les muscles de mon corps, courir dans tout mon sang; je pris en pitié
l’époque ingénue où je tremblais sous les regards des femmes, où je me
pâmais devant des tableaux ou des statues; je voulais vivre, jouir,
aimer, je sentais vaguement ma saison chaude arriver, de même qu’aux
premiers jours de soleil une ardeur d’été vous est apportée par les
vents tièdes, quoiqu’il n’y ait encore ni herbes, ni feuilles, ni
roses. Comment faire? qui aimer? qui vous aimera? quelle sera la grande
dame qui voudra de vous? la beauté surhumaine qui vous tendra les bras?
Qui dira toutes les promenades tristes que l’on fait seul au bord des
ruisseaux, tous les soupirs des cœurs gonflés partis vers les étoiles,
pendant les chaudes nuits où la poitrine étouffe!
Rêver l’amour, c’est tout rêver, c’est l’infini dans le bonheur, c’est
le mystère dans la joie. Avec quelle ardeur le regard vous dévore,
avec quelle intensité il se darde sur vos têtes, ô belles femmes
triomphantes! La grâce et la corruption respirent dans chacun de vos
mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent
jusqu’au fond de nous, et il émane de la surface de tout votre corps
quelque chose qui nous tue et nous enchante.
Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots
humains: adultère, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une
magie singulière l’embaume; toutes les histoires qu’on raconte, tous
les livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et le
commentent éternellement pour le cœur du jeune homme, il s’en abreuve
à plaisir, il y trouve une poésie suprême, mêlée de malédiction et de
volupté.
C’était surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent
à fleurir et les oiseaux à chanter sous les premières feuilles, que je
me sentais le cœur pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier
dans l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand sentiment,
et comme de se recréer même dans la lumière et les parfums. Chaque
année encore, pendant quelques heures, je me retrouve ainsi dans
une virginité qui me pousse avec les bourgeons; mais les joies ne
refleurissent pas avec les roses, et il n’y a pas maintenant plus de
verdure dans mon cœur que sur la grande route, où le hâle fatigue les
yeux, où la poussière s’élève en tourbillons.
Cependant, prêt à vous raconter ce qui va suivre, au moment de
descendre dans ce souvenir, je tremble et j’hésite; c’est comme si
j’allais revoir une maîtresse d’autrefois: le cœur oppressé, on
s’arrête à chaque marche de son escalier, on craint de la retrouver, et
on a peur qu’elle soit absente. Il en est de même de certaines idées
avec lesquelles on a trop vécu; on voudrait s’en débarrasser pour
toujours, et pourtant elles coulent dans vous comme la vie même, le
cœur y respire dans son atmosphère naturelle.
Je vous ai dit que j’aimais le soleil; dans les jours où il brille, mon
âme naguère avait quelque chose de la sérénité des horizons rayonnants
et de la hauteur du ciel. C’était donc l’été... ah! la plume ne devrait
pas écrire tout cela... il faisait chaud, je sortis, personne chez moi
ne s’aperçut que je sortais; il y avait peu de monde dans les rues,
le pavé était sec, de temps à autre des bouffées chaudes s’exhalaient
de dessous terre et vous montaient à la tête, les murs des maisons
envoyaient des réflexions embrasées, l’ombre elle-même semblait plus
brûlante que la lumière. Au coin des rues, près des tas d’ordures,
des essaims de mouches bourdonnaient dans les rayons du soleil, en
tournoyant comme une grande roue d’or; l’angle des toits se détachait
vivement en ligne droite sur le bleu du ciel, les pierres étaient
noires, il n’y avait pas d’oiseaux autour des clochers.
Je marchais, cherchant du repos, désirant une brise, quelque chose qui
pût m’enlever de dessus terre, m’emporter dans un tourbillon.
Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des jardins, dans des
chemins moitié rue moitié sentier; des jours vifs sortaient çà et là
à travers les feuilles des arbres, dans les masses d’ombre les brins
d’herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons,
la poussière craquait sous les pieds, toute la nature mordait, et enfin
le soleil se cacha; il parut un gros nuage, comme si un orage allait
venir; la tourmente, que j’avais sentie jusque-là, changea de nature,
je n’étais plus si irrité, mais enlacé; ce n’était plus une déchirure,
mais un étouffement.
Je me couchais à terre, sur le ventre, à l’endroit où il me semblait
qu’il devait y avoir le plus d’ombre, de silence et de nuit, à
l’endroit qui devait me cacher le mieux, et, haletant, je m’y abîmais
le cœur dans un désir effréné. Les nuées étaient chargées de mollesse,
elles pesaient sur moi et m’écrasaient comme une poitrine sur une autre
poitrine; je sentais un besoin de volupté, plus chargé d’odeurs que
le parfum des clématites et plus cuisant que le soleil sur le mur des
jardins. Oh! que ne pouvais-je presser quelque chose dans mes bras,
l’y étouffer sous ma chaleur, ou bien me dédoubler moi-même, aimer cet
autre être et nous fondre ensemble. Ce n’était plus le désir d’un vague
idéal ni la convoitise d’un beau rêve évanoui, mais, comme aux fleuves
sans lit, ma passion débordait de tous côtés en ravins furieux, elle
m’inondait le cœur et le faisait retentir partout de plus de tumultes
et de vertiges que les torrents dans les montagnes.
J’allai au bord de la rivière, j’ai toujours aimé l’eau et le doux
mouvement des vagues qui se poussent; elle était paisible, les nénufars
blancs tremblaient au bruit du courant, les flots se déroulaient
lentement, se déployant les uns sur les autres; au milieu, les îles
laissaient retomber dans l’eau leur touffe de verdure, la rive semblait
sourire, on n’entendait rien que la voix des ondes.
En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres, la fraîcheur
du voisinage de l’eau et celle de l’ombre me délecta, je me sentis
sourire. De même que la Muse qui est en nous, quand elle écoute
l’harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi
se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle; regardant
les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloutée et
jaunie par les rayons du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le
frémissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y eût pas
de vent, seul, agité et calme à la fois, je me sentis défaillir de
volupté sous le poids de cette nature aimante, et j’appelai l’amour!
mes lèvres tremblaient, s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine
d’une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose à palper, mes
regards tâchaient de découvrir, dans le pli de chaque vague, dans le
contour des nuages enflés, une forme quelconque, une jouissance, une
révélation; le désir sortait de tous mes pores, mon cœur était tendre
et rempli d’une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de
ma tête, je m’en caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer
l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais
des langueurs plus grandes; j’aurais voulu être étouffé sous des roses,
j’aurais voulu être brisé sous les baisers, être la fleur que le vent
secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil féconde.
L’herbe était douce à marcher, je marchai; chaque pas me procurait un
plaisir nouveau, et je jouissais par la plante des pieds de la douceur
du gazon. Les prairies, au loin, étaient couvertes d’animaux, de
chevaux, de poulains; l’horizon retentissait du bruit des hennissements
et de galops, les terrains s’abaissaient et s’élevaient doucement en de
larges ondulations qui dérivaient des collines, le fleuve serpentait,
disparaissait derrière les îles, apparaissait ensuite entre les herbes
et les roseaux. Tout cela était beau, semblait heureux, suivait sa loi,
son cours; moi seul j’étais malade et j’agonisais, plein de désir.
Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la ville, je traversai
les ponts; j’allais dans les rues, sur les places; les femmes passaient
près de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles
étaient toutes merveilleusement belles; jamais je n’avais tant regardé
en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche légère comme celle
des chèvres; les duchesses, penchées sur les portières blasonnées,
semblaient me sourire, m’inviter à des amours sur la soie; du haut de
leurs balcons, les dames en écharpe s’avançaient pour me voir et me
regardaient en me disant: aime-nous! aime-nous! Toutes m’aimaient dans
leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le voyais
bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais,
je la respirais, l’air était plein de son odeur; je voyais son cou
en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau
ondulant à leur pas; son talon relevait sa robe en marchant devant moi.
Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni
celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans
la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait,
elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une
nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en
passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées
voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent,
de formes qui attirent.
Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue
où souvent j’avais passé pour sentir mon cœur battre; elle avait des
jalousies vertes, on montait trois marches, oh! je savais cela par
cœur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route
rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui
dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer; personne ne
passait, je m’avançai, je m’avançai; je sens encore le contact de la
porte que je poussai de mon épaule, elle céda; j’avais eu peur qu’elle
ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond,
doucement, sans faire de bruit.
Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées,
elles s’agitaient sous mes pieds; je montais toujours, on n’y voyait
pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus.
Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait
à l’obscurité qu’il y faisait; les fenêtres étaient ouvertes, mais
de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour,
l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard; au fond et à côté
de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle
ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai; je
restai debout sans avancer, occupé à la regarder.
Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le
coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche,
et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis;
ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme
l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits
cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son
cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail
rouge.
Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par un bond. Je me
sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux;
quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard,
je vis une figure d’une adorable beauté: une même ligne droite partait
du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses
grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes
et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu
sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou
gras, blanc, rond; à travers son vêtement mince, je voyais la forme
de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se
tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil
qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce
vêtement blanc et cette tête brune.
A la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je
m’approchai. Je ne sais ce qu’elle s’était mis aux cheveux, mais elle
embaumait, et je me sentis le cœur plus mou et plus faible qu’une pêche
qui se fond sous la langue. Elle me dit:
--Qu’avez-vous donc? venez!
Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert de toile grise,
adossé à la muraille; je m’assis près d’elle, elle me prit la main, la
sienne était chaude, nous restâmes longtemps nous regardant sans rien
dire.
Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa beauté m’entourait,
son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes
jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact
les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule
et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit:
--Eh bien?
--Eh bien, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination
qui m’endormait.
Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux.
Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira
sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux
bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon
premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse
et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais
le cou en arrière, pour mieux voir sa figure; ses yeux brillaient,
m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais
perdu dans son œil, et nos doigts se mêlèrent ensemble; les siens
étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des
mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort,
je les serrais exprès pour les sentir davantage.
Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me dit ni de ce que je
lui répondis, je suis resté ainsi longtemps, perdu, suspendu, balancé
dans ce battement de mon cœur; chaque minute augmentait mon ivresse,
à chaque moment quelque chose de plus m’entrait dans l’âme, tout mon
corps frissonnait d’impatience, de désir, de joie; j’étais grave
pourtant, plutôt sombre que gai, sérieux, absorbé comme dans quelque
chose de divin et de suprême. Avec sa main elle me serrait la tête sur
son cœur, mais légèrement, comme si elle eût eu peur de me l’écraser
sur elle.
Elle ôta sa manche par un mouvement d’épaules, sa robe se décrocha;
elle n’avait pas de corset, sa chemise bâillait. C’était une de ces
gorges splendides où l’on voudrait mourir étouffé dans l’amour. Assise
sur mes genoux, elle avait une pose naïve d’enfant qui rêve, son beau
profil se découpait en lignes pures; un pli d’une courbe adorable, sous
l’aisselle, faisait comme le sourire de son épaule; son dos blanc se
courbait un peu, d’une manière fatiguée, et sa robe affaissée retombait
par le bas en larges plis sur le plancher; elle levait les yeux au ciel
et chantonnait dans ses dents un refrain triste et langoureux.
Je touchai à son peigne, je l’ôtai, ses cheveux déroulèrent comme une
onde, et les longues mèches noires tressaillirent en tombant sur ses
hanches. Je passais d’abord ma main dessus, et dedans, et dessous;
j’y plongeais le bras, je m’y baignais le visage, j’étais navré.
Quelquefois je prenais plaisir à les séparer en deux, par derrière, et
à les ramener devant de manière à lui cacher les seins; d’autrefois
je les réunissais tous en réseau et je les tirais, pour voir sa tête
renversée en arrière et son cou tendre en avant, elle se laissait faire
comme une morte.
Tout à coup elle se dégagea de moi, dépassa ses pieds de dedans sa
robe, et sauta sur le lit avec la prestesse d’une chatte, le matelas
s’enfonça sous ses pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en
arrière les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle me
prit. Oh! les draps même semblaient tout échauffés encore des caresses
d’amour qui avaient passé là.
Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des
baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces
caresses précipitées me faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et
soupirait; tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait avec une
ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le coude, se tournant sur le
ventre, relevant ses talons en l’air, elle était pleine de mignardises
charmantes, de mouvements raffinés et ingénus; enfin, se livrant à moi
avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui
lui souleva tout le corps... Sa peau chaude, frémissante, s’étendait
sous moi et frissonnait; des pieds à la tête je me sentais tout
recouvert de volupté; ma bouche collée à la sienne, nos doigts mêlés
ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés dans la même étreinte,
respirant l’odeur de sa chevelure et le souffle de ses lèvres, je me
sentis délicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, béant, à
savourer le battement de mon cœur et le dernier tressaillement de mes
nerfs agités, puis il me sembla que tout s’éteignait et disparaissait.
Mais elle, elle ne disait rien non plus; immobile comme une statue de
chair, ses cheveux noirs et abondants entouraient sa tête pâle, et
ses bras dénoués reposaient étendus avec mollesse; de temps à autre
un mouvement convulsif lui secouait les genoux et les hanches; sur sa
poitrine, la place de mes baisers était rouge encore, un son rauque et
lamentable sortait de sa gorge, comme lorsqu’on s’endort après avoir
longtemps pleuré et sangloté. Tout à coup je l’entendis qui disait
ceci: «Dans l’oubli de tes sens, si tu devenais mère», et puis je ne me
souviens plus de ce qui suivait, elle croisa les jambes les unes sur
les autres et se berça de côté et d’autre, comme si elle eut été dans
un hamac.
Elle me passa sa main dans les cheveux, en se jouant, comme avec un
enfant, et me demanda si j’avais eu une maîtresse; je lui répondis
que oui, et comme elle continuait, j’ajoutais qu’elle était belle et
mariée. Elle me fit encore d’autres questions sur mon nom, sur ma vie,
sur ma famille.
--Et toi, lui dis-je, as-tu aimé?
--Aimer! non?
Et elle fit un éclat de rire forcé qui me décontenança.
Elle me demanda encore si la maîtresse que j’avais était belle, et
après un silence elle reprit:
--Oh! comme elle doit t’aimer! Dis-moi ton nom, hein! ton nom.
A mon tour je voulus savoir le sien.
--Marie, répondit-elle, mais j’en avais un autre, ce n’est pas comme
cela qu’on m’appelait chez nous.
Et puis je ne sais plus, tout cela est parti, c’est déjà si vieux!
Cependant il y a certaines choses que je revois comme si c’était hier,
sa chambre par exemple; je revois le tapis du lit, usé au milieu, la
couche d’acajou avec des ornements en cuivre et des rideaux de soie
rouge moirés; ils craquaient sous les doigts, les franges en étaient
usées. Sur la cheminée, deux vases de fleurs artificielles; au milieu,
la pendule, dont le cadran était suspendu entre quatre colonnes
d’albâtre. Çà et là, accrochée à la muraille, une vieille gravure
entourée d’un cadre de bois noir et représentant des femmes au bain,
des vendangeurs, des pêcheurs.
Et elle! elle! quelquefois son souvenir me revient, si vif, si précis
que tous les détails de sa figure m’apparaissent de nouveau, avec cette
étonnante fidélité de mémoire que les rêves seuls nous donnent, quand
nous revoyons avec leurs mêmes habits, leur même son de voix, nos vieux
amis morts depuis des années, et que nous nous en épouvantons. Je me
souviens bien qu’elle avait sur la lèvre inférieure, du côté gauche,
un grain de beauté, qui paraissait dans un pli de la peau quand elle
souriait; elle n’était plus fraîche même, et le coin de sa bouche était
serré d’une façon amère et fatiguée.
Quand je fus prêt à m’en aller, elle me dit adieu.
--Adieu!
--Vous reverra-t-on!
--Peut-être!
Et je sortis, l’air me ranima, je me trouvais tout changé, il me
semblait qu’on devait s’apercevoir, sur mon visage, que je n’étais plus
le même homme, je marchais légèrement, fièrement, content, libre, je
n’avais plus rien à apprendre, rien à sentir, rien à désirer dans la
vie. Je rentrai chez moi, une éternité s’était passée depuis que j’en
étais sorti; je montai à ma chambre et je m’assis sur mon lit, accablé
de toute ma journée, qui pesait sur moi avec un poids incroyable.
Il était peut-être 7 heures du soir, le soleil se couchait, le ciel
était en feu, et l’horizon tout rouge flamboyait par-dessus les toits
des maisons; le jardin, déjà dans l’ombre, était plein de tristesse,
des cercles jaunes et orange tournaient dans le coin des murs,
s’abaissaient et montaient dans les buissons, la terre était sèche et
grise; dans la rue quelques gens du peuple, aux bras de leurs femmes,
chantaient en passant et allaient aux barrières.
Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus pris d’une
indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût, j’étais repu,
j’étais las. «Mais ce matin même, me disais-je, ce n’était pas comme
cela, j’étais plus frais, plus heureux, à quoi cela tient-il?» et par
l’esprit je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je revis
les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers que j’avais
parcourus, je retournai chez Marie et je m’arrêtai sur chaque détail
de mon souvenir, je pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le
plus possible. Toute ma soirée se passa à cela; la nuit vint et je
demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée charmante, je sentais
que je n’en ressaisirais rien, que d’autres amours pourraient venir,
mais qu’ils ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum était
senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et je regrettais ma
joie.
Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente, c’est-à-dire
l’attente des jours écoulés et la lassitude qui m’accablait, alors je
ne savais plus dans quel coin de mon existence mon cœur se trouvait
placé, si je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou
plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la satiété et
l’ardeur des espérances.
Ce n’était donc que cela, aimer! ce n’était donc que cela, une femme!
Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes
repus? pourquoi tant d’aspirations et tant de déceptions? pourquoi le
cœur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite? il y a des jours
où l’amour des anges même ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une
heure de toutes les caresses de la terre.
Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en
cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui; on se plaît
à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que
de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet,
dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir
là? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je
m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue,
d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins
précises comme le désir que j’en avais, mais célestes et infinies.
Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais
d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations,
et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme
que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique,
où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir.
Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y
découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré
la première fois; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme
une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais.
Oh! la belle nuit! il faisait chaud, j’arrivai à sa porte tout en
sueur, il y avait de la lumière à sa fenêtre; elle veillait sans doute;
je m’arrêtai, j’eus peur, je restai longtemps ne sachant que faire,
plein de mille angoisses confuses. Encore une fois j’entrai, ma main,
une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier et tourna sa clef.
Elle était seule, comme le matin; elle se tenait à la même place,
presque dans la même posture, mais elle avait changé de robe; celle-ci
était noire, la garniture de dentelle, qui en bordait le haut,
frissonnait d’elle-même sur sa gorge blanche, sa chair brillait, sa
figure avait cette pâleur lascive que donnent les flambeaux; la bouche
mi-ouverte, les cheveux tout débouclés et pendant sur ses épaules, les
yeux levés au ciel, elle avait l’air de chercher du regard quelque
étoile disparue.