Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de

l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux,

tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux

royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un

marchepied.

Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec

frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur

un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant

au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de

son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner

toute nue à la foule.

Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter,

mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir

faiblir et il se disait:

--Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête

est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens

seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues

qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même.

Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout

craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe,

elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui

déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!

Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse!

Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense

serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore,

le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit,

elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!

Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas!

Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu

me quittes? Qu’aurai-je?

Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon

âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains.

L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que

jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les

voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois,

est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!

La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César,

Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle

stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire

la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.

Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai;

mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un

cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui

nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe

est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite

de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que

l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin?

Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble

qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!

Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous

regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui

veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser!

Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui

m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire!

Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps

où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières.

Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque

conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour

mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant

l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.

Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si

horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque

croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir?

Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en

dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout

se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je

tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et

d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie

me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.

Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais

que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais

me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous

l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.

Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne

suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur

se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.

Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de

soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois,

et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais

heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et

arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais

si jeune! si enfant! si heureux!

Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le

monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà

que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire

de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et

ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer

façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs

courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour

moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un

roseau brisé.

Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore

menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc

entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé

devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce

paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare

pour l’éternité.

Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que

fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les

rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je

attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler

dans les cieux et partir dans l’infini?

Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de

ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui

t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et

lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est

devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je

vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis

que le corps veut vivre?

Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu

es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote

et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.

Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois

encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois

le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as

plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà,

et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle

désespoir.

Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille

et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid,

il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses

côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait,

qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses

sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne

voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui

tout s’écroula et il y eut un grand rire.

Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des

ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre

sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes

noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.

Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était

une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui

tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance,

de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait

pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs,

tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui

enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été

arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol,

emportait les fleurs.

Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se

mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore,

dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait

franchir.

La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté;

Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son

dernier mot.

Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses

mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux

en pleurs.

On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui

allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre

déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et

d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber.

Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu,

un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux

prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il

courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient

point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.

Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés...

Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses

ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure

aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens

à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»

Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut

d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:

--Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis,

tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux,

que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu,

j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde

passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je

n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà

l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au

fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si

tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps,

qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà

la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se

placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je

chanterai encore. Oh! je t’aime!

Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur

ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au

ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!

Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs

regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait

eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur

son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour

voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se

rendormit bientôt dans ses cendres.

Un éclair parut, Satan était là.

--Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je!

SMARH.

A toi? esprit de ténèbres, arrière!

SATAN.

Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon

souffle seul soutient.

SMARH.

Car tu es à moi? A toi mon cœur!

SATAN.

Non! à toi tout.

La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le».

L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le,

aime-le».

Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:

--C’est pour moi, à toi l’éternité!

L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»

Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.

Satan versa une larme.

Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si

fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel.

G. F.

14 avril 1839.

_Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après

un an de façon._

Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe.

Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis

bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et

tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il

faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf.

Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté

de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre.

Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui,

dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore

une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé,

tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le

meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire.

JASMIN.

NOTE.

Un fragment de _Smarh_ parut pour la première fois dans _Par les

Champs et par les Grèves_. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.

_Smarh_ et _Rêves d’Enfer_ peuvent être considérés comme l’idée

première de la _Tentation de Saint-Antoine_.

LES FUNÉRAILLES DU DOCTEUR MATHURIN[3]

[3] Août 1839.

_Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher

Alfred?_[4]

_De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui

qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils

n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à

toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites._

[4] Alfred Le Poittevin.

Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe

trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?

Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs,

son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de

vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des

dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées

annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense

plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.

Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt

ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort

que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il

n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il

ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra

ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut

ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son

héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les

capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du

chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de

M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui

de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou;

tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par

un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière

heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme

dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides,

martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous

ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là

furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne

mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par

religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il

avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille--la

première de sa vie, car il savait manger.

Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil

de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car

il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu

n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui

l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ:

«Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout

bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».

Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et

serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en

avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant

dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable

liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà

sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb

dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté

d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête,

voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie

lui défendait de se faire souffrir.

Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un

jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci

n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre

immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai

ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un

volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc

et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un

savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie

surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas

qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais

il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie

surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen

d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait

la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant,

vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en

fouillait tous les recoins.

Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil perçait les

murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête, c’est-à-dire qu’il

vous dépouillait de vos vêtements et de vos grimaces, de tout le

fard de vertu qu’on met sur ses rides, de toutes les béquilles qui

vous soutiennent, de tous les talons qui vous haussent; il arrachait

aux hommes leur présomption, aux femmes leur pudeur, aux héros leur

grandeur, au poète son enflure, aux mains sales leurs gants blancs.

Quand un homme avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de

deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu, déshabillé et

grelottant au vent.

Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux

mille feux, quand le public s’agite tout palpitant, que les femmes

parées battent des mains, et qu’on voit partout des sourires sur des

lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses,

joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en

ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant,

et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes,

aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui

seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi dans

un spectacle pour s’admirer encore, pour voir une comédie qui n’a pas

de nom, qu’ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et

immobiles?

Mathurin faisait à peu près de même, car à travers le vêtement il

voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle dans l’os, et

il exhumait de tout cela lambeaux sanglants, pourriture du cœur, et

souvent, sur des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène.

Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques, les grands

moralistes, les grands poètes, n’avait servi qu’à le rendre heureux;

c’est quelque chose, quand on sait que Richelieu, Molière et

Shakespeare ne le furent pas. Il avait vécu, poussé mollement par

ses sens, sans malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans

vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux tranchants. Son cœur

était une cuve, où rien de trop ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il

l’avait crue assez pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore

de la place pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni

prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être bâtard,

ses amis étaient en petit nombre et sa cave était bien garnie; il

n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient querelle, ni chien qui le

mordît; il avait une excellente santé et un palais extrêmement délicat.

Mais je dois vous parler de sa mort.

Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et il leur dit qu’il

allait mourir, qu’il était las d’être malade et d’avoir été tout un

jour à la diète.

C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le jasmin, déjà blanc,

embaume le feuillage de la tonnelle, on commence à courber la vigne,

les raisins pendent en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur

la haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les foins sont

enlevés.

Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie et se formaient

des guirlandes avec les fleurs des prés, la fontaine murmurait un

roucoulement frais et amoureux, les colombes allaient voler sur les

tilleuls. Le matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est

toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur les coteaux un

frais parfum, humide des baisers de la nuit et de la rosée des fleurs.

Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait sur sa couche. Quels

étaient ses songes? Sans doute comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre

ouverte laissait entrer à travers la jalousie des rayons de soleil,

la treille grimpant le long de la muraille grise, nouait ses fruits

mûrs aux branches mêlées de la clématite; le coq chantait dans la

basse-cour, les faneurs reposaient à l’ombre, sous les grands noyers

aux troncs tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il y

avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire la méridienne,

et dont la verdure touffue n’était seulement tachée que d’iris et de

coquelicots. C’est là que, couchés sur le ventre ou assis et causant,

ils buvaient ensemble pendant que la cigale chantait, que les insectes

bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que les feuilles remuaient

sous le souffle chaud des nuits d’été.

Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là que dans un oubli

complet du monde, dans un égoïsme divin, ils vivaient, inactifs,

inutiles, heureux. Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la

société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple, tandis

que les soldats se faisaient tuer et que les intrigants s’agitaient,

eux, ils buvaient, ils dormaient. Accusez-les d’égoïsme, parlez de

devoir, de morale, de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit

au pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre commune,

chantez toujours cette magnifique trouvaille du plan de l’univers, vous

n’empêcherez pas qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui

ont plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres avec vos

sublimes vertus.

Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites les révolutions, qui

abattez des trônes, remuez le monde, et qui, pour faire regarder vos

petits fronts, faites bien de la poussière sur la route battue du genre

humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos chars de triomphe

et vos fers, si vos machines et votre charlatanisme, si vos vertus, si

tout cela vaut une vie calme et tranquille, où l’on ne casse rien que

des bouteilles vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une pipe,

d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 7 / 19 段