l’Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît, monstrueuse
ou adorable, sous chaque rayon de soleil; l’azur est rempli de parfums
et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement
comme des pagodes vivantes, les dieux, mystérieux et difformes, sont
cachés dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d’or; et
au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles béants qui font
claquer leurs écailles dans le lotus du rivage, et ses îles de fleurs
que le courant entraîne avec des troncs d’arbres et des cadavres
verdis par la peste. J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive,
radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers,
dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui
courent vers le rivage; je l’aimais dans le battement des belles
poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la
vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans
le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de
Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardant l’Asie.
Et au milieu de tout je restais sans mouvement; entre tant d’actions
que je voyais, que j’excitais même, je restais inactif, aussi inerte
qu’une statue entourée d’un essaim de mouches qui bourdonnent à ses
oreilles et qui courent sur son marbre.
Oh! comme j’aurais aimé si j’avais aimé, si j’avais pu concentrer
sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur
moi! Quelquefois, à tout prix je voulais trouver une femme, je voulais
l’aimer, elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle,
c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore toute fleur
et resplendir toute beauté; je me promettais un amour divin, je lui
donnais d’avance une auréole à m’éblouir, et la première qui venait à
ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je
la regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien, à ce qu’elle pût
lire dans ce seul regard tout ce que j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma
destinée dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les
précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus délabré
qu’une voile déchirée trempée par l’orage.
Après de tels accès la vie se rouvrait pour moi dans l’éternelle
monotonie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent,
j’attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m’en
restait encore pour atteindre à la fin du mois, je souhaitais d’être
à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence plus douce.
Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les
épaules, m’étourdir de sciences et d’idées, je voulais travailler,
lire; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu
deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à
dormir dans le même ennui.
Que faire ici-bas? qu’y rêver? qu’y bâtir? dites-le-moi donc, vous que
la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque
chose!
Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me trouvais également
propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition,
ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi
bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m’eût
point satisfait parce qu’elle n’eût jamais atteint à l’unisson de mon
cœur.
Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot
que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme
les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni
l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je
suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue,
pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches; mais quant
au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de
Voltaire.
Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie que la mienne:
les uns croyaient, les autres niaient, d’autres doutaient, d’autres
enfin ne s’occupaient pas du tout de tout ça et faisaient leurs
affaires, c’est-à-dire vendaient dans leurs boutiques, écrivaient
leurs livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on appelle
l’humanité, surface mouvante de méchants, de lâches, d’idiots et de
laids. Et moi j’étais dans la foule, comme une algue arrachée sur
l’Océan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui
m’entouraient et qui bruissaient.
J’aurais voulu être empereur pour la puissance absolue, pour le nombre
des esclaves, pour les armées éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu
être femme pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même, me mettre
nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les
ruisseaux. Je me perdais à plaisir dans des songeries sans limites, je
m’imaginais assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes et
aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des danses ioniennes,
écouter le flot grec sur les marches d’un temple, entendre les brises
des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre
sur ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur à la glaneuse
qui laisse là sa besogne et lève la tête pour voir les berlines passer
sur la grande route! En se remettant à l’ouvrage, elle rêvera de
cachemires et d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera
sans avoir fait sa gerbe.
Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop
au sérieux ni trop au grotesque, choisir un métier et l’exercer, saisir
sa part du gâteau commun et le manger en disant qu’il est bon, que de
suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne serais pas à
écrire ceci ou c’eût été une autre histoire. A mesure que j’avance,
elle se confond même pour moi, comme les perspectives que l’on voit
de trop loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes les plus
brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien vite l’œil se sèche et
la bouche reprend son pli; je n’ai plus maintenant que la réminiscence
d’un long ennui qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à
désirer ne plus vivre.
C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète; aucune des
misères ne m’a manqué, hélas! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé
autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées
magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes
veines; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en
moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent
des montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement
si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits,
remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées; depuis
l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité
résonnait en moi avec tous ses échos; parfois des idées gigantesques
me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs
muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses
édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui;
mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux
formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans
un découragement sans fond; je m’étais cru leur égal et je n’étais
plus que leur copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au
sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois
détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours,
j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais
presque idiot; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de
bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres
dans leur vie, par être et par rester misérable.
Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il me semblait qu’il
allait s’accomplir, ce jour-là, quelque grand événement; j’avais le
cœur gonflé d’espérance, comme si j’eusse attendu d’un pays lointain
une cargaison de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais tout
courage; au crépuscule surtout, je voyais bien qu’il ne viendrait rien.
Enfin la nuit arrivait et je me couchais.
De lamentables harmonies s’établissaient entre la nature physique
et moi. Comme mon cœur se serrait quand le vent sifflait dans les
serrures, quand les réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand
j’entendais les chiens aboyer après la lune!
Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude,
ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion; j’errais
entre tout cela, comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le
paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme
un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur;
la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi
sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les
actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface
de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme
les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre;
je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour
en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui
gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles.
Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage
sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins
plus féroce que les tigres; j’aurais voulu anéantir la création et
m’endormir avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je à la
lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre le frémissement
des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves
chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des
quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan, Néron, effrayer le
monde au froncement de mes sourcils.
Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me
renfermai et me roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché
mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les
tombeaux où les morts se sont pourris. J’avais pris le soleil en haine,
j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me
semblait sot comme la campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je
vécus dans un crépuscule perpétuel.
Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas; j’alignais ma
jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide!
Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère et regarder le
monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient des hurlements, des cris,
des larmes, des convulsions, la même comédie revenant perpétuellement
avec les mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui étudient
tout cela et se remettent à la tâche tous les matins! Il n’y avait
plus qu’un grand amour qui eût pu me tirer de là, mais je regardais
cela comme quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai
amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé.
Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée; enfant, je la
désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y
a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil; je me souviens avoir
souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé
d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour
me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants
font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne
dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un
amour dévorant? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y
retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans
le corps, le désir dans le cœur.
Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait si calme
dans tous les cimetières! là, tout étendu et roulé dans le linceul
et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus
vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai
contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de
pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est si profond que la vie
ici-bas n’offre rien de pareil; ils ont, sur leur lèvre froide, comme
un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils
savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de
ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages
pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie
sans lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être dans un
monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la
lumière et des parfums; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des
roses et de la fraîcheur des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire
que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil; et
s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant,
que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire; assez de vie juste
pour sentir que l’on n’est plus.
Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme,
j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de
m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents; je
regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les
appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et
de leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à
l’angle des rues et l’énorme largeur des roues broyer la poussière sur
le pavé, je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que
les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la
bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles
sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au
bec des oiseaux et aux pluies d’orage.
Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur le Pont-Neuf; c’était
l’hiver, la Seine charriait, de gros glaçons ronds descendaient
lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve
était verdâtre, j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en
finir. Combien de gens avaient passé à la place où je me tenais alors,
courant la tête levée à leurs amours ou à leurs affaires, et qui y
étaient revenus, un jour, marchant à petits pas, palpitant à l’approche
de mourir! ils se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus,
ils ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs y ont
commencé! Quel tombeau froid et humide! comme il s’élargit pour tous!
comme il y en a dedans! ils sont là tous, au fond, roulant lentement
avec leurs faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces flots
glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne doucement à la mer.
Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient
que j’étais heureux d’être jeune, que c’était là le bel âge, leurs
yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours
et me les contaient; mais je me suis souvent demandé si, dans leur
temps, la vie était plus belle, et comme je ne voyais rien en moi
que l’on pût envier, j’étais jaloux de leurs regrets, parce qu’ils
cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des
faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais doucement et pour
presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris
de tendresse pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou bien
j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collège, et
je songeais à la journée où je l’avais étrenné, aux lieux où il avait
été avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus.
Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et les plus
tristes sont encore les plus délectables pour nous, ne résument-ils pas
l’infini? l’on épuise quelquefois des siècles à songer à une certaine
heure qui ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour
toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir.
Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés dans une grande
salle obscure, ils brillent au milieu des ténèbres; il n’y a que dans
leur rayonnement que l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit,
tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres et
d’ennui.
Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci:
Je ne me rappelle plus bien l’année, c’était pendant une vacance, je
me suis réveillé de bonne humeur et j’ai regardé par la fenêtre. Le
jour venait, la lune toute blanche remontait dans le ciel; entre les
gorges des collines, des vapeurs grises et rosées fumaient doucement et
se perdaient dans l’air; les poules de la basse-cour chantaient. J’ai
entendu derrière la maison, dans le chemin qui conduit aux champs, une
charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornières, les
faneurs allaient à l’ouvrage; il y avait de la rosée sur la haie, le
soleil brillait dessus, on sentait l’eau et l’herbe.
Je suis sorti et je m’en suis allé à X...; j’avais trois lieues à
faire, je me suis mis en route, seul, sans bâton, sans chien. J’ai
d’abord marché dans les sentiers qui serpentent entre les blés, j’ai
passé sous des pommiers, au bord des haies; je ne songeais à rien,
j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berçait
la pensée. J’étais libre, silencieux et calme, il faisait chaud; de
temps à autre je m’arrêtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait
dans les chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé dans un
hameau où il n’y avait personne, les cours étaient silencieuses,
c’était, je crois, un dimanche; les vaches, assises dans l’herbe, à
l’ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles
pour chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché dans un
chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux, des lézards verts et
des insectes aux ailes d’or montaient lentement le long des rebords de
la route, qui était enfoncée et toute couverte par le feuillage.
Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un champ fauché; j’avais la
mer devant moi, elle était toute bleue, le soleil répandait dessus une
profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient sur les
flots; entre le ciel azuré et la mer plus foncée l’horizon rayonnait,
flamboyait; la voûte commençait sur ma tête et s’abaissait derrière les
flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d’un infini
invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé le ciel,
perdu dans la contemplation de sa beauté.
Le champ où j’étais était un champ de blé, j’entendais les cailles,
qui voltigeaient autour de moi et venaient s’abattre sur des mottes
de terre; la mer était douce, et murmurait plutôt comme un soupir
que comme une voix; le soleil lui-même semblait avoir son bruit,
il inondait tout, ses rayons me brûlaient les membres, la terre me
renvoyait sa chaleur, j’étais noyé dans sa lumière, je fermais les
yeux et je la voyais encore. L’odeur des vagues montait jusqu’à moi,
avec la senteur du varech et des plantes marines; quelquefois elles
paraissaient s’arrêter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage
festonné d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne point. Alors,
dans le silence de deux vagues, pendant que l’Océan gonflé se taisait,
j’écoutais le chant des cailles un instant, puis le bruit des flots
recommençait, et après, celui des oiseaux.
Je suis descendu en courant au bord de la mer, à travers les terrains
éboulés que je sautais d’un pied sûr, je levais la tête avec orgueil,
je respirais fièrement la brise fraîche, qui séchait mes cheveux
en sueur; l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le cœur
grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement, j’aurais voulu
m’absorber dans la lumière du soleil et me perdre dans cette immensité
d’azur, avec l’odeur qui s’élevait de la surface des flots; et je fus
pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher comme si tout le
bonheur des cieux m’était entré dans l’âme. Comme la falaise s’avançait
en cet endroit-là, toute la côte disparut et je ne vis plus rien que
la mer: les lames montaient sur le galet jusqu’à mes pieds, elles
écumaient sur les rochers à fleur d’eau, les battaient en cadence, les
enlaçaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant
illuminées d’une couleur bleue; le vent en soulevait les mousses autour
de moi et ridait les flaques d’eau restées dans le creux des pierres,
les varechs pleuraient et se berçaient, encore agités du mouvement de
la vague qui les avait quittés; de temps à autre une mouette passait
avec de grands battements d’ailes, et montait jusqu’au haut de la
falaise. A mesure que la mer se retirait, et que son bruit s’éloignait
ainsi qu’un refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant
à découvert sur le sable les sillons que la vague avait tracés. Et je
compris alors tout le bonheur de la création et toute la joie que Dieu
y a placée pour l’homme; la nature m’apparut belle comme une harmonie
complète, que l’extase seule doit entendre; quelque chose de tendre
comme un amour et de pur comme la prière s’éleva pour moi du fond de
l’horizon, s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut des cieux;
il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière du jour, quelque chose
d’exquis que je m’appropriai comme d’un domaine céleste, je m’y sentis
vivre heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil et monte
dans ses rayons.
Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis plus de disparate
ni de mauvais; j’aimai tout, jusqu’aux pierres qui me fatiguaient
les pieds, jusqu’aux rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à
cette nature insensible que je supposais m’entendre et m’aimer, et je
songeai alors combien il était doux de chanter, le soir, à genoux, des
cantiques au pied d’une madone qui brille aux candélabres, et d’aimer
la Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin du ciel, tenant
le doux Enfant Jésus dans ses bras.
Puis ce fut tout; bien vite je me rappelai que je vivais, je revins à
moi, je me mis en marche, sentant que la malédiction me reprenait, que
je rentrais dans l’humanité; la vie m’était revenue, comme aux membres
gelés, par le sentiment de la souffrance, et de même que j’avais un
inconcevable bonheur, je tombai dans un découragement sans nom, et
j’allai à X...
Je revins le soir chez nous, je repassai par les mêmes chemins, je
revis sur le sable la trace de mes pieds et dans l’herbe la place où je
m’étais couché, il me sembla que j’avais rêvé. Il y a des jours où l’on
a vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que le souvenir
de la première, et je m’arrêtais souvent dans mon chemin devant un
buisson, devant un arbre, au coin d’une route, comme si là, le matin,
il s’était passé quelque événement de ma vie.
Quand j’arrivai à la maison, il faisait presque nuit, on avait fermé
les portes, et les chiens se mirent à aboyer.
Les idées de volupté et d’amour qui m’avaient assailli à 15 ans
vinrent me retrouver à 18. Si vous avez compris quelque chose à ce
qui précède, vous devez vous rappeler qu’à cet âge-là j’étais encore
vierge et n’avais point aimé: pour ce qui était de la beauté des
passions et de leurs bruits sonores, les poètes me fournissaient des
thèmes à ma rêverie; quant au plaisir des sens, à ces joies du corps
que les adolescents convoitent, j’en entretenais dans mon cœur le désir
incessant, par toutes les excitations volontaires de l’esprit; de même
que les amoureux envient de venir à bout de leur amour en s’y livrant
sans cesse, et de s’en débarrasser à force d’y songer, il me semblait
que ma pensée seule finirait par tarir ce sujet-là, d’elle-même, et par
vider la tentation à force d’y boire. Mais, revenant toujours au point
d’où j’étais parti, je tournais dans un cercle infranchissable, je m’y
heurtais en vain la tête, désireux d’être plus au large; la nuit, sans
doute, je rêvais les plus belles choses qu’on rêve, car, le matin,
j’avais le cœur plein de sourires et de serrements délicieux, le réveil
me chagrinait et j’attendais avec impatience le retour du sommeil pour
qu’il me donnât de nouveau ces frémissements auxquels je pensais toute
la journée, qu’il n’eût tenu qu’à moi d’avoir à l’instant, et dont
j’éprouvais comme une épouvante religieuse.