J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de

l’Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît, monstrueuse

ou adorable, sous chaque rayon de soleil; l’azur est rempli de parfums

et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement

comme des pagodes vivantes, les dieux, mystérieux et difformes, sont

cachés dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d’or; et

au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles béants qui font

claquer leurs écailles dans le lotus du rivage, et ses îles de fleurs

que le courant entraîne avec des troncs d’arbres et des cadavres

verdis par la peste. J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive,

radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers,

dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui

courent vers le rivage; je l’aimais dans le battement des belles

poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la

vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans

le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de

Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardant l’Asie.

Et au milieu de tout je restais sans mouvement; entre tant d’actions

que je voyais, que j’excitais même, je restais inactif, aussi inerte

qu’une statue entourée d’un essaim de mouches qui bourdonnent à ses

oreilles et qui courent sur son marbre.

Oh! comme j’aurais aimé si j’avais aimé, si j’avais pu concentrer

sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur

moi! Quelquefois, à tout prix je voulais trouver une femme, je voulais

l’aimer, elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle,

c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore toute fleur

et resplendir toute beauté; je me promettais un amour divin, je lui

donnais d’avance une auréole à m’éblouir, et la première qui venait à

ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je

la regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien, à ce qu’elle pût

lire dans ce seul regard tout ce que j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma

destinée dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les

précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus délabré

qu’une voile déchirée trempée par l’orage.

Après de tels accès la vie se rouvrait pour moi dans l’éternelle

monotonie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent,

j’attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m’en

restait encore pour atteindre à la fin du mois, je souhaitais d’être

à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence plus douce.

Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les

épaules, m’étourdir de sciences et d’idées, je voulais travailler,

lire; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu

deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à

dormir dans le même ennui.

Que faire ici-bas? qu’y rêver? qu’y bâtir? dites-le-moi donc, vous que

la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque

chose!

Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me trouvais également

propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition,

ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi

bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m’eût

point satisfait parce qu’elle n’eût jamais atteint à l’unisson de mon

cœur.

Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot

que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme

les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni

l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je

suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue,

pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches; mais quant

au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de

Voltaire.

Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie que la mienne:

les uns croyaient, les autres niaient, d’autres doutaient, d’autres

enfin ne s’occupaient pas du tout de tout ça et faisaient leurs

affaires, c’est-à-dire vendaient dans leurs boutiques, écrivaient

leurs livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on appelle

l’humanité, surface mouvante de méchants, de lâches, d’idiots et de

laids. Et moi j’étais dans la foule, comme une algue arrachée sur

l’Océan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui

m’entouraient et qui bruissaient.

J’aurais voulu être empereur pour la puissance absolue, pour le nombre

des esclaves, pour les armées éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu

être femme pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même, me mettre

nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les

ruisseaux. Je me perdais à plaisir dans des songeries sans limites, je

m’imaginais assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes et

aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des danses ioniennes,

écouter le flot grec sur les marches d’un temple, entendre les brises

des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre

sur ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur à la glaneuse

qui laisse là sa besogne et lève la tête pour voir les berlines passer

sur la grande route! En se remettant à l’ouvrage, elle rêvera de

cachemires et d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera

sans avoir fait sa gerbe.

Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop

au sérieux ni trop au grotesque, choisir un métier et l’exercer, saisir

sa part du gâteau commun et le manger en disant qu’il est bon, que de

suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne serais pas à

écrire ceci ou c’eût été une autre histoire. A mesure que j’avance,

elle se confond même pour moi, comme les perspectives que l’on voit

de trop loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes les plus

brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien vite l’œil se sèche et

la bouche reprend son pli; je n’ai plus maintenant que la réminiscence

d’un long ennui qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à

désirer ne plus vivre.

C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète; aucune des

misères ne m’a manqué, hélas! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé

autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées

magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes

veines; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en

moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent

des montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement

si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits,

remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées; depuis

l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité

résonnait en moi avec tous ses échos; parfois des idées gigantesques

me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs

muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses

édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui;

mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux

formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans

un découragement sans fond; je m’étais cru leur égal et je n’étais

plus que leur copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au

sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois

détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours,

j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais

presque idiot; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de

bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres

dans leur vie, par être et par rester misérable.

Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il me semblait qu’il

allait s’accomplir, ce jour-là, quelque grand événement; j’avais le

cœur gonflé d’espérance, comme si j’eusse attendu d’un pays lointain

une cargaison de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais tout

courage; au crépuscule surtout, je voyais bien qu’il ne viendrait rien.

Enfin la nuit arrivait et je me couchais.

De lamentables harmonies s’établissaient entre la nature physique

et moi. Comme mon cœur se serrait quand le vent sifflait dans les

serrures, quand les réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand

j’entendais les chiens aboyer après la lune!

Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude,

ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion; j’errais

entre tout cela, comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le

paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme

un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur;

la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi

sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les

actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface

de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme

les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre;

je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour

en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui

gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles.

Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage

sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins

plus féroce que les tigres; j’aurais voulu anéantir la création et

m’endormir avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je à la

lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre le frémissement

des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves

chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des

quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan, Néron, effrayer le

monde au froncement de mes sourcils.

Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me

renfermai et me roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché

mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les

tombeaux où les morts se sont pourris. J’avais pris le soleil en haine,

j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me

semblait sot comme la campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je

vécus dans un crépuscule perpétuel.

Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas; j’alignais ma

jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide!

Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère et regarder le

monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient des hurlements, des cris,

des larmes, des convulsions, la même comédie revenant perpétuellement

avec les mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui étudient

tout cela et se remettent à la tâche tous les matins! Il n’y avait

plus qu’un grand amour qui eût pu me tirer de là, mais je regardais

cela comme quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai

amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé.

Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée; enfant, je la

désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y

a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil; je me souviens avoir

souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé

d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour

me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants

font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne

dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un

amour dévorant? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y

retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans

le corps, le désir dans le cœur.

Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait si calme

dans tous les cimetières! là, tout étendu et roulé dans le linceul

et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus

vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai

contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de

pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est si profond que la vie

ici-bas n’offre rien de pareil; ils ont, sur leur lèvre froide, comme

un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils

savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de

ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages

pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie

sans lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être dans un

monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la

lumière et des parfums; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des

roses et de la fraîcheur des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire

que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil; et

s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant,

que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire; assez de vie juste

pour sentir que l’on n’est plus.

Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme,

j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de

m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents; je

regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les

appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et

de leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à

l’angle des rues et l’énorme largeur des roues broyer la poussière sur

le pavé, je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que

les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la

bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles

sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au

bec des oiseaux et aux pluies d’orage.

Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur le Pont-Neuf; c’était

l’hiver, la Seine charriait, de gros glaçons ronds descendaient

lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve

était verdâtre, j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en

finir. Combien de gens avaient passé à la place où je me tenais alors,

courant la tête levée à leurs amours ou à leurs affaires, et qui y

étaient revenus, un jour, marchant à petits pas, palpitant à l’approche

de mourir! ils se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus,

ils ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs y ont

commencé! Quel tombeau froid et humide! comme il s’élargit pour tous!

comme il y en a dedans! ils sont là tous, au fond, roulant lentement

avec leurs faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces flots

glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne doucement à la mer.

Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient

que j’étais heureux d’être jeune, que c’était là le bel âge, leurs

yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours

et me les contaient; mais je me suis souvent demandé si, dans leur

temps, la vie était plus belle, et comme je ne voyais rien en moi

que l’on pût envier, j’étais jaloux de leurs regrets, parce qu’ils

cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des

faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais doucement et pour

presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris

de tendresse pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou bien

j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collège, et

je songeais à la journée où je l’avais étrenné, aux lieux où il avait

été avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus.

Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et les plus

tristes sont encore les plus délectables pour nous, ne résument-ils pas

l’infini? l’on épuise quelquefois des siècles à songer à une certaine

heure qui ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour

toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir.

Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés dans une grande

salle obscure, ils brillent au milieu des ténèbres; il n’y a que dans

leur rayonnement que l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit,

tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres et

d’ennui.

Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci:

Je ne me rappelle plus bien l’année, c’était pendant une vacance, je

me suis réveillé de bonne humeur et j’ai regardé par la fenêtre. Le

jour venait, la lune toute blanche remontait dans le ciel; entre les

gorges des collines, des vapeurs grises et rosées fumaient doucement et

se perdaient dans l’air; les poules de la basse-cour chantaient. J’ai

entendu derrière la maison, dans le chemin qui conduit aux champs, une

charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornières, les

faneurs allaient à l’ouvrage; il y avait de la rosée sur la haie, le

soleil brillait dessus, on sentait l’eau et l’herbe.

Je suis sorti et je m’en suis allé à X...; j’avais trois lieues à

faire, je me suis mis en route, seul, sans bâton, sans chien. J’ai

d’abord marché dans les sentiers qui serpentent entre les blés, j’ai

passé sous des pommiers, au bord des haies; je ne songeais à rien,

j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berçait

la pensée. J’étais libre, silencieux et calme, il faisait chaud; de

temps à autre je m’arrêtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait

dans les chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé dans un

hameau où il n’y avait personne, les cours étaient silencieuses,

c’était, je crois, un dimanche; les vaches, assises dans l’herbe, à

l’ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles

pour chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché dans un

chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux, des lézards verts et

des insectes aux ailes d’or montaient lentement le long des rebords de

la route, qui était enfoncée et toute couverte par le feuillage.

Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un champ fauché; j’avais la

mer devant moi, elle était toute bleue, le soleil répandait dessus une

profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient sur les

flots; entre le ciel azuré et la mer plus foncée l’horizon rayonnait,

flamboyait; la voûte commençait sur ma tête et s’abaissait derrière les

flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d’un infini

invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé le ciel,

perdu dans la contemplation de sa beauté.

Le champ où j’étais était un champ de blé, j’entendais les cailles,

qui voltigeaient autour de moi et venaient s’abattre sur des mottes

de terre; la mer était douce, et murmurait plutôt comme un soupir

que comme une voix; le soleil lui-même semblait avoir son bruit,

il inondait tout, ses rayons me brûlaient les membres, la terre me

renvoyait sa chaleur, j’étais noyé dans sa lumière, je fermais les

yeux et je la voyais encore. L’odeur des vagues montait jusqu’à moi,

avec la senteur du varech et des plantes marines; quelquefois elles

paraissaient s’arrêter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage

festonné d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne point. Alors,

dans le silence de deux vagues, pendant que l’Océan gonflé se taisait,

j’écoutais le chant des cailles un instant, puis le bruit des flots

recommençait, et après, celui des oiseaux.

Je suis descendu en courant au bord de la mer, à travers les terrains

éboulés que je sautais d’un pied sûr, je levais la tête avec orgueil,

je respirais fièrement la brise fraîche, qui séchait mes cheveux

en sueur; l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le cœur

grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement, j’aurais voulu

m’absorber dans la lumière du soleil et me perdre dans cette immensité

d’azur, avec l’odeur qui s’élevait de la surface des flots; et je fus

pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher comme si tout le

bonheur des cieux m’était entré dans l’âme. Comme la falaise s’avançait

en cet endroit-là, toute la côte disparut et je ne vis plus rien que

la mer: les lames montaient sur le galet jusqu’à mes pieds, elles

écumaient sur les rochers à fleur d’eau, les battaient en cadence, les

enlaçaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant

illuminées d’une couleur bleue; le vent en soulevait les mousses autour

de moi et ridait les flaques d’eau restées dans le creux des pierres,

les varechs pleuraient et se berçaient, encore agités du mouvement de

la vague qui les avait quittés; de temps à autre une mouette passait

avec de grands battements d’ailes, et montait jusqu’au haut de la

falaise. A mesure que la mer se retirait, et que son bruit s’éloignait

ainsi qu’un refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant

à découvert sur le sable les sillons que la vague avait tracés. Et je

compris alors tout le bonheur de la création et toute la joie que Dieu

y a placée pour l’homme; la nature m’apparut belle comme une harmonie

complète, que l’extase seule doit entendre; quelque chose de tendre

comme un amour et de pur comme la prière s’éleva pour moi du fond de

l’horizon, s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut des cieux;

il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière du jour, quelque chose

d’exquis que je m’appropriai comme d’un domaine céleste, je m’y sentis

vivre heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil et monte

dans ses rayons.

Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis plus de disparate

ni de mauvais; j’aimai tout, jusqu’aux pierres qui me fatiguaient

les pieds, jusqu’aux rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à

cette nature insensible que je supposais m’entendre et m’aimer, et je

songeai alors combien il était doux de chanter, le soir, à genoux, des

cantiques au pied d’une madone qui brille aux candélabres, et d’aimer

la Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin du ciel, tenant

le doux Enfant Jésus dans ses bras.

Puis ce fut tout; bien vite je me rappelai que je vivais, je revins à

moi, je me mis en marche, sentant que la malédiction me reprenait, que

je rentrais dans l’humanité; la vie m’était revenue, comme aux membres

gelés, par le sentiment de la souffrance, et de même que j’avais un

inconcevable bonheur, je tombai dans un découragement sans nom, et

j’allai à X...

Je revins le soir chez nous, je repassai par les mêmes chemins, je

revis sur le sable la trace de mes pieds et dans l’herbe la place où je

m’étais couché, il me sembla que j’avais rêvé. Il y a des jours où l’on

a vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que le souvenir

de la première, et je m’arrêtais souvent dans mon chemin devant un

buisson, devant un arbre, au coin d’une route, comme si là, le matin,

il s’était passé quelque événement de ma vie.

Quand j’arrivai à la maison, il faisait presque nuit, on avait fermé

les portes, et les chiens se mirent à aboyer.

Les idées de volupté et d’amour qui m’avaient assailli à 15 ans

vinrent me retrouver à 18. Si vous avez compris quelque chose à ce

qui précède, vous devez vous rappeler qu’à cet âge-là j’étais encore

vierge et n’avais point aimé: pour ce qui était de la beauté des

passions et de leurs bruits sonores, les poètes me fournissaient des

thèmes à ma rêverie; quant au plaisir des sens, à ces joies du corps

que les adolescents convoitent, j’en entretenais dans mon cœur le désir

incessant, par toutes les excitations volontaires de l’esprit; de même

que les amoureux envient de venir à bout de leur amour en s’y livrant

sans cesse, et de s’en débarrasser à force d’y songer, il me semblait

que ma pensée seule finirait par tarir ce sujet-là, d’elle-même, et par

vider la tentation à force d’y boire. Mais, revenant toujours au point

d’où j’étais parti, je tournais dans un cercle infranchissable, je m’y

heurtais en vain la tête, désireux d’être plus au large; la nuit, sans

doute, je rêvais les plus belles choses qu’on rêve, car, le matin,

j’avais le cœur plein de sourires et de serrements délicieux, le réveil

me chagrinait et j’attendais avec impatience le retour du sommeil pour

qu’il me donnât de nouveau ces frémissements auxquels je pensais toute

la journée, qu’il n’eût tenu qu’à moi d’avoir à l’instant, et dont

j’éprouvais comme une épouvante religieuse.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 12 / 19 段