Bien vite, d’un bond joyeux, elle sauta jusqu’à moi et me serra dans

ses bras. Ce fut là pour nous une de ces étreintes frissonnantes,

telles que les amants, la nuit, doivent en avoir dans leurs

rendez-vous, quand, après avoir longtemps, l’œil tendu dans les

ténèbres, guetté chaque foulement des feuilles, chaque forme vague

qui passait dans la clairière, ils se rencontrent enfin et viennent à

s’embrasser.

Elle me dit, d’une voix précipitée et douce tout ensemble:

--Ah! tu m’aimes donc, que tu reviens me voir? dis, dis, ô mon cœur,

m’aimes-tu?

Ses paroles avaient un son aigu et moelleux, comme les intonations les

plus élevées de la flûte.

A demi affaissée sur les jarrets et me tenant dans ses bras, elle me

regardait avec une ivresse sombre; pour moi, quelque étonné que je

fusse de cette passion si subitement venue, j’en étais charmé, j’en

étais fier.

Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un bruit d’étincelles;

quelquefois, après avoir senti le velouté de l’étoffe, je venais

à sentir la douceur chaude de son bras nu, son vêtement semblait

participer d’elle-même, il exhalait la séduction des plus luxuriantes

nudités.

Elle voulut à toutes forces s’asseoir sur mes genoux, et elle

recommença sa caresse accoutumée, qui était de me passer la main dans

les cheveux tandis qu’elle me regardait fixement, face à face, les yeux

dardés contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle parut se

dilater, il en sortait un fluide que je sentais me couler sur le cœur;

chaque effluve de ce regard béant, semblable aux cercles successifs que

décrit l’orfraie, m’attachait de plus en plus à cette magie terrible.

--Ah! tu m’aimes donc, reprit-elle, tu m’aimes donc que te voilà venu

encore chez moi, pour moi! Mais qu’as-tu? tu ne dis rien, tu es triste!

ne veux-tu plus de moi?

Elle fit une pause et reprit:

--Comme tu es beau, mon ange! tu es beau comme le jour! embrasse-moi

donc, aime-moi! un baiser, un baiser, vite!

Elle se suspendit à ma bouche et, roucoulant comme une colombe, elle se

gonflait la poitrine du soupir qu’elle y puisait.

--Ah! mais pour la nuit, n’est-ce pas, pour la nuit, toute la nuit à

nous deux? C’est comme toi que je voudrais avoir un amant, un amant

jeune et frais, qui m’aimât bien, qui ne pensât qu’à moi. Oh! comme je

l’aimerais!

Et elle fit une de ces inspirations de désir où il semble que Dieu

devrait descendre des cieux.

--Mais n’en as-tu pas un? lui dis-je.

--Qui? moi! est-ce que nous sommes aimées, nous autres? est-ce qu’on

pense à nous? Qui veut de nous? toi-même, demain, te souviendras-tu de

moi? tu te diras peut-être seulement: «Tiens, hier, j’ai couché avec

une fille», mais brrr! la! la! la! (et elle se mit à danser, les poings

sur la taille, avec des allures immondes). C’est que je danse bien!

tiens, regarde mon costume.

Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche un masque noir

et des rubans bleus avec un domino; il y avait aussi un pantalon de

velours noir à galons d’or, accroché à un clou, restes flétris du

carnaval passé.

--Mon pauvre costume, dit-elle, comme j’ai été souvent au bal avec lui!

c’est moi qui ai dansé, cet hiver!

La fenêtre était ouverte et le vent faisait trembler la lumière de la

bougie, elle l’alla prendre de dessus la cheminée et la mit sur sa

table de nuit. Arrivée près du lit, elle s’assit dessus et se prit à

réfléchir profondément, la tête baissée sur la poitrine. Je ne lui

parlais pas non plus, j’attendais, l’odeur chaude des nuits d’août

montait jusqu’à nous, nous entendions, de là, les arbres du boulevard

remuer, le rideau de la fenêtre tremblait; toute la nuit il fit de

l’orage; souvent, à la lueur des éclairs, j’apercevais sa blême figure,

crispée dans une expression de tristesse ardente; les nuages couraient

vite, la lune, à demi cachée par eux, apparaissait par moments dans un

coin de ciel pur entouré de nuées sombres.

Elle se déshabilla lentement, avec les mouvements réguliers d’une

machine. Quand elle fut en chemise, elle vint à moi, pieds nus sur

le pavé, me prit par la main et me conduisit à son lit; elle ne me

regardait pas, elle pensait à autre chose; elle avait la lèvre rose et

humide, les narines ouvertes, l’œil en feu, et semblait vibrer sous

le frottement de sa pensée comme, alors même que l’artiste n’est plus

là, l’instrument sonore laisse s’évaporer un secret parfum de notes

endormies.

C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle m’étala, avec un

orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à

nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son

ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif,

doux pour s’y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud;

elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes, dont

les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours,

de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et

de démon; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et

collante, dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible, et

le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait quand elle

s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce fut dans ces heures-là qu’elle

me disait, tenant ma tête serrée sur son cœur:

--Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où viens-tu? où est ta mère?

à quoi songeait-elle quand elle t’a conçu? rêvait-elle la force des

lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants

qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi avec tes

grands yeux, regarde-moi, regarde-moi! ta bouche! ta bouche! tiens,

tiens, voilà la mienne!

Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres

écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles:

--Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions; la

moindre femme qui te regarderait...

Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois elle m’arrêtait

avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir.

--Oh! que c’est beau, un homme, quand il est jeune! Si j’étais homme,

moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien!

je serais si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas? je

voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous? est-ce chez toi ou chez

elle? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval? tu dois être

si bien à cheval! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son

manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles heures que vous

passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle!

Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait

une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans

mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir,

dans la campagne.

--Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez? conte-moi ça un peu. Que

lui dis-tu pour lui plaire? est-elle grande ou petite? chante-t-elle?

Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai

même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de

l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui

m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n’avais

jamais eu de maîtresse, que j’en avais cherché partout, que j’en avais

rêvé longtemps, et qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes

caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et, me prenant par

le bras, comme si j’étais une illusion qu’elle voulût saisir:

--Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c’est

moi qui t’ai défloré, pauvre ange? tes baisers, en effet, avaient je

ne sais quoi de naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils

faisaient l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure que

je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue est douce comme

une pêche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux

sont forts et nombreux. Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je

n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes avec bonté, et

pourtant tes yeux me brûlent, j’ai toujours envie de me rapprocher de

toi et de te serrer sur moi.

C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse de ma vie.

Parties n’importe d’où, notre cœur les reçoit avec un tressaillement

bien heureux. Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh!

comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau.

--Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien! tes baisers me

rajeunissent, disait-elle, j’aime à sentir ton odeur comme celle de mon

chèvrefeuille au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois; tes

dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis

pas si belle que toi... Ah! comme il fait bon, là!

Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d’âpres

baisers, comme une bête fauve au ventre de sa victime.

--Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu, j’ai envie de

boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu être petit

oiseau? nous volerions ensemble, ça doit être doux de faire l’amour

dans l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non,

tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me

souvienne de toi toujours!

--Pourquoi cela?

--Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir, pour penser à

toi; j’y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je

m’éveille, j’y penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à

regarder les passants, mais surtout le soir, quand on n’y voit plus et

qu’on n’a pas encore allumé les bougies; je me rappellerai ta figure,

ton corps, ton beau corps, où la volupté respire, et ta voix! Oh!

écoute, je t’en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je

les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront jamais.

Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrière

la tête, une mèche de cheveux. C’étaient de petits ciseaux pointus, qui

crièrent en jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le froid

de l’acier et la main de Marie.

C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et

échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé

à travers les balcons et donné de tresses noires! Arrière les chaînes

de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les

médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués

la main banale du coiffeur; je les veux tout simples et noués, aux deux

bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même

à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un

premier amour, la veille du départ. Une chevelure! manteau magnifique

de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux

talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec

l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières

brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des

palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes! J’aime les

cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les

vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient

dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de

bois pourri! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les

faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer aux jours où,

réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides,

quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur

l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au

milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.

Je me laissai couper les miens avec une vanité niaise, j’eus la honte

de n’en pas demander à mon tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas

un gant, pas une ceinture, pas même trois corolles de rose desséchées

et gardées dans un livre, rien que le souvenir de l’amour d’une fille

publique, je les regrette.

Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de moi, elle entra

dans les draps toute frissonnante de volupté, elle grelottait, et se

ratatinait sur moi, comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa

tête sur ma poitrine.

Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tête

endormie se soulever sur mon cœur. Dans quelle communion intime me

trouvais-je donc avec cet être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à

l’autre, le hasard nous avait unis, nous étions là dans la même couche,

liés par une force sans nom; nous allions nous quitter et ne plus nous

revoir, les atomes qui roulent et volent dans l’air ont entre eux

des rencontres plus longues que n’en ont sur la terre les cœurs qui

s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs solitaires s’élèvent et les

songes se mettent à la recherche les uns des autres, celui-là soupire

peut-être après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un autre

hémisphère, sous d’autres cieux.

Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient dans cette

tête-là? songeait-elle à sa famille, à son premier amant, au monde,

aux hommes, à quelque vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour

désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front pâle, j’épiais son

sommeil, et je tâchais de découvrir un sens au son rauque qui sortait

de ses narines.

Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir; les

lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal.

L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea

horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et

vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière blanchâtre,

irisée de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des

bougies expirantes, reflétées dans la glace.

Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la

lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête

était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet,

pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la

table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la

main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai.

La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis

qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une

odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum;

comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me

refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient

comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire

et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à

la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge

de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs

fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit.

Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela

peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le

malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que

sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle

avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous

ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les

étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions

terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par

les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre

raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore

et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.

A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle

sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait

ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin,

d’un baiser de colombe qui s’éveille.

Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit:

--A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par

te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te

feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je

ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute,

tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie

de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié

asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps

que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer

m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte!

Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première

communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les

champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un

fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids;

je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours

déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé

aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que,

le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter

des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les

garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait

et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à

la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me

prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu

que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de

terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la

figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire

ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher

ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement

de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la

joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours,

il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord

duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets,

des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais

des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier

plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une

coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois

cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie,

mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du

foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que,

les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon

après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers,

et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante,

mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé.

Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais

jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et

longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les

pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns

venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la

vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur

roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu

être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient

pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air

si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu

courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient

ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des

brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand

elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable,

souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de

leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour

contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours

mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule

surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières:

c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le

tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit,

quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je

voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient

envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une

grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait

bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en

s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la

tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je

rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines

de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait

dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres

entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques

de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des

formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.

A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais

sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je

levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un

regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre

vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la

fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.

Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort,

j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent

leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement

d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais

de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes

jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la

nuit le bruit de leur couche.

A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de

la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures

bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme

à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais

belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu

pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs

avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis

trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la

petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert

d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous

avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien

heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je

remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père;

j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute

seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait

d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais

entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le

sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à

ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on

m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée,

je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de

toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 14 / 19 段