait devenu meilleur; l’auteur allait entrer dans le monde, il

aurait eu mille choses à nous apprendre, mais il s’est, au contraire,

livré de plus en plus à une solitude austère, d’où rien ne sortait.

Or il jugea convenable de ne plus se plaindre, preuve peut-être qu’il

commença réellement à souffrir. Ni dans sa conversation, ni dans ses

lettres, ni dans les papiers que j’ai fouillés après sa mort, et où

ceci se trouvait, je n’ai saisi rien qui dévoilât l’état de son âme, à

partir de l’époque où il cessa d’écrire ses confessions.

Son grand regret était de ne pas être peintre, il disait avoir de très

beaux tableaux dans l’imagination. Il se désolait également de n’être

pas musicien; par les matinées de printemps, quand il se promenait le

long des avenues de peupliers, des symphonies sans fin lui résonnaient

dans la tête. Du reste, il n’entendait rien à la peinture ni à la

musique, je l’ai vu admirer des galettes authentiques et avoir la

migraine en sortant de l’Opéra. Avec un peu plus de temps, de patience,

de travail, et surtout avec un goût plus délicat de la plastique des

arts, il fût arrivé à faire des vers médiocres, bons à mettre dans

l’album d’une dame, ce qui est toujours galant, quoi qu’on en dise.

Dans sa première jeunesse, il s’était nourri de très mauvais auteurs,

comme on l’a pu voir à son style; en vieillissant, il s’en dégoûta,

mais les excellents ne lui donnèrent plus le même enthousiasme.

Passionné pour ce qui est beau, la laideur lui répugnait comme le

crime; c’est, en effet, quelque chose d’atroce qu’un être laid, de loin

il épouvante, de près il dégoûte; quand il parle, on souffre; s’il

pleure, ses larmes vous agacent; on voudrait le battre quand il rit et,

dans le silence, sa figure immobile vous semble le siège de tous les

vices et de tous les bas instincts. Aussi il ne pardonna jamais à un

homme qui lui avait déplu dès le premier abord; en revanche, il était

très dévoué à des gens qui ne lui avaient jamais adressé quatre mots,

mais dont il aimait la démarche ou la coupe du crâne.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 16 / 19 段