cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour
et de la richesse. Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais
jusqu’au bourdonnement des entr’actes, jusqu’aux couloirs, que je
parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation
était déjà commencée, je montais l’escalier en courant, j’entendais le
bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais, que
je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une chaude odeur de femme
bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les
gants blancs, le mouchoir brodé; les galeries couvertes de monde, comme
autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir
suspendues à entendre chanter; l’actrice seule était sur le devant
de la scène, et sa poitrine, d’où sortaient des notes précipitées, se
baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop
et l’emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient
onduler son cou gonflé, comme celui d’un cygne, sous le poids de
baisers aériens; elle tendait des bras, criait, pleurait, lançait des
éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand
elle reprenait le motif, il me semblait qu’elle arrachait mon cœur avec
le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse.
On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport,
je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l’amour de tous
ces hommes et le désir de chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais
voulu être aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un amour
de princesse ou d’actrice, qui nous remplit d’orgueil et vous fait de
suite l’égal des riches et des puissants! Qu’elle est belle la femme
que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule,
pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n’apparaît
jamais qu’aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans
l’idéal d’un poète comme dans une vie faite pour elle! elle doit avoir
pour celui qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui
qu’elle verse à flots sur tous les cœurs béants qui s’en abreuvent, des
chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses,
plus tremblantes! Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles
sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient
sous des perles! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de
l’illusion; au delà il y avait pour moi l’univers de l’amour et de
la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les
forêts et les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides
descendaient des cieux, tout chantait, tout aimait.
C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait
dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu’on jouait aux
barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant
sur les feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre le bruit
de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.
Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une
convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais à
chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs
fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme
venue qui m’avait semblé belle, et je me disais: «C’est celle-là que
j’aime», mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait
et s’effaçait au lieu de grandir; je sentais, d’ailleurs, que je me
forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui
ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse;
je regrettais presque des amours que je n’avais pas eus, et puis j’en
rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme.
C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d’une
vacance de deux ou trois jours, que je rêvais une passion. Je me
représentais celle que j’avais choisie, telle que je l’avais vue,
en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui
la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours
d’une loge et montrant tranquillement un profil royal; le bruit des
contredanses, l’éclat des lumières résonnait et m’éblouissait quelque
temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie
d’une rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours, qui ont
duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité prolonger des siècles;
je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où
ces vagues désirs convergeaient; c’était, je crois, le besoin d’un
sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d’élevé
dont je ne voyais pas le faîte.
La puberté du cœur précède celle du corps; or j’avais plus besoin
d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. Je n’ai
même plus maintenant l’idée de cet amour de la première adolescence,
où les sens ne sont rien et que l’infini seul remplit; placé entre
l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite
qu’on l’oublie.
J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le
redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait
dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur
la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je
me disais: «J’aime! oh! j’aime!» et j’en étais heureux, j’en étais
fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une
femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu
l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit
battement de cœur pût me casser la poitrine.
Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on sourit
vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air; on a le cœur tout
gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines,
il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal.
Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus
palpitant, plus ému; de doux fluides montent et descendent en vous
et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres
tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles
frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les
nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d’en
haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des
foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles
qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre cœur est plus pur, plus
pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre
touche le ciel dans un calme baiser. Oh! comme les cheveux des femmes
embaument! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards
nous pénètrent!
Mais déjà ce n’étaient plus les premiers éblouissements de l’enfance,
souvenirs agitants des rêves de la nuit passée; j’entrais, au
contraire, dans une vie réelle où j’avais ma place, dans une harmonie
immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement; je
goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s’éveillant
ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme créé, je me réveillais
enfin d’un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable
à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une
attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme
nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le
soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais,
que l’ombre était plus douce et plus aimante.
Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon
intelligence, elle vivait avec mon cœur d’une vie commune. Je ne sais
pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la
chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le profond de mon
être débordait sur le monde et l’embaumait pour moi du surplus de mon
bonheur, j’allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et,
comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me
faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire: tout
à l’heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi,
ce n’est pas un rêve!
Étrange contradiction! je fuyais la société des femmes, et j’éprouvais
devant elles un plaisir délicieux; je prétendais ne les point aimer,
tandis que je vivais dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer
l’essence de chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà
m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères, par la pensée je
m’enveloppais de leurs cheveux, et je me plaçais entre leurs seins pour
m’y écraser sous un étouffement divin; j’aurais voulu être le collier
qui baisait leur cou, l’agrafe qui mordait leur épaule, le vêtement
qui les couvrait de tout le reste du corps. Au delà du vêtement je ne
voyais plus rien, sous lui était un infini d’amour, je m’y perdais à y
penser.
Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les
livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois idées,
sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme
des satellites autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini
d’une quantité de soleils d’or, les contes d’amour se plaçaient dans
ma tête à côté des belles révolutions, les belles passions face à face
des grands crimes; je songeais à la fois aux nuits étoilées des pays
chauds et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des forêts
vierges et à la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux
berceaux; murmure du flot dans les joncs, roucoulement des tourterelles
sur les colombiers, bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des
épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit,
étincellements de la vie, agonies des désespérés, je contemplais
tout du même regard béant, comme une fourmilière qui se fût agitée à
mes pieds. Mais, par-dessus cette vie si mouvante à la surface, si
résonnante de tant de cris différents, surgissait une immense amertume
qui en était la synthèse et l’ironie.
Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons éclairées
où l’on dansait, et je regardais des ombres passer derrière les
rideaux rouges, j’entendais des bruits chargés de luxe, des verres
qui claquaient sur des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des
plats, et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de prendre part
à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet où tous mangeaient; un
orgueil sauvage m’en écartait, car je trouvais que ma solitude me
faisait beau, et que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de
tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route à
travers les rues désertes, où les réverbères se balançaient tristement
en faisant crier leurs poulies.
Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes
les plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais
pénétré, navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me
donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux; des pages, où
d’autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur
de pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais
au bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans
l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.
Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie, à qui ne sait pas
par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune!
il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec
les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus haute, d’aimer
les amours que le génie a rendus immortels.
Dès lors je ne vécus plus que dans un idéal sans bornes, où, libre et
volant à l’aise, j’allais comme une abeille cueillir sur toutes choses
de quoi me nourrir et vivre; je tâchais de découvrir, dans les bruits
des forêts et des flots, des mots que les autres hommes n’entendaient
point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter la révélation de leur
harmonie; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux
énormes, que nul langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines
également, j’y percevais tout à coup des rapports et des antithèses
dont la précision lumineuse m’éblouissait moi-même. Quelquefois l’art
et la poésie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer
l’un l’autre de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre
rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux, sur un escalier
de nuages plus mous que des édredons.
L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes; sous lui
il voit les nuages qui roulent dans les vallées, emportant avec eux
les hirondelles; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres
de marbre rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres, les
chamois qui sautent les précipices. En vain la pluie ruisselle, l’orage
casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade
fume et bondit, le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible
il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne l’amuse,
il pousse des cris de joie, lutte avec les nuées qui courent vite, et
monte encore plus haut dans son ciel immense.
Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes et du bourdonnement
vague des hommes qui montait jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire
élevée, où mon cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de
triomphe pour me désennuyer de ma solitude.
Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas.
Un matin, je me sentis vieux et plein d’expérience sur mille choses
inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du
dédain pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des autres me
faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir,
peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité
commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité
sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse
se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis; les
joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les
épaules à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout un an
un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et
de soupirs; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous
à des cuisinières; les premiers me semblaient sots, les seconds
grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient
également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les
libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère.
A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les
prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les
lieux où elles se promènent; quelquefois je leur parlais pour me tenter
moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air
qu’elles jettent autour d’elles; et comme j’avais de l’impudence, je
croyais être calme; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était
un gouffre.
J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues; souvent je prenais
des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant
pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes
ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient, sifflaient en
partant, les cheveux au vent; d’autres étaient pâles, d’autres rouges,
d’autres livides; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles
glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on
est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui
allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à
un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je
me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces
gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores
et le lourd marchepied se déployer avec fracas; la foule s’engouffrait
à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le
brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin d’une
rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un
marchand de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge;
les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le
feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de
marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour
voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je
contemplais les heureux de la vie; je jalousais leur joie banale, car
il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus
triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans
une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite
à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des
haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une
blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger.
Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie
et que l’on cache comme un amour? vous ne la dites à personne, vous la
gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des
baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant? et qui vous
rend si sombre à l’âge où tout sourit? n’avez-vous pas des amis tout
dévoués? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies,
un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises
lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs
sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée
un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute
plus.
Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me faudra mourir
sans avoir rien goûté de bon. A l’heure qu’il est, même la vie humaine
m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus: jamais,
seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je
n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais non plus, par une
nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main amie
frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide,
plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où
les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre.
Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité céleste de ses
ennuis, plus beaux et plus argentés que les rayons de la lune; je
n’étais point chaste comme Werther ni débauché comme Don Juan; je
n’étais, pour tout, ni assez pur ni assez fort.
J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui
dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en
lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes
ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de
choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes
profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas
las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil?
las de vivre de la même vie, de souffrir de la même douleur? las de
désirer et las d’être dégoûté? las d’attendre et las d’avoir?
A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le
même récit funèbre? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à
mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent
la voix.
Oh! le pâle soleil d’hiver! il est triste comme un souvenir heureux.
Nous sommes entourés d’ombre, regardons notre foyer brûler; les
charbons étalés sont couverts de grandes lignes noires entrecroisées,
qui semblent battre comme des veines animées d’une autre vie; attendons
la nuit venir.
Rappelons-nous nos beaux jours, les jours où nous étions gais, où
nous étions plusieurs, où le soleil brillait, où les oiseaux cachés
chantaient après la pluie, les jours où nous nous sommes promenés dans
le jardin; le sable des allées était mouillé, les corolles des roses
étaient tombées dans les plates-bandes, l’air embaumait. Pourquoi
n’avons-nous pas assez senti notre bonheur quand il nous a passé par
les mains? il eût fallu, ces jours-là, ne penser qu’à le goûter et
savourer longuement chaque minute, afin qu’elle s’écoulât plus lente;
il y a même des jours qui ont passé comme d’autres, et dont je me
ressouviens délicieusement. Une fois, par exemple, c’était l’hiver, il
faisait très froid, nous sommes rentrés de promenade, et comme nous
étions peu, on nous a laissés nous mettre autour du poêle; nous nous
sommes chauffés à l’aise, nous faisions rôtir nos morceaux de pain
avec nos règles, le tuyau bourdonnait; nous causions de mille choses:
des pièces que nous avions vues, des femmes que nous aimions, de notre
sortie du collège, de ce que nous ferions quand nous serions grands,
etc. Une autre fois, j’ai passé tout l’après-midi couché sur le dos,
dans un champ où il y avait des petites marguerites qui sortaient de
l’herbe; elles étaient jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la
verdure du pré, c’était un tapis de nuances infinies; le ciel pur était
couvert de petits nuages blancs qui ondulaient comme des vagues rondes;
j’ai regardé le soleil à travers mes mains appuyées sur ma figure,
il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair rose, je fermais
exprès les yeux pour voir sous mes paupières de grandes taches vertes
avec des franges d’or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m’étais
endormi au pied d’un mulon; quand je me suis réveillé, il faisait nuit,
les étoiles brillaient, palpitaient, les meules de foin avançaient leur
ombre derrière elles, la lune avait une belle figure d’argent.
Comme tout cela est loin! est-ce que je vivais dans ce temps-là?
était-ce bien moi? est-ce moi maintenant? Chaque minute de ma vie se
trouve tout à coup séparée de l’autre par un abîme, entre hier et
aujourd’hui il y a pour moi une éternité qui m’épouvante, chaque jour
il me semble que je n’étais pas si misérable la veille et, sans pouvoir
dire ce que j’avais de plus, je sens bien que je m’appauvris et que
l’heure qui arrive m’emporte quelque chose, étonné seulement d’avoir
encore dans le cœur place pour la souffrance; mais le cœur de l’homme
est inépuisable pour la tristesse: un ou deux bonheurs le remplissent,
toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous et y
vivre comme des hôtes.
Si vous m’aviez demandé ce qu’il me fallait, je n’aurais su que
répondre, mes désirs n’avaient point d’objet, ma tristesse n’avait
pas de cause immédiate; ou plutôt, il y avait tant de buts et tant
de causes que je n’aurais su en dire aucun. Toutes les passions
entraient en moi et ne pouvaient en sortir, s’y trouvaient à
l’étroit; elles s’enflammaient les unes des autres, comme par des
miroirs concentriques: modeste, j’étais plein d’orgueil; vivant dans
la solitude, je rêvais la gloire; retiré du monde, je brûlais d’y
paraître, d’y briller; chaste, je m’abandonnais, dans mes rêves du jour
et de la nuit, aux luxures les plus effrénées, aux voluptés les plus
féroces. La vie que je refoulais en moi-même se contractait au cœur et
le serrait à l’étouffer.
Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein
de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux
des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par
toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies,
toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon
orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs, le sang me
fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait
rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre,
j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais contenir une
incarnation suprême, dont la révélation eût émerveillé le monde, et
ses déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes
entrailles. A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma
jeunesse; j’avais fait de moi-même un temple pour contenir quelque
chose de divin, le temple est resté vide, l’ortie a poussé entre les
pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs
nids. N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes rêves me
fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile,
irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie; j’étais un
chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se
manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils cherchaient leurs formes et
attendaient leur moule.