Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres

civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates

et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les

empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on

faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices

splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de

beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir

leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils

dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur

vin dans l’eau des lacs.

Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas

jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé

le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à

cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni

journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace,

de Rabelais--ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions

de Brillat-Savarin et du Cuisinier?--Pas un bout de politique, pas

un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des

hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours

devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi

donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne

illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide

et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous

allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.

Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il

leur dit:

--A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles!

Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant

j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la

religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.

On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures,

le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils

étaient gris.

D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et

prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme

Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se

plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur

dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au

Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.

Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze

bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de

théodicée et de métaphysique.

Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.

Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines;

alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda

la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient,

et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les

fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant

dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des

nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent

sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues

enflammées.

--Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont

les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais

venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur

murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un

fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous

un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure,

je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout

immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant.

Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel

de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?

«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées,

sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres

viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties

qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je

passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter

le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que

les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme

sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris

de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait

à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.

«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre

monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de

colère, d’un bras désespéré.

«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans

son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce

du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier

sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un

cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat

pas.

«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil?

et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les

morts...».

A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:

--La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui

tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de

souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et

pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés

du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant

à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les

convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui

peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les

autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont

partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les

fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie,

vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!

Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de

sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette

voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie

qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres

comme l’eau limpide.

La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée

d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla

longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa

couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies

remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le

vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis

sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se

fermera que quand il l’aura bue.

Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme;

qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en

rêvant de joies sans nombre, en disant aussi _nunc pulsandum tellus_,

que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps

rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans

une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur

rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers

et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait

une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les

joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant;

que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il

boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent

comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme,

bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit

qu’un lit pour le bercer dans les siècles!

Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent

venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont

rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes

monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend

leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre,

ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre.

Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui

s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.

Mathurin parle politique.

--La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de

mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que

tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne

boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient

de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres

moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le

drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est

resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien

méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État,

entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de

répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux...

Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art

culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et

Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide;

il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui

qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait

bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs

en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en

conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil

entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la

limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des

exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité,

liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition

et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes

sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des

devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière

de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée

et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor,

Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron,

Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée,

Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette,

Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des

grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...

Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses

traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait

de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:

--Vive la philanthropie!--un verre de frappé!--l’histoire est une

science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison

de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent

pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés

par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme

poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas

qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache;

Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de

seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme,

93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des

pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de

mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur

et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez,

à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de

terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent

la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir

les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux;

ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de

faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises

sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on

élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence

éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui

en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles

est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus

tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez

qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.

--Et la Providence, maître?

--Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de

chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il

y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il

s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si

elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et

comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il

y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan

nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les

chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à

la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe;

elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la

grimace.

--Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?

--Un verre de vin!

--La récompense et le châtiment?

--Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres

sur ses dents.

--Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?

--Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux

connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est

un mensonge réel.

--Qu’est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont

plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont

deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le _toujours_!

--Je ne comprends pas, maître.

--Et moi encore moins, répondit Mathurin.

--Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a

sous ce dernier mot une grande finesse.

--N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain

de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui

va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes

de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se

résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de

son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton

corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu

roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps

n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est

qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la

nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là

un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu

existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu

ne sonderas pas.

Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique

aussi plate.

--Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui

que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus

grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de

beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous

les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de

ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils;

quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez

la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et

le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que

le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas

d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la

montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de

la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents,

la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela

est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette

agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel

abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces

ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de

morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous

le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous

trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire,

un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités,

d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des

ossements broyés sous les pas.

Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux,

mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle.

Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le

plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est

déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur

son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau

et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour

piédestal une cuve et regardant la mort face à face.

Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse

dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme

heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds

battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous

leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent,

ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les

craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.

Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent

monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés,

leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils

boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la

vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans

la mort. Mathurin seul trouva la dernière.

Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque

chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi

épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés,

les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur,

et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et

fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la

métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure,

et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas?

si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits.

Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes

les bouteilles bues.

C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui

le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère

tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux

follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang

avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans

les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va

s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.

Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent

pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans

savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation

des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les

flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit

haletant sur sa couche tachée de vin.

--Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du

rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe

et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!

Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux

autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise

était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie

venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps

était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline

verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait.

Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie,

c’était une fureur de démons ivres.

Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts

pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs

chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en

arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le

vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein

courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur

sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se

regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se

retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la

chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il

boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le

cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt

dans le dernier spasme de son orgie sublime.

Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres

machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait

les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend

le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux

poings; il prend encore un carafon et veut le boire.

Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc,

renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se

le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord

son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps,

ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il

s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt

doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes

volontés et ses caprices par delà le tombeau.

Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le

retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à

eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.

Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de

pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un

cimetière désigné.

C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le

monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en

pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des

charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de

canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car

aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait

sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à

toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres

poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de

colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.

Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez

dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils

venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard,

venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau

sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut

répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non,

il était mort.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 8 / 19 段