civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates
et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les
empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on
faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices
splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de
beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir
leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils
dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur
vin dans l’eau des lacs.
Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas
jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé
le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à
cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni
journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace,
de Rabelais--ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions
de Brillat-Savarin et du Cuisinier?--Pas un bout de politique, pas
un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des
hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours
devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi
donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne
illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide
et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous
allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.
Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il
leur dit:
--A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles!
Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant
j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la
religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.
On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures,
le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils
étaient gris.
D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et
prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme
Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se
plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur
dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au
Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.
Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze
bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de
théodicée et de métaphysique.
Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.
Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines;
alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda
la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient,
et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les
fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant
dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des
nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent
sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues
enflammées.
--Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont
les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais
venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur
murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un
fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous
un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure,
je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout
immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant.
Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel
de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?
«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées,
sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres
viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties
qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je
passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter
le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que
les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme
sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris
de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait
à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.
«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre
monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de
colère, d’un bras désespéré.
«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans
son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce
du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier
sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un
cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat
pas.
«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil?
et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les
morts...».
A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:
--La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui
tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de
souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et
pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés
du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant
à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les
convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui
peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les
autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont
partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les
fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie,
vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!
Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de
sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette
voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie
qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres
comme l’eau limpide.
La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée
d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla
longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa
couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies
remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le
vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis
sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se
fermera que quand il l’aura bue.
Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme;
qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en
rêvant de joies sans nombre, en disant aussi _nunc pulsandum tellus_,
que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps
rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans
une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur
rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers
et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait
une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les
joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant;
que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il
boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent
comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme,
bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit
qu’un lit pour le bercer dans les siècles!
Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent
venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont
rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes
monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend
leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre,
ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre.
Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui
s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.
Mathurin parle politique.
--La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de
mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que
tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne
boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient
de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres
moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le
drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est
resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien
méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État,
entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de
répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux...
Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art
culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et
Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide;
il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui
qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait
bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs
en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en
conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil
entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la
limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des
exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité,
liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition
et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes
sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des
devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière
de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée
et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor,
Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron,
Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée,
Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette,
Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des
grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...
Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses
traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait
de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:
--Vive la philanthropie!--un verre de frappé!--l’histoire est une
science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison
de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent
pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés
par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme
poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas
qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache;
Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de
seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme,
93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des
pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de
mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur
et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez,
à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de
terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent
la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir
les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux;
ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de
faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises
sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on
élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence
éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui
en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles
est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus
tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez
qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.
--Et la Providence, maître?
--Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de
chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il
y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il
s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si
elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et
comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il
y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan
nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les
chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à
la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe;
elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la
grimace.
--Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?
--Un verre de vin!
--La récompense et le châtiment?
--Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres
sur ses dents.
--Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?
--Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux
connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est
un mensonge réel.
--Qu’est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont
plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont
deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le _toujours_!
--Je ne comprends pas, maître.
--Et moi encore moins, répondit Mathurin.
--Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a
sous ce dernier mot une grande finesse.
--N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain
de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui
va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes
de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se
résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de
son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton
corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu
roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps
n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est
qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la
nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là
un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu
existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu
ne sonderas pas.
Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique
aussi plate.
--Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui
que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus
grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de
beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous
les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de
ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils;
quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez
la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et
le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que
le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas
d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la
montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de
la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents,
la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela
est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette
agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel
abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces
ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de
morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous
le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous
trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire,
un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités,
d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des
ossements broyés sous les pas.
Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux,
mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle.
Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le
plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est
déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur
son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau
et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour
piédestal une cuve et regardant la mort face à face.
Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse
dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme
heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds
battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous
leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent,
ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les
craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.
Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent
monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés,
leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils
boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la
vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans
la mort. Mathurin seul trouva la dernière.
Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque
chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi
épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés,
les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur,
et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et
fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la
métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure,
et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas?
si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits.
Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes
les bouteilles bues.
C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui
le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère
tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux
follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang
avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans
les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va
s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.
Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent
pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans
savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation
des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les
flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit
haletant sur sa couche tachée de vin.
--Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du
rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe
et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!
Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux
autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise
était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie
venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps
était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline
verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait.
Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie,
c’était une fureur de démons ivres.
Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts
pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs
chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en
arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le
vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein
courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur
sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se
regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se
retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la
chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il
boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le
cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt
dans le dernier spasme de son orgie sublime.
Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres
machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait
les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend
le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux
poings; il prend encore un carafon et veut le boire.
Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc,
renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se
le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord
son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps,
ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il
s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt
doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes
volontés et ses caprices par delà le tombeau.
Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le
retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à
eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.
Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de
pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un
cimetière désigné.
C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le
monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en
pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des
charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de
canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car
aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait
sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à
toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres
poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de
colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.
Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez
dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils
venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard,
venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau
sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut
répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non,
il était mort.