A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en rang, dans le

cimetière; les parents et les curieux étaient des deux côtés, dans

l’herbe, pour nous voir passer; je marchais la première, j’étais la

plus grande, Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur

tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant l’office, avait

encore les yeux rouges; quelques voisins vinrent pour me féliciter et

m’embrassèrent avec effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir,

aux vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de

nous, on avait disposé les garçons, ils nous regardaient avidement,

moi surtout; même lorsque j’avais les yeux baissés, je sentais encore

leurs regards. On les avait frisés, ils étaient en toilette comme

nous. Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un cantique, ils

reprenaient à leur tour, leur voix me soulevait l’âme, et quand elle

s’éteignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s’élançait de

nouveau quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux; tout ce que je

me rappelle, c’est que je parlais de robe blanche et d’innocence.

Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant souvenir par

lequel elle avait peur d’être vaincue, puis elle reprit en riant d’une

manière désespérée:

--Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle est usée! et

l’innocence avec elle! Où sont les autres maintenant? il y en a qui

sont mortes, d’autres qui sont mariées et ont des enfants; je n’en vois

plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l’an encore, je

veux écrire à ma mère, mais je n’ose pas, et puis bah! c’est bête, tous

ces sentiments-là!

Se raidissant contre son émotion, elle continua:

--Le lendemain, qui était encore un jour de fête, un camarade vint

pour jouer avec moi; ma mère me dit: «Maintenant que tu es une grande

fille, tu ne devrais plus aller avec les garçons», et elle nous sépara.

Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-là, je le

recherchais, je lui fis la cour, j’avais envie de m’enfuir avec lui de

mon pays, il devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais

mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que nous étions seuls, et

que nous revenions ensemble du bois où nous avions été cueillir des

fraises, en passant près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant

de tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me mis à crier:

«Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!» Il se dégagea de moi et

s’enfuit.

Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde et ne sortis plus

de la ferme, je vivais solitairement dans mes désirs, comme d’autres

dans leurs jouissances. Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille

qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en

croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras; si l’on parlait

d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je

tremblais de crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements

plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en rêvant la cause,

je jalousais leurs douleurs.

A cette époque-là mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec

elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine.

J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour

toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail

de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil,

adieu aussi à ma pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela.

Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent

leurs amoureux, j’allais avec elles en parties, je les regardais

s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours

c’était quelque nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut

bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser

tranquille.

Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais depuis quelque

temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé

un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir comme

pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait.

Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je crus souvent que

j’allais devenir folle; à mesure que l’heure approchait, le moment

s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant!

j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer! Je

mis d’abord mes souliers les plus minces, puis, m’apercevant que mon

pied s’évasait dedans, je pris des bottines; j’arrangeai également

mes cheveux de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en

papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais dans la glace, je

devenais plus belle, mais je ne l’étais pas assez, mes habits étaient

communs, j’en rougis de honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui

sont blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de dentelles,

sentant l’ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des

domestiques tout cousus d’or! Je maudis ma mère, ma vie passée, et je

m’enfuis, poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance les

savourant toutes.

Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous montâmes dedans;

une heure après il nous arrêta à la grille d’un parc. Après nous y être

promenées quelque temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée,

et je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres étaient

grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des

plates-bandes de fleurs, jamais je n’avais vu de si beau jardin, une

rivière passait au milieu, des pierres, disposées habilement çà et là,

formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau et, les ailes

enflées, se laissaient pousser par le courant. Je m’amusai aussi à voir

la volière, où des oiseaux de toutes sortes criaient et se balançaient

sur leurs anneaux; ils étalaient leurs queues panachées et passaient

les uns devant les autres, c’était un éblouissement. Deux statues

de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient, dans des poses

charmantes; le grand bassin d’en face était doré par le soleil couchant

et donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant inconnu qui

demeurait là, à chaque instant je m’attendais à voir sortir de derrière

un bouquet d’arbres quelque homme beau et marchant fièrement comme un

Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du château, que j’entendais

depuis longtemps, se fut apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard

tout blanc et maigre, serré dans des habits trop justes, avec une

croix d’honneur sur son habit, et des dessous de pied qui l’empêchaient

de remuer les genoux; il avait un grand nez, et de petits yeux verts

qui avaient l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus de

dents. Quand on sourit il faut avoir une petite lèvre rose comme la

tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n’est-ce pas, cher

ange?

Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les

trouva si jolies qu’il en baisait chaque doigt; il me dit que si je

voulais être sa maîtresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais

bien riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours

de belles robes, je monterais à cheval, je me promènerais en voiture;

mais pour cela, disait-il, il fallait l’aimer. Je lui promis que je

l’aimerais.

Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui naguère me brûlaient

les entrailles, à l’approche des hommes, ne m’arrivait; à force d’être

à côté de lui et de me dire intérieurement que c’était celui-là dont

j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie. Quand il me

dit de rentrer, je me levai vivement, il était ravi, il tremblait de

joie, le bonhomme! Après avoir traversé un beau salon, où les meubles

étaient tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut me déshabiller

lui-même; il commença par m’ôter mon bonnet, mais voulant ensuite me

déchausser, il eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je suis

vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me suppliait du regard, il

ajouta, en joignant les deux mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de

ce qui allait suivre.

Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y traîna en criant; je me

sentis noyée dans les édredons et dans les matelas, son corps pesait

sur moi, avec un horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient

de baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait. Comme il

était heureux! comme il se pâmait! Tâchant, à mon tour, de trouver

des jouissances, j’excitais les siennes à ce qu’il paraît; mais que

m’importait son plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était

le mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse et de ses

membres débiles, j’en évoquais de tout ce vieillard, et réunissant dans

un incroyable effort tout ce que j’avais en moi de lubricité contenue,

je ne parvins qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche.

A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la fenêtre, je l’ouvris

et je laissai l’air me refroidir la peau; j’aurais voulu que l’Océan

pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les

places où ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la

nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme un tigre qu’on

a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si nous nous étions connus dans

ce temps-là! si tu avais été du même âge que moi, c’est alors que nous

nous serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon cœur était neuf!

toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à

t’étreindre sur moi et mes yeux à plonger dans les tiens.

Elle continua:

--Grande dame, je me levais à midi, j’avais une livrée qui me suivait

partout, et une calèche où je m’étendais sur les coussins; ma bête

de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et

la plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec grâce; mais

devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m’excitait au lieu

de m’apaiser. Bientôt on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants

faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les

billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de

quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais

tous se ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases et

la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y en a deux que j’ai

repoussés par caprice et qui se sont tués, leur mort ne m’a point

touchée, pourquoi mourir? que n’ont-ils plutôt tout franchi pour

m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez

larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui.

Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des

gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche

les cris de ma victime, trompée chaque matin de l’espoir que j’avais eu

la veille!

Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres, l’uniformité du

plaisir me désespérait, et je courais à sa poursuite avec frénésie,

toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées,

semblable aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer et ne

peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!

Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même; j’ai goûté

la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux

teints collés sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds,

efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi; les vieillards

aussi m’ont salie de leurs joies décrépites, et j’ai contemplé au

réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de

bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de

tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée avec violence; je me

suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles; mais

la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte

de paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les rendre plus

ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils

ne m’en aimaient pas davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses

infâmes, et en échange ils me haïssaient et me méprisaient, alors que

j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur.

Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les

autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à la vie par

la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains;

je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires, mais je les

épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres,

ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour

que je leur demandais à remplir; tous, faibles, languissants, conçus

dans l’ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre,

que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt à

la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première

heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de ces jeunesses divines

comme autrefois! plus de Bacchus, plus d’Apollons, plus de ces héros

qui marchaient nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite

pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me fallait l’amour d’un

bandit, sur un rocher dur, par un soleil d’Afrique; j’ai souhaité les

enlacements des serpents, et les baisers rugissants que se donnent les

lions.

A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux livres que

j’ai relus cent fois: _Paul et Virginie_ et un autre qui s’appelait

_les Crimes des Reines_. On y voyait les portraits de Messaline, de

Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine

II. «Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi!»

Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut l’être maintenant; en

entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant

et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je

dominais tout par l’insolence de ma beauté.

Fatiguée cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais

en voulant à tout prix, ayant d’ailleurs fait du vice un supplice

qui m’était cher, je suis accourue ici, le cœur enflammé comme si

j’avais eu encore une virginité à vendre; raffinée, je me résignais

à vivre mal; opulente, à m’endormir dans la misère, car à force de

descendre si bas je n’aspirais peut-être plus à monter éternellement,

à mesure que mes organes s’useraient, mes désirs s’apaiseraient sans

doute, je voulais par là en finir d’un seul coup et me dégoûter pour

toujours de ce que j’enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai

pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m’étendre

sur le grabat commun où la foule passe; au lieu d’être la maîtresse

d’un seul, je me suis faite servante de tous, et quel rude maître

j’ai pris là! Plus de feu l’hiver, plus de vin fin à mes repas, il y

a un an que j’ai la même robe, qu’importe! mon métier n’est-il pas

d’être nue? Mais ma dernière pensée, mon dernier espoir, le sais-tu?

Oh! j’y comptais, c’était de trouver un jour ce que je n’avais jamais

rencontré, l’homme qui m’a toujours fui, que j’ai poursuivi dans le lit

des élégants, au balcon des théâtres; chimère qui n’est que dans mon

cœur et que je veux tenir dans mes mains; un beau jour, espérais-je,

quelqu’un viendra sans doute--dans le nombre cela doit être--plus

grand, plus noble, plus fort; ses yeux seront fendus comme ceux des

sultanes, sa voix se modulera dans une mélodie lascive, ses membres

auront la souplesse terrible et voluptueuse des léopards, il sentira

des odeurs à faire pâmer, et ses dents mordront avec délices ce sein

qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant je me disais: «est-ce lui» et

à un autre encore: «est-ce lui? qu’il m’aime! qu’il m’aime! qu’il me

batte! qu’il me brise! à moi seule je lui ferai un sérail, je connais

quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la

fatigue même se transforme en délicieuse extase; coquette quand il le

voudra, pour irriter sa vanité ou amuser son esprit, tout à coup il me

trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux

et des soupirs tendres; pour lui je me tordrai dans des mouvements de

couleuvre, la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations

qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du beau vin dans du

cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles,

ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des

sauvages; s’il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai

des poses de grand maître devant lesquelles il tombera à genoux; s’il

aime mieux que je sois son ami, je m’habillerai en homme et j’irai

à la chasse avec lui, je l’aiderai dans ses vengeances; s’il veut

assassiner quelqu’un, je ferai le guet pour lui; s’il est voleur, nous

volerons ensemble; j’aimerai ses habits et le manteau qui l’enveloppe.»

Mais non! jamais, jamais! le temps a eu beau s’écouler et les matins

revenir, on a en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les

voluptés dont se régalent les hommes, je suis restée comme j’étais,

à dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n’a pas de mari, pas

d’amant, qui na pas connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui

se fait des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes, qui

en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits

dans la figure de la lune. Je suis vierge! cela te fait rire? mais n’en

ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs? j’en ai

tout, sauf la virginité elle-même.

Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées sur

l’acajou, ce sont les marques d’ongle de tous ceux qui s’y sont

débattus, de tous ceux dont les têtes ont frotté là; je n’ai jamais eu

rien de commun avec eux; unis ensemble aussi étroitement que des bras

humains peuvent le permettre, je ne sais quel abîme m’en a toujours

séparée. Oh! que de fois, tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer

tout entiers dans leur jouissance, mentalement je m’écartais à mille

lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage ou l’antre garni de

peaux de moutons de quelque berger des Abruzzes!

Aucun en effet ne vient pour moi, aucun ne me connaît, ils cherchent

peut-être en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain

homme; n’y a-t-il pas, dans les rues, plus d’un chien qui s’en va

flairant dans l’ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux

de viande? de même, qui saura tous les amours exaltés qui s’abattent

sur une fille publique, toutes les belles élégies qui finissent dans

le bonjour qu’on lui adresse? Combien j’en ai vu arriver ici le cœur

gros de dépit et les yeux pleins de larmes! les uns, au sortir d’un

bal, pour résumer sur une seule femme toutes celles qu’ils venaient de

quitter; les autres, après un mariage, exaltés à l’idée de l’innocence;

et puis des jeunes gens, pour toucher à loisir leurs maîtresses à qui

ils n’osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs

cœurs; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs

faciles de leur bon temps, des prêtres poussés par le démon et ne

voulant pas d’une femme, mais d’une courtisane, mais du péché incarné,

ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m’adorent; pour que la

tentation soit plus forte et l’effroi plus grand, ils voudraient que

j’eusse le pied fourchu et que ma robe étincelât de pierreries. Tous

passent tristement, uniformément, comme des ombres qui se succèdent,

comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu’elle

faisait, du piétinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui

en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d’un seul? ils viennent et ils

me quittent, jamais une caresse désintéressée, et ils en demandent,

ils demanderaient de l’amour, s’ils l’osaient! il faut les appeler

beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment à rire,

quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si

connue, personne ne s’est douté qu’il y avait un cœur; imbéciles qui

louaient l’arc de mes sourcils et l’éclat de mes épaules, tout heureux

d’avoir à bon marché un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet

amour inextinguible qui courait au-devant d’eux et se jetait à leurs

genoux!

J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici, de vrais amants qui

les aiment; elles leur font une place à part, dans leur lit comme dans

leur âme, et quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour eux,

vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les cheveux et qu’elles

arrosent les pots de fleurs qui sont à leurs fenêtres; mais moi,

personne, personne; pas même l’affection paisible d’un pauvre enfant,

car on la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent devant

elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps, mon Dieu, que je ne suis

sortie dans les champs et que je n’ai vu la campagne! que de dimanches

j’ai passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent

tout le monde aux offices où je ne vais pas! qu’il y a longtemps que

je n’ai entendu le grelot des vaches dans le taillis! Ah! je veux m’en

aller d’ici, je m’ennuie, je m’ennuie; je retournerai à pied au pays,

j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui me recevra bien.

Quand j’étais toute petite, j’allais chez elle, et elle me donnait du

lait; je lui aiderai à élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai

ramasser du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le soir,

au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt l’hiver; aux rois nous

tirerons le gâteau. Oh! elle m’aimera bien, je bercerai les petits pour

les endormir, comme je serai heureuse!

Elle se tut, puis releva sur moi un regard étincelant à travers ses

larmes, comme pour me dire: Est-ce toi?

Je l’avais écoutée avec avidité, j’avais regardé tous les mots sortir

de sa bouche; tâchant de m’identifier à la vie qu’ils m’exprimaient.

Agrandie tout à coup à des proportions que je lui prêtais, sans doute,

elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystères ignorés et,

malgré mes rapports avec elle, toute tentante d’un charme irritant

et d’attraits nouveaux. Les hommes, en effet, qui l’avaient possédée

avaient laissé sur elle comme une odeur de parfum éteint, traces de

passions disparues, qui lui faisaient une majesté voluptueuse; la

débauche la décorait d’une beauté infernale. Sans les orgies passées,

aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler à une

morte se réveillant dans l’amour? sa joue en était plus appâlie, ses

cheveux plus élastiques et plus odorants, ses membres plus souples,

plus mous et plus chauds; comme moi, aussi, elle avait marché de joies

en chagrins, couru d’espérances en dégoûts, des abattements sans nom

avaient succédé à des spasmes fous; sans nous connaître, elle dans sa

prostitution et moi dans ma chasteté, nous avions suivi le même chemin,

aboutissant au même gouffre; pendant que je me cherchais une maîtresse,

elle s’était cherché un amant, elle dans le monde, moi dans mon cœur,

l’un et l’autre nous avaient fuis.

--Pauvre femme, lui dis-je, en la serrant sur moi, comme tu as dû

souffrir!

--Tu as donc souffert quelque chose de semblable? me répondit-elle,

est-ce que tu es comme moi? est-ce que souvent tu as trempé ton

oreiller de larmes? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver

sont aussi tristes? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je

marche seule, il me semble que la pluie traverse mon cœur et le fait

tomber en débris.

--Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuyée que moi dans le

monde, tu as eu tes jours de plaisir, mais moi c’est comme si j’étais

né en prison, j’ai mille choses qui n’ont pas vu la lumière.

--Tu es si jeune cependant! Au fait, tous les hommes sont vieux

maintenant, les enfants se trouvent dégoûtés comme les vieillards, nos

mères s’ennuyaient quand elles nous ont conçus, on n’était pas comme

ça autrefois, n’est-ce pas vrai?

--C’est vrai, repris-je, les maisons où nous habitons sont toutes

pareilles, blanches et mornes comme des tombes dans des cimetières;

dans les vieilles baraques noires qu’on démolit la vie devait être plus

chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur les tables, on y

cassait les lits en faisant l’amour.

--Mais qui te rend si triste? tu as donc bien aimé?

--Si j’ai aimé, mon Dieu! assez pour envier ta vie.

--Envier ma vie! dit-elle.

--Oui, l’envier! car, à ta place, j’aurais peut-être été heureux, car,

si un homme comme tu le désires n’existe pas, une femme comme j’en veux

doit vivre quelque part; parmi tant de cœurs qui battent, il doit s’en

trouver un pour moi.

--Cherche-le! cherche-le!

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 15 / 19 段