Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons,

cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne

peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui

mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte,

on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait

place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi

pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche,

la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et

claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.

Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du

gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié?

était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite

une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation

sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les

taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale

outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par

des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait

attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter

le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet

homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne

l’entendit.

Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent

dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut

l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on

le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André

s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur.

On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils?

qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.

--Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela

qu’ils enterrent leurs gens.

--Vous vous trompez, ce sont des Turcs!

--Mais ils boivent du vin.

--Quel est donc ce rite-là? dit un historien.

--Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on!

--Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée.

Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint

que c’était immoral.

Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un

cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète

élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot

«ignoble».

Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux,

car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de

lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la

tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes!

quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses

littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus

quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda

sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient

la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en

revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le

premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une

bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des

sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet

à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des

romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes

qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure

pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un

vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique!

Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au

milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient

hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (_sic_) au pied d’un

mulon de foin, dans la campagne.

Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières

blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint

toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du

matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se

remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire,

le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant

comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes

mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les

pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait

son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête

droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler

leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de

chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser

tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs.

C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot

dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes

foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées

dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au

rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse

des ondes qui coulent.

Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le

courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son

lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et

de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive.

Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs

rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et

leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les

coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter

un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant

des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon,

un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait

leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin

ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon

le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches

d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises

sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas.

Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et

cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la

terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le

souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête

couchée sous la terre.

On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les

autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide.

Vendredi, 30 août 1839.

RABELAIS.

Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et

jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux

uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné

et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée,

révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une

philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais

qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à

tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que

son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et

universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses

géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille

façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais

au fond peut-être si profonde et si vraie.

Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle

importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée.

Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une

révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance

de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige.

Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire.

Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de

choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien,

il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu

terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le

monde.

Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et

franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons

génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre

nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs,

libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot,

tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils

sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils

l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de

grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre,

dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement

sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le

bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes

depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les

enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui

retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi

qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles

de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.

Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de

quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que

nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité.

Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour

la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme

de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de

Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante,

nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait

entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné

Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et

Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de

têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans

l’adoration de lui-même.

Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et

ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait

trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans

les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne

comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon,

cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages,

d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait

horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux

celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il

s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne

l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En

résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures

qu’un moine ivre puisse vomir.»

Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même,

comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres,

a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique,

exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures

du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans

l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré,

leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge,

sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les

moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la

partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément

grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun

document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus

exact, Béroald de Verville, l’auteur de _l’Art de parvenir_, en est

si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le

reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité

raffinée détruisent tout parallèle.

Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression

d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification

littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent

des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin

en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis

s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et

belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile

la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances,

de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à

la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer,

plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés

vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné

tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les

illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées

par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le

poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil

et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du

cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui

l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions

qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore,

immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement

dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses

larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est

Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai

historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens.

Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les

capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province,

de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original;

ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans

l’art.

Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort

de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le

moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le

guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en

voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le

prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était

contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales,

de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le

_Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse.

Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le

symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et

c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une

autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la

philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un

corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue

de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines,

de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait

Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir.

Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est

renouvelée et a fini de même.

C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque

que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de

cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses

débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il

se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui

palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur

lui-même.

Qu’est-ce donc que Rabelais?[5]

[5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.

Essayons de le dire.

La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle

eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles

mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde;

provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit.

Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il

demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de

géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent,

il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui

apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline,

Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie,

la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes

les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour

son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il

faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala

dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents.

Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les

inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si

pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue,

le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de

Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus

du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi

les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua

est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours

il se retire dans le manoir des Thélémites.

Dans le roman de Gargantua le caractère du héros domine presque

exclusivement, les autres sont accessoires et vaguement définis. C’est

surtout la force et la vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux

buveurs aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins de

malice sceptique et de satire mordante que dans Pantagruel; Gargantua,

c’est tout entier l’homme de guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520,

il commence à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour le

bonnet.

Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est fils de tous les

rois: tous les géants, tous les grands hommes mèdes, persans, juifs,

romains, grecs, héros antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses

pères; son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance, quatre

cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre ans. Sa femme mourut en mal

d’enfant; pour baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays,

qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque peu davantage

sans pluie.

Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance de son fils ou

se désoler de la mort de sa femme; tour à tour il rit, il pleure, il

s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel! tu as perdu ta bonne mère, ta douce

nourrice, ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu me es malivole,

tant tu me es outrageuse de me tollir celle à laquelle immortalité

appartenait de droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais

tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel lui venait en

mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que

tu es joly, tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau

fils tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que je suis ayse,

buvons, ho! laissons toute mélancholye, apporte du meilleur, rince les

verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la

chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres,

baille-leur ce qu’ils demandent; tiens ma robe, que je me mette en

pourpoint pour mieux festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme

est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs, il faut mieux

pleurer moins et boire davantage.»

Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour le lait de 4,600

vaches; on lui donnait sa bouillie dans un poeslon auquel furent

occupés tous les pesliers de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie,

Bramont en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea du cuivre.

Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de Saint-Victor,

devient docteur; il prononce des jugements, se lie d’amitié avec

Panurge, lequel «estait malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé,

ribleur s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du monde.

«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre

le guet». Il obtient des pardons, marie les vieilles femmes, guérit

les vaches; il aime les grandes dames et fait le haut seigneur; il

accompagne Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe

pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son pays pour arguer.

Panurge va à la guerre contre les Dipsodes; après la victoire on lui

accorde un évêché, mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en

herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se conseille à

Pantagruel, il interprète les songes, les vers de Virgile, va consulter

la Sibylle de Panzout, puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à

tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout le monde; il

rencontre frère Jean des Entommeures qui l’en détourne, il demande des

avis à Hippotadée, théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe

platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par en demander à

Triboulet, et, ne sachant que faire, il s’embarque pour aller consulter

l’oracle de la Dive Bouteille. Il se munit de force provisions

de bouche et part; mais survient une tempête et il a peur, il se

recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure, sanglote, gémit,

fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes se démontent et abandonnent

le navire au fort de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon

compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se raille de Dieu et se

moque de l’Océan.

Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne rencontrent ce

qui est bon. D’abord ils voient le pays de Chicanous, de là celui de

Quaresme prenant, puis ils arrivent dans la contrée des Andouilles

commandées par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils vont dans

l’Ile des Papefigues, puis dans celle des Papimanes; ils vont toujours

et jamais ils ne s’arrêtent.

Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster, premier maître ès arts

du monde; celui-là est le tyran universel, et nos héros lui obéissent

encore plus qu’à d’autres.

Ils passent successivement dans l’île Sonante, où l’usage du carême

déplaît souverainement à Panurge et où les Papigots règnent absolument.

Ils restent quelque temps, mais comme à toute heure, jour et nuit, on

venait les réveiller pour boire, Pantagruel lui-même en est ennuyé. Ils

s’enfuient des terres de Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence,

et ce n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin, où ils

virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive Bouteille, terme du

voyage.

Et dans toute cette longue course effrénée à travers le monde, ce

qui domine, ce qui brille, ce qui retentit, c’est un éternel rire,

immense, confus, un rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne

le vertige; moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs, papes,

nobles et manants, prêtres et laïques, tous passent devant ce sarcasme

colossal de Rabelais, qui les flagelle et les stigmatise, et ils

ressortent de dessous sa plume tous mutilés et tous saignants.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 9 / 19 段