les longues douleurs du peuple, ses haines contre le seigneur et
contre le prêtre étaient vieilles, depuis longtemps les croyances et
les servitudes pesaient également; mais la vieille société vivait
encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves pour la pensée,
le seigneur était encore dans son donjon, le prêtre dans sa riche et
grasse abbaye, le pape dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à
coup il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus forte, un
moine!) qui se met à écrire un livre, un livre sans suite, sans formes,
à la pensée vague, peut-être sans plan prémédité, sans idée fixe, mais
plein de railleries mordantes et cruelles contre le seigneur malgré
son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté, contre le pape malgré
ses bulles; la vieille cathédrale gothique est toute dégradée, toute
salie, toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis
des siècles, philosophie, science, magie, gloire, renommée, pouvoir,
idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal, l’humanité
est dépouillée de ses robes de parade et de ses galons mensongers;
elle frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque qui la serre
depuis longtemps, elle est laide et repoussante, Panurge lui jette à
la tête ses brocs de vin, et se met à rire. Et au milieu de tout cela,
les aperçus les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les
plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des scènes qu’eût
avouées Molière et qui ont fait pâmer de rire nos aïeux, qui avaient
plus d’esprit que nous et qui lisaient les bons auteurs du bon vieux
temps. Ce n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec son
rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée, ni la colère naïve
et déclamatoire de Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron,
ni la douleur réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal,
le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec Luther et 93, a
abattu le moyen âge.
Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des
allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon
moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non
point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette
vaine tentative.
Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute
la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti? Ainsi, sans
même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils
pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi
de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les
cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce
n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée
du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c’est de s’aimer. Il la
porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié
avec un certain fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à
son profit.
Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure
basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme
poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes,
l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de
toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après
les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court,
mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat
à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire
devant son blason.
Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins
précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses.
Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins
paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard.
Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
[6]Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il faut le
connaître tout en entier pour l’apprécier, des analyses et des extraits
le mutilent et le gâtent; c’est en l’approfondissant que l’on verra
tout ce qu’il y a de sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous
cette forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de diamants
ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit du bouffon.
[6] Inédit, lignes 8 à 16.
Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société
telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des
ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde
politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait de lui
faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, _le monde
était farce_. Et il l’a tourné en farce.
Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est
venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance
matérielle.
Et encore?
Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies,
théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où
nous mènera-t-il?
Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? est-ce l’aurore?
Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez vous donc? des chemins de
fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps
est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours.
L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la
renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le
scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au
berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont
le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite
sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque
grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la
satiété!
Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je
vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet
éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts,
et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un
brin d’herbe.
Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se
dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi
rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu,
quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà
vieux.
Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses
larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus
terrible et le plus sublime qu’on ait fait.
NOTE.
Cette étude sur _Rabelais_ a paru pour la première fois dans _Par
les Champs et par les Grèves_, Paris, Charpentier, éditeur, 1886.
Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans
la _Correspondance_ en 1839.
MADEMOISELLE RACHEL.
Mlle Rachel, hélas! a pris congé de nous, hier soir. L’adieu que nous
lui avons donné (est-ce bien vraiment le dernier adieu? espérons que
non et qu’elle consentira à reparaître au moins dans _Bajazet_, où nous
avons encore tant envie de l’applaudir), cet adieu, triste pour nous,
était plein d’enthousiasme et de regrets. On l’a rappelée comme de
coutume, on lui a jeté des couronnes, les plus rustres se sont sentis
émus, les plus grossiers étaient touchés, les femmes applaudissaient
dans les loges, le parterre battait de ses mains sans gants, la salle
trépignait; et à l’heure où j’écris ceci à la hâte j’en suis encore
tout troublé, tout ravi, j’ai encore la voix de la grande tragédienne
dans les oreilles et son geste devant les yeux.
Je me la rappellerai longtemps, ainsi qu’une statue grecque largement
drapée qui eût ouvert les lèvres et dit des vers d’Euripide, car c’est
là de l’art grec, et du plus pur et du plus simple; en l’écoutant on
se prend à rêver à je ne sais quel profil idéal et classique, c’est en
effet ce qui d’abord saillit dans son jeu. Mais il n’y a pas seulement
la pose forte de la Muse antique, le geste accablant, le mot bien dit,
il n’y a pas seulement profil pur et ligne découpée, il y a avant tout
le cœur qui anime chaque mot, fait parfois d’un vers toute une scène,
toutes les qualités de diction et de jeu, en un mot, également et
habilement menées, sous une inspiration toujours conduite et retenue,
inspiration intime et qui palpite bien plus dans le cœur de l’artiste
qu’elle ne s’étale complaisamment aux yeux du spectateur; et de ce
jeu si varié, si nuancé, où tant de qualités éclatantes font trait,
saillissent à l’œil et nous prennent d’admiration, de cette poésie
dramatique où chaque hémistiche a son accent particulier, il en résulte
néanmoins quelque chose d’harmonieux, de complexe et d’exquis; on se
laisse aller à un étonnement mêlé d’extase, qui va droit au cœur, sans
fracas et sans éblouissement, et vous êtes captivé, charmé, même aux
gestes les plus simples, même aux mots les plus ordinaires.
C’est que Mlle Rachel, quoi qu’on en dise, étudie son rôle comme une
création à elle, en synthèse d’abord, puis chez le poète, dans chaque
vers, et qu’elle en est pénétrée et nourrie; elle a cette large vue de
l’ensemble qui seule fait le grand artiste et qui manque quelquefois
aux natures les plus inspirées et les plus remarquables. Il ne suffit
pas en effet d’avoir certains vers bien dits, du pathétique pour le
cinquième acte, de la mélancolie à telle place, de la terreur à telle
autre; si vous n’avez pas cette intuition pratique qui saisit à la fois
l’ensemble et les détails, ce sentiment délicat et vivace de l’unité et
de la correction continue, vous aurez de beaux éclats, des situations
heureuses, des étincelles, c’est possible, mais jamais ce feu sacré qui
brûle, cette correction exquise qui à elle seule est déjà du génie, et
qui pour Mlle Rachel est bien ce qu’en disait Vauvenargues, _le Vernis
des maîtres_.
L’avons-nous vue, dans tous les rôles qu’elle nous a joués, descendre
un seul instant de sa majesté poétique? l’avons-nous vue quelquefois se
rabaisser à la vie commune et quitter sa sphère idéale? Jamais! jamais!
parce qu’elle ne joue pas pour nous, mais parce qu’elle vit réellement,
parce que son cœur souffre vraiment et que la colère fait trembler ses
membres, et que les pleurs emplissent ses yeux, et que l’inspiration la
torture et la fait parler, comme la Pythonisse possédée!
On a beaucoup plaint les gladiateurs qui donnaient leur sang pour
amuser le peuple; est-ce donc beaucoup moins que de dépenser chaque
jour tant de forces et de sève, de verser à flots sur la multitude
tous les riches trésors de poésie que recèle un grand cœur d’artiste,
et de rester ensuite brisé, épuisé de cette lutte sans nom, n’ayant
pour tout salaire que les fleurs des enthousiastes, des vaniteux et
l’or des riches? tandis que vous, vous rentrez abreuvé de poésie pour
tout un lendemain, l’âme pleine de hautes pensées et brûlante de
sentiments généreux (car l’art fait bon et grand parce qu’il transporte
et ravit). Oh! non, Rachel, votre salaire à vous c’est de vous faire
aimer comme on aime les esprits, c’est de transporter et de navrer le
cœur de cette foule qui trépigne et qui bat des mains, c’est de réjouir
délicieusement quelque artiste caché dans la foule, quelque frêle génie
ignoré, assez grand seulement pour vous comprendre; vous avez une vie
à rendre jaloux les rois, et qui fait votre couronne de carton plus
solide que la leur, votre royauté plus durable. Quel est celui d’entre
eux qui n’échangerait sa vie contre une heure de la vôtre, de votre vie
éblouissante et adorée, alors que vous entrez chaque soir au bruit des
applaudissements et ressortez accompagnée des mêmes triomphes, pour
rentrer dans votre solitude, avec vos poètes chéris, comme ces dieux
indiens qui se cachent à la foule quand ils en ont reçu les offrandes
et l’encens, pour communiquer avec les esprits supérieurs? Ô fille
des grands poètes, ta voix leur eût réjoui l’âme à tous. Corneille
fût resté stupéfait devant son Émilie, qu’il n’avait pas taillée plus
haute; Racine eût aimé d’amour cette Hermione, qu’il n’avait pas rêvée
plus superbe; Voltaire eût fait bien des vers à cette Amenaïde que
vous lui rendez plus belle.
Dites-moi s’il n’a pas fallu quelque chose d’un peu plus que ce que
vous appelez du talent pour rendre de la verdeur à ces vieilles et
bonnes choses, plus admirées qu’aimées, plus respectées que lues, et
pour faire de Corneille et de Racine des génies contemporains et pleins
d’actualité? Manie-t-on ainsi les réputations de cette taille sans
être quelquefois soi-même de leur famille? les nains ou les médiocres
tracent-ils dans le cœur des hommes des sillons aussi longs? et quand,
à 19 ans, sans tradition et spontanément, vous occupez ainsi le monde
littéraire, que votre nom égale les plus beaux et en surpasse tant
d’illustres, c’est qu’à coup sûr cela vaut bien la peine qu’on fasse
diversion pour un jour à la politique et aux indigos, et qu’on aille
un peu se désaltérer à cette large source de poésie, d’où découle ce
quelque chose d’exquis et d’infiniment grand que vous savez; cela
rafraîchit, soutient, et console de la vie, et fait rêver au beau.
Autrefois, les peuples de la Grèce barbare attendaient, l’hiver, sous
leurs cabanes de roseaux, que la saison des pluies fût passée, et quand
la colombe apparaissait dans les orangers et que le passereau sifflait
dans les champs verts, ils voyaient revenir, accourant, le vieux
rapsode qui leur chantait les chants d’Homère, et ils lui tendaient
les bras, ils allaient à sa rencontre avec des fleurs et des fruits,
et quand il les quittait c’était une douleur pour tous les cœurs, on
le reconduisait jusqu’à la fontaine, on bénissait sa lyre, son voyage
et son retour surtout, que l’on souhaitait si prochain. Et toi! fille
du plus pur rayon de poésie grecque, toi qui nous as fait entendre la
large voix des temps antiques, que tes heures soient sacrées, et que
ton retour soit prompt! Songe de là-bas à nous autres, qui songeons
à toi, veufs que nous sommes de toutes les joies de la poésie que tu
emmènes avec toi, loin de nous! Sculpteur, je te ferais une statue;
poète, je te ferais des vers, mais indigne, hélas! je te loue dans
cette langue des cochers et des banquiers, que tu dédaignes de parler
tant elle est molle, pâle et vile auprès des vers que tu dis.
NOVEMBRE[7].
[7] 1842.
FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.
«Pour... niaiser et fantastiquer.»
MONTAIGNE.
J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand
les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au
crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de
regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord
des fossés froids où les saules se mirent; le vent faisait siffler
leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis
recommençait tout à coup; alors les petites feuilles qui restent
attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait
en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus
glacé; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur
blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante.
J’avais froid et presque peur.
Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent avait
cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne
pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes,
ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer
parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe
séchée et des bois morts; mes pauvres années ont repassé devant moi,
comme emportées par l’hiver dans une tourmente lamentable; quelque
chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que
la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles;
une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et
puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
Elle est triste, la saison où nous sommes: on dirait que la vie va s’en
aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la
peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va
dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient
en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait
devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles
glissaient sur la boue en descendant la côte, et écrasaient quelques
pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière
les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient dans la
vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs, commençait
à se découvrir d’entre les nuages et à montrer sa pâle figure.
J’ai savouré longuement ma vie perdue; je me suis dit avec joie que
ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous
venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer
qui fume encore: il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes
les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportements, jours de
deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu,
comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des
deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années
cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi
des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les
vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus; il me semble quelquefois
que j’ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris
de mille existences passées. Pourquoi cela? Ai-je aimé? ai-je haï?
ai-je cherché quelque chose? j’en doute encore; j’ai vécu en dehors de
tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni
pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.
De tout ce qui va suivre personne n’a rien su, et ceux qui me voyaient
chaque jour, pas plus que les autres; ils étaient, par rapport à moi,
comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et
d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme solitude où nul
ne pénètre? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans
le désert du Sahara, elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont
point entendus au delà.
Dès le collège j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de
désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une existence insensée
et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir.
Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de
lumières, de parfums; la vie m’apparaissait de loin avec des splendeurs
et des bruits triomphaux; c’étaient, comme dans les contes de fées, des
galeries les unes après les autres, où les diamants ruissellent sous le
feu des lustres d’or, un nom magique fait rouler sur leurs gonds les
portes enchantées, et, à mesure qu’on avance, l’œil plonge dans des
perspectives magnifiques dont l’éblouissement fait sourire et fermer
les yeux.
Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n’aurais su
formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme,
mais dont j’avais néanmoins le désir positif, incessant. J’ai toujours
aimé les choses brillantes. Enfant, je me poussais dans la foule,
à la portière des charlatans, pour voir les galons rouges de leurs
domestiques et les rubans de la bride de leurs chevaux; je restais
longtemps devant la tente des bateleurs, à regarder leurs pantalons
bouffants et leurs collerettes brodées. Oh! comme j’aimais surtout la
danseuse de corde, avec ses longs pendants d’oreilles qui allaient et
venaient autour de sa tête, son gros collier de pierres qui battait sur
sa poitrine! avec quelle avidité inquiète je la contemplais, quand elle
s’élançait jusqu’à la hauteur des lampes suspendues entre les arbres,
et que sa robe, bordée de paillettes d’or, claquait en sautant et se
bouffait dans l’air! ce sont là les premières femmes que j’ai aimées.
Mon esprit se tourmentait en songeant à ces cuisses de formes étranges,
si bien serrées dans des pantalons roses, à ces bras souples, entourés
d’anneaux qu’elles faisaient craquer sur leur dos en se renversant en
arrière, quand elles touchaient jusqu’à terre avec les plumes de leur
turban. La femme, que je tâchais déjà de deviner (il n’est pas d’âge
où l’on n’y songe: enfant, nous palpons avec une sensualité naïve la
gorge des grandes filles qui nous embrassent et qui nous tiennent dans
leurs bras; à dix ans, on rêve l’amour; à quinze, il vous arrive; à
soixante, on le garde encore, et si les morts songent à quelque chose
dans leur tombeau, c’est à gagner sous terre la tombe qui est proche,
pour soulever le suaire de la trépassée et se mêler à son sommeil); la
femme était donc pour moi un mystère attrayant, qui troublait ma pauvre
tête d’enfant. A ce que j’éprouvais, lorsqu’une de celles-ci venait à
fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu’il y avait quelque chose de
fatal dans ce regard émouvant, qui fait fondre les volontés humaines,
et j’en étais à la fois charmé et épouvanté.
A quoi rêvais-je durant les longues soirées d’études, quand je restais,
le coude appuyé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet
s’allonger dans la flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le
godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le
papier et qu’on entendait, de temps à autre, le bruit d’un livre qu’on
feuilletait ou qu’on refermait? Je me dépêchais bien vite de faire mes
devoirs, pour pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. En
effet, je me le promettais d’avance avec tout l’attrait d’un plaisir
réel, je commençais par me forcer à y songer, comme un poète qui veut
créer quelque chose et provoquer l’inspiration; j’entrais le plus
avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces,
j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais; bientôt c’était
une course effrénée de l’imagination, un élan prodigieux hors du réel,
je me faisais des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me
bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur, je creusais
toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin
que je devais parcourir.
Et quand le soir était venu, que nous étions tous couchés dans nos
lits blancs, avec nos rideaux blancs, et que le maître d’étude seul
se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais
encore bien plus en moi-même, cachant avec délices dans mon sein cet
oiseau qui battait des ailes et dont je sentais la chaleur! J’étais
toujours longtemps à m’endormir, j’écoutais les heures sonner, plus
elles étaient longues plus j’étais heureux; il me semblait qu’elles me
poussaient dans le monde en chantant, et saluaient chaque moment de
ma vie en me disant: Aux autres! aux autres! à venir! adieu! adieu!
Et quand la dernière vibration s’était éteinte, quand mon oreille ne
bourdonnait plus à l’entendre, je me disais: «A demain; la même heure
sonnera, mais demain ce sera un jour de moins, un jour de plus vers
là-bas, vers ce but qui brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont
les rayons m’inondent et que je toucherai alors des mains», et je me
disais que c’était bien long à venir, et je m’endormais presque en
pleurant.
Certains mots me bouleversaient, celui de _femme_, de _maîtresse_
surtout; je cherchais l’explication du premier dans les livres, dans
les gravures, dans les tableaux, dont j’aurais voulu pouvoir arracher
les draperies pour y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je
devinai tout, cela m’étourdit d’abord avec délices, comme une harmonie
suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de
joie, je sentis un mouvement d’orgueil à me dire que j’étais un homme,
un être organisé pour avoir un jour une femme à moi; le mot de la vie
m’était connu, c’était presque y entrer et déjà en goûter quelque
chose, mon désir n’alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de
savoir ce que je savais. Quant à une _maîtresse_, c’était pour moi
un être satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues
extases: c’était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et
gagnaient des provinces, pour elles on tissait les tapis de l’Inde,
on tournait l’or, on ciselait le marbre, on remuait le monde; une
maîtresse a des esclaves, avec des éventails de plumes pour chasser
les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin; des éléphants
chargés de présents attendent qu’elle s’éveille, des palanquins la
portent mollement au bord des fontaines, elle siège sur des trônes,
dans une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin de la foule, dont
elle est l’exécration et l’idole.