ses bras. Ce fut là pour nous une de ces étreintes frissonnantes,
telles que les amants, la nuit, doivent en avoir dans leurs
rendez-vous, quand, après avoir longtemps, l’œil tendu dans les
ténèbres, guetté chaque foulement des feuilles, chaque forme vague
qui passait dans la clairière, ils se rencontrent enfin et viennent à
s’embrasser.
Elle me dit, d’une voix précipitée et douce tout ensemble:
--Ah! tu m’aimes donc, que tu reviens me voir? dis, dis, ô mon cœur,
m’aimes-tu?
Ses paroles avaient un son aigu et moelleux, comme les intonations les
plus élevées de la flûte.
A demi affaissée sur les jarrets et me tenant dans ses bras, elle me
regardait avec une ivresse sombre; pour moi, quelque étonné que je
fusse de cette passion si subitement venue, j’en étais charmé, j’en
étais fier.
Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un bruit d’étincelles;
quelquefois, après avoir senti le velouté de l’étoffe, je venais
à sentir la douceur chaude de son bras nu, son vêtement semblait
participer d’elle-même, il exhalait la séduction des plus luxuriantes
nudités.
Elle voulut à toutes forces s’asseoir sur mes genoux, et elle
recommença sa caresse accoutumée, qui était de me passer la main dans
les cheveux tandis qu’elle me regardait fixement, face à face, les yeux
dardés contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle parut se
dilater, il en sortait un fluide que je sentais me couler sur le cœur;
chaque effluve de ce regard béant, semblable aux cercles successifs que
décrit l’orfraie, m’attachait de plus en plus à cette magie terrible.
--Ah! tu m’aimes donc, reprit-elle, tu m’aimes donc que te voilà venu
encore chez moi, pour moi! Mais qu’as-tu? tu ne dis rien, tu es triste!
ne veux-tu plus de moi?
Elle fit une pause et reprit:
--Comme tu es beau, mon ange! tu es beau comme le jour! embrasse-moi
donc, aime-moi! un baiser, un baiser, vite!
Elle se suspendit à ma bouche et, roucoulant comme une colombe, elle se
gonflait la poitrine du soupir qu’elle y puisait.
--Ah! mais pour la nuit, n’est-ce pas, pour la nuit, toute la nuit à
nous deux? C’est comme toi que je voudrais avoir un amant, un amant
jeune et frais, qui m’aimât bien, qui ne pensât qu’à moi. Oh! comme je
l’aimerais!
Et elle fit une de ces inspirations de désir où il semble que Dieu
devrait descendre des cieux.
--Mais n’en as-tu pas un? lui dis-je.
--Qui? moi! est-ce que nous sommes aimées, nous autres? est-ce qu’on
pense à nous? Qui veut de nous? toi-même, demain, te souviendras-tu de
moi? tu te diras peut-être seulement: «Tiens, hier, j’ai couché avec
une fille», mais brrr! la! la! la! (et elle se mit à danser, les poings
sur la taille, avec des allures immondes). C’est que je danse bien!
tiens, regarde mon costume.
Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche un masque noir
et des rubans bleus avec un domino; il y avait aussi un pantalon de
velours noir à galons d’or, accroché à un clou, restes flétris du
carnaval passé.
--Mon pauvre costume, dit-elle, comme j’ai été souvent au bal avec lui!
c’est moi qui ai dansé, cet hiver!
La fenêtre était ouverte et le vent faisait trembler la lumière de la
bougie, elle l’alla prendre de dessus la cheminée et la mit sur sa
table de nuit. Arrivée près du lit, elle s’assit dessus et se prit à
réfléchir profondément, la tête baissée sur la poitrine. Je ne lui
parlais pas non plus, j’attendais, l’odeur chaude des nuits d’août
montait jusqu’à nous, nous entendions, de là, les arbres du boulevard
remuer, le rideau de la fenêtre tremblait; toute la nuit il fit de
l’orage; souvent, à la lueur des éclairs, j’apercevais sa blême figure,
crispée dans une expression de tristesse ardente; les nuages couraient
vite, la lune, à demi cachée par eux, apparaissait par moments dans un
coin de ciel pur entouré de nuées sombres.
Elle se déshabilla lentement, avec les mouvements réguliers d’une
machine. Quand elle fut en chemise, elle vint à moi, pieds nus sur
le pavé, me prit par la main et me conduisit à son lit; elle ne me
regardait pas, elle pensait à autre chose; elle avait la lèvre rose et
humide, les narines ouvertes, l’œil en feu, et semblait vibrer sous
le frottement de sa pensée comme, alors même que l’artiste n’est plus
là, l’instrument sonore laisse s’évaporer un secret parfum de notes
endormies.
C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle m’étala, avec un
orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à
nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son
ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif,
doux pour s’y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud;
elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes, dont
les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours,
de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et
de démon; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et
collante, dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible, et
le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait quand elle
s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce fut dans ces heures-là qu’elle
me disait, tenant ma tête serrée sur son cœur:
--Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où viens-tu? où est ta mère?
à quoi songeait-elle quand elle t’a conçu? rêvait-elle la force des
lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants
qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi avec tes
grands yeux, regarde-moi, regarde-moi! ta bouche! ta bouche! tiens,
tiens, voilà la mienne!
Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres
écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles:
--Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions; la
moindre femme qui te regarderait...
Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois elle m’arrêtait
avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir.
--Oh! que c’est beau, un homme, quand il est jeune! Si j’étais homme,
moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien!
je serais si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas? je
voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous? est-ce chez toi ou chez
elle? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval? tu dois être
si bien à cheval! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son
manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles heures que vous
passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle!
Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait
une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans
mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir,
dans la campagne.
--Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez? conte-moi ça un peu. Que
lui dis-tu pour lui plaire? est-elle grande ou petite? chante-t-elle?
Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai
même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de
l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui
m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n’avais
jamais eu de maîtresse, que j’en avais cherché partout, que j’en avais
rêvé longtemps, et qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes
caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et, me prenant par
le bras, comme si j’étais une illusion qu’elle voulût saisir:
--Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c’est
moi qui t’ai défloré, pauvre ange? tes baisers, en effet, avaient je
ne sais quoi de naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils
faisaient l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure que
je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue est douce comme
une pêche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux
sont forts et nombreux. Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je
n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes avec bonté, et
pourtant tes yeux me brûlent, j’ai toujours envie de me rapprocher de
toi et de te serrer sur moi.
C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse de ma vie.
Parties n’importe d’où, notre cœur les reçoit avec un tressaillement
bien heureux. Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh!
comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau.
--Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien! tes baisers me
rajeunissent, disait-elle, j’aime à sentir ton odeur comme celle de mon
chèvrefeuille au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois; tes
dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis
pas si belle que toi... Ah! comme il fait bon, là!
Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d’âpres
baisers, comme une bête fauve au ventre de sa victime.
--Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu, j’ai envie de
boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu être petit
oiseau? nous volerions ensemble, ça doit être doux de faire l’amour
dans l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non,
tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me
souvienne de toi toujours!
--Pourquoi cela?
--Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir, pour penser à
toi; j’y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je
m’éveille, j’y penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à
regarder les passants, mais surtout le soir, quand on n’y voit plus et
qu’on n’a pas encore allumé les bougies; je me rappellerai ta figure,
ton corps, ton beau corps, où la volupté respire, et ta voix! Oh!
écoute, je t’en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je
les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront jamais.
Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrière
la tête, une mèche de cheveux. C’étaient de petits ciseaux pointus, qui
crièrent en jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le froid
de l’acier et la main de Marie.
C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et
échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé
à travers les balcons et donné de tresses noires! Arrière les chaînes
de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les
médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués
la main banale du coiffeur; je les veux tout simples et noués, aux deux
bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même
à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un
premier amour, la veille du départ. Une chevelure! manteau magnifique
de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux
talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec
l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières
brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des
palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes! J’aime les
cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les
vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient
dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de
bois pourri! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les
faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer aux jours où,
réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides,
quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur
l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au
milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.
Je me laissai couper les miens avec une vanité niaise, j’eus la honte
de n’en pas demander à mon tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas
un gant, pas une ceinture, pas même trois corolles de rose desséchées
et gardées dans un livre, rien que le souvenir de l’amour d’une fille
publique, je les regrette.
Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de moi, elle entra
dans les draps toute frissonnante de volupté, elle grelottait, et se
ratatinait sur moi, comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa
tête sur ma poitrine.
Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tête
endormie se soulever sur mon cœur. Dans quelle communion intime me
trouvais-je donc avec cet être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à
l’autre, le hasard nous avait unis, nous étions là dans la même couche,
liés par une force sans nom; nous allions nous quitter et ne plus nous
revoir, les atomes qui roulent et volent dans l’air ont entre eux
des rencontres plus longues que n’en ont sur la terre les cœurs qui
s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs solitaires s’élèvent et les
songes se mettent à la recherche les uns des autres, celui-là soupire
peut-être après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un autre
hémisphère, sous d’autres cieux.
Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient dans cette
tête-là? songeait-elle à sa famille, à son premier amant, au monde,
aux hommes, à quelque vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour
désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front pâle, j’épiais son
sommeil, et je tâchais de découvrir un sens au son rauque qui sortait
de ses narines.
Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir; les
lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal.
L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea
horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et
vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière blanchâtre,
irisée de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des
bougies expirantes, reflétées dans la glace.
Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la
lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête
était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet,
pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la
table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la
main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai.
La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis
qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une
odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum;
comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me
refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient
comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire
et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à
la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge
de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs
fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit.
Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela
peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le
malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que
sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle
avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous
ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les
étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions
terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par
les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre
raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore
et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.
A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle
sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait
ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin,
d’un baiser de colombe qui s’éveille.
Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit:
--A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par
te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te
feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je
ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute,
tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie
de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié
asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps
que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer
m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte!
Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première
communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les
champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un
fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids;
je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours
déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé
aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que,
le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter
des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les
garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait
et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à
la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me
prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu
que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de
terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la
figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire
ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher
ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement
de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la
joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours,
il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord
duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets,
des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais
des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier
plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une
coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois
cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie,
mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du
foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que,
les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon
après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers,
et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante,
mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé.
Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais
jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et
longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les
pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns
venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la
vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur
roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu
être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient
pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air
si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu
courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient
ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des
brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand
elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable,
souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de
leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour
contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours
mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule
surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières:
c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le
tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit,
quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je
voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient
envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une
grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait
bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en
s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la
tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je
rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines
de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait
dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres
entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques
de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des
formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.
A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais
sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je
levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un
regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre
vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la
fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.
Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort,
j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent
leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement
d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais
de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes
jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la
nuit le bruit de leur couche.
A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de
la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures
bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme
à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais
belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu
pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs
avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis
trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la
petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert
d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous
avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien
heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je
remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père;
j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute
seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait
d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais
entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le
sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à
ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on
m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée,
je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de
toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.