Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à

cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour

et de la richesse. Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais

jusqu’au bourdonnement des entr’actes, jusqu’aux couloirs, que je

parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation

était déjà commencée, je montais l’escalier en courant, j’entendais le

bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais, que

je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une chaude odeur de femme

bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les

gants blancs, le mouchoir brodé; les galeries couvertes de monde, comme

autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir

suspendues à entendre chanter; l’actrice seule était sur le devant

de la scène, et sa poitrine, d’où sortaient des notes précipitées, se

baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop

et l’emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient

onduler son cou gonflé, comme celui d’un cygne, sous le poids de

baisers aériens; elle tendait des bras, criait, pleurait, lançait des

éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand

elle reprenait le motif, il me semblait qu’elle arrachait mon cœur avec

le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse.

On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport,

je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l’amour de tous

ces hommes et le désir de chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais

voulu être aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un amour

de princesse ou d’actrice, qui nous remplit d’orgueil et vous fait de

suite l’égal des riches et des puissants! Qu’elle est belle la femme

que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule,

pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n’apparaît

jamais qu’aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans

l’idéal d’un poète comme dans une vie faite pour elle! elle doit avoir

pour celui qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui

qu’elle verse à flots sur tous les cœurs béants qui s’en abreuvent, des

chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses,

plus tremblantes! Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles

sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient

sous des perles! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de

l’illusion; au delà il y avait pour moi l’univers de l’amour et de

la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les

forêts et les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides

descendaient des cieux, tout chantait, tout aimait.

C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait

dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu’on jouait aux

barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant

sur les feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre le bruit

de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.

Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une

convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais à

chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs

fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme

venue qui m’avait semblé belle, et je me disais: «C’est celle-là que

j’aime», mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait

et s’effaçait au lieu de grandir; je sentais, d’ailleurs, que je me

forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui

ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse;

je regrettais presque des amours que je n’avais pas eus, et puis j’en

rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme.

C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d’une

vacance de deux ou trois jours, que je rêvais une passion. Je me

représentais celle que j’avais choisie, telle que je l’avais vue,

en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui

la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours

d’une loge et montrant tranquillement un profil royal; le bruit des

contredanses, l’éclat des lumières résonnait et m’éblouissait quelque

temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie

d’une rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours, qui ont

duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité prolonger des siècles;

je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où

ces vagues désirs convergeaient; c’était, je crois, le besoin d’un

sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d’élevé

dont je ne voyais pas le faîte.

La puberté du cœur précède celle du corps; or j’avais plus besoin

d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. Je n’ai

même plus maintenant l’idée de cet amour de la première adolescence,

où les sens ne sont rien et que l’infini seul remplit; placé entre

l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite

qu’on l’oublie.

J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le

redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait

dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur

la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je

me disais: «J’aime! oh! j’aime!» et j’en étais heureux, j’en étais

fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une

femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu

l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit

battement de cœur pût me casser la poitrine.

Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on sourit

vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air; on a le cœur tout

gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines,

il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal.

Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus

palpitant, plus ému; de doux fluides montent et descendent en vous

et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres

tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles

frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les

nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d’en

haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des

foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles

qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre cœur est plus pur, plus

pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre

touche le ciel dans un calme baiser. Oh! comme les cheveux des femmes

embaument! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards

nous pénètrent!

Mais déjà ce n’étaient plus les premiers éblouissements de l’enfance,

souvenirs agitants des rêves de la nuit passée; j’entrais, au

contraire, dans une vie réelle où j’avais ma place, dans une harmonie

immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement; je

goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s’éveillant

ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme créé, je me réveillais

enfin d’un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable

à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une

attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme

nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le

soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais,

que l’ombre était plus douce et plus aimante.

Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon

intelligence, elle vivait avec mon cœur d’une vie commune. Je ne sais

pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la

chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le profond de mon

être débordait sur le monde et l’embaumait pour moi du surplus de mon

bonheur, j’allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et,

comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me

faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire: tout

à l’heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi,

ce n’est pas un rêve!

Étrange contradiction! je fuyais la société des femmes, et j’éprouvais

devant elles un plaisir délicieux; je prétendais ne les point aimer,

tandis que je vivais dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer

l’essence de chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà

m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères, par la pensée je

m’enveloppais de leurs cheveux, et je me plaçais entre leurs seins pour

m’y écraser sous un étouffement divin; j’aurais voulu être le collier

qui baisait leur cou, l’agrafe qui mordait leur épaule, le vêtement

qui les couvrait de tout le reste du corps. Au delà du vêtement je ne

voyais plus rien, sous lui était un infini d’amour, je m’y perdais à y

penser.

Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les

livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois idées,

sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme

des satellites autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini

d’une quantité de soleils d’or, les contes d’amour se plaçaient dans

ma tête à côté des belles révolutions, les belles passions face à face

des grands crimes; je songeais à la fois aux nuits étoilées des pays

chauds et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des forêts

vierges et à la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux

berceaux; murmure du flot dans les joncs, roucoulement des tourterelles

sur les colombiers, bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des

épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit,

étincellements de la vie, agonies des désespérés, je contemplais

tout du même regard béant, comme une fourmilière qui se fût agitée à

mes pieds. Mais, par-dessus cette vie si mouvante à la surface, si

résonnante de tant de cris différents, surgissait une immense amertume

qui en était la synthèse et l’ironie.

Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons éclairées

où l’on dansait, et je regardais des ombres passer derrière les

rideaux rouges, j’entendais des bruits chargés de luxe, des verres

qui claquaient sur des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des

plats, et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de prendre part

à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet où tous mangeaient; un

orgueil sauvage m’en écartait, car je trouvais que ma solitude me

faisait beau, et que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de

tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route à

travers les rues désertes, où les réverbères se balançaient tristement

en faisant crier leurs poulies.

Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes

les plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais

pénétré, navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me

donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux; des pages, où

d’autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur

de pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais

au bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans

l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.

Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie, à qui ne sait pas

par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune!

il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec

les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus haute, d’aimer

les amours que le génie a rendus immortels.

Dès lors je ne vécus plus que dans un idéal sans bornes, où, libre et

volant à l’aise, j’allais comme une abeille cueillir sur toutes choses

de quoi me nourrir et vivre; je tâchais de découvrir, dans les bruits

des forêts et des flots, des mots que les autres hommes n’entendaient

point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter la révélation de leur

harmonie; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux

énormes, que nul langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines

également, j’y percevais tout à coup des rapports et des antithèses

dont la précision lumineuse m’éblouissait moi-même. Quelquefois l’art

et la poésie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer

l’un l’autre de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre

rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux, sur un escalier

de nuages plus mous que des édredons.

L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes; sous lui

il voit les nuages qui roulent dans les vallées, emportant avec eux

les hirondelles; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres

de marbre rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres, les

chamois qui sautent les précipices. En vain la pluie ruisselle, l’orage

casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade

fume et bondit, le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible

il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne l’amuse,

il pousse des cris de joie, lutte avec les nuées qui courent vite, et

monte encore plus haut dans son ciel immense.

Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes et du bourdonnement

vague des hommes qui montait jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire

élevée, où mon cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de

triomphe pour me désennuyer de ma solitude.

Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas.

Un matin, je me sentis vieux et plein d’expérience sur mille choses

inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du

dédain pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des autres me

faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir,

peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité

commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité

sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse

se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis; les

joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les

épaules à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout un an

un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et

de soupirs; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous

à des cuisinières; les premiers me semblaient sots, les seconds

grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient

également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les

libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère.

A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les

prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les

lieux où elles se promènent; quelquefois je leur parlais pour me tenter

moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air

qu’elles jettent autour d’elles; et comme j’avais de l’impudence, je

croyais être calme; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était

un gouffre.

J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues; souvent je prenais

des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant

pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes

ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient, sifflaient en

partant, les cheveux au vent; d’autres étaient pâles, d’autres rouges,

d’autres livides; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles

glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on

est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui

allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à

un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je

me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces

gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores

et le lourd marchepied se déployer avec fracas; la foule s’engouffrait

à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le

brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin d’une

rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un

marchand de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge;

les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le

feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de

marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour

voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je

contemplais les heureux de la vie; je jalousais leur joie banale, car

il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus

triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans

une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite

à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des

haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une

blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger.

Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie

et que l’on cache comme un amour? vous ne la dites à personne, vous la

gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des

baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant? et qui vous

rend si sombre à l’âge où tout sourit? n’avez-vous pas des amis tout

dévoués? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies,

un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises

lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs

sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée

un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute

plus.

Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me faudra mourir

sans avoir rien goûté de bon. A l’heure qu’il est, même la vie humaine

m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus: jamais,

seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je

n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais non plus, par une

nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main amie

frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide,

plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où

les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre.

Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité céleste de ses

ennuis, plus beaux et plus argentés que les rayons de la lune; je

n’étais point chaste comme Werther ni débauché comme Don Juan; je

n’étais, pour tout, ni assez pur ni assez fort.

J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui

dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en

lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes

ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de

choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes

profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas

las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil?

las de vivre de la même vie, de souffrir de la même douleur? las de

désirer et las d’être dégoûté? las d’attendre et las d’avoir?

A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le

même récit funèbre? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à

mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent

la voix.

Oh! le pâle soleil d’hiver! il est triste comme un souvenir heureux.

Nous sommes entourés d’ombre, regardons notre foyer brûler; les

charbons étalés sont couverts de grandes lignes noires entrecroisées,

qui semblent battre comme des veines animées d’une autre vie; attendons

la nuit venir.

Rappelons-nous nos beaux jours, les jours où nous étions gais, où

nous étions plusieurs, où le soleil brillait, où les oiseaux cachés

chantaient après la pluie, les jours où nous nous sommes promenés dans

le jardin; le sable des allées était mouillé, les corolles des roses

étaient tombées dans les plates-bandes, l’air embaumait. Pourquoi

n’avons-nous pas assez senti notre bonheur quand il nous a passé par

les mains? il eût fallu, ces jours-là, ne penser qu’à le goûter et

savourer longuement chaque minute, afin qu’elle s’écoulât plus lente;

il y a même des jours qui ont passé comme d’autres, et dont je me

ressouviens délicieusement. Une fois, par exemple, c’était l’hiver, il

faisait très froid, nous sommes rentrés de promenade, et comme nous

étions peu, on nous a laissés nous mettre autour du poêle; nous nous

sommes chauffés à l’aise, nous faisions rôtir nos morceaux de pain

avec nos règles, le tuyau bourdonnait; nous causions de mille choses:

des pièces que nous avions vues, des femmes que nous aimions, de notre

sortie du collège, de ce que nous ferions quand nous serions grands,

etc. Une autre fois, j’ai passé tout l’après-midi couché sur le dos,

dans un champ où il y avait des petites marguerites qui sortaient de

l’herbe; elles étaient jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la

verdure du pré, c’était un tapis de nuances infinies; le ciel pur était

couvert de petits nuages blancs qui ondulaient comme des vagues rondes;

j’ai regardé le soleil à travers mes mains appuyées sur ma figure,

il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair rose, je fermais

exprès les yeux pour voir sous mes paupières de grandes taches vertes

avec des franges d’or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m’étais

endormi au pied d’un mulon; quand je me suis réveillé, il faisait nuit,

les étoiles brillaient, palpitaient, les meules de foin avançaient leur

ombre derrière elles, la lune avait une belle figure d’argent.

Comme tout cela est loin! est-ce que je vivais dans ce temps-là?

était-ce bien moi? est-ce moi maintenant? Chaque minute de ma vie se

trouve tout à coup séparée de l’autre par un abîme, entre hier et

aujourd’hui il y a pour moi une éternité qui m’épouvante, chaque jour

il me semble que je n’étais pas si misérable la veille et, sans pouvoir

dire ce que j’avais de plus, je sens bien que je m’appauvris et que

l’heure qui arrive m’emporte quelque chose, étonné seulement d’avoir

encore dans le cœur place pour la souffrance; mais le cœur de l’homme

est inépuisable pour la tristesse: un ou deux bonheurs le remplissent,

toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous et y

vivre comme des hôtes.

Si vous m’aviez demandé ce qu’il me fallait, je n’aurais su que

répondre, mes désirs n’avaient point d’objet, ma tristesse n’avait

pas de cause immédiate; ou plutôt, il y avait tant de buts et tant

de causes que je n’aurais su en dire aucun. Toutes les passions

entraient en moi et ne pouvaient en sortir, s’y trouvaient à

l’étroit; elles s’enflammaient les unes des autres, comme par des

miroirs concentriques: modeste, j’étais plein d’orgueil; vivant dans

la solitude, je rêvais la gloire; retiré du monde, je brûlais d’y

paraître, d’y briller; chaste, je m’abandonnais, dans mes rêves du jour

et de la nuit, aux luxures les plus effrénées, aux voluptés les plus

féroces. La vie que je refoulais en moi-même se contractait au cœur et

le serrait à l’étouffer.

Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein

de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux

des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par

toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies,

toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon

orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs, le sang me

fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait

rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre,

j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais contenir une

incarnation suprême, dont la révélation eût émerveillé le monde, et

ses déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes

entrailles. A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma

jeunesse; j’avais fait de moi-même un temple pour contenir quelque

chose de divin, le temple est resté vide, l’ortie a poussé entre les

pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs

nids. N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes rêves me

fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile,

irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie; j’étais un

chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se

manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils cherchaient leurs formes et

attendaient leur moule.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 11 / 19 段