Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air.

Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices

inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort,

le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la

volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a

pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et

l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme

et l’écrase.

Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre,

il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins

et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête

jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme;

il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté,

abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la

noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la

rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.

Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève,

dresse la tête et s’écrie:

--Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons,

un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer

des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la

mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je,

je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et

le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre

pieds de mon cheval.

Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il

traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe

les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.

Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes noires; quelquefois il

vient s’abattre sur sa couronne et pousse des cris rauques, en voyant

le sang rejaillir et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de

cadavres comme des épis fauchés; il va toujours.

Il va, et partout derrière lui il se fait une grande ruine, la terre

est calcinée, l’herbe ne repousse plus, la cendre vole aux vents, les

fleuves sont encombrés de morts, le sang rougit la neige des montagnes.

Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras suppliants vers

lui, mais le poitrail de son cheval renverse les pyramides, et ses pas

broient les villes; il va.

Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand soupir, qu’un dernier

râle, on palpite encore, l’incendie n’a plus que sa fumée, les cadavres

pourrissent, les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va.

En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la cabane où sa mère

le mit au jour; il a brûlé la moisson, il a renversé le toit de son

père; il a passé et l’on n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il

a mis des chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit: «Je

reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts dans la servitude,

voilà les fers qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux

vents.

Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la terre qu’un vaste

tombeau pour y enfermer son nom? Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé

vingt générations à le suivre, et il va toujours, il va si vite que

les aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le temps

de finir leur large festin; son manteau flotte au vent, son épée est

cassée, il bat son cheval avec son sceptre, et il lui enfonce les

talons dans le ventre; la crinière de son coursier est hérissée,

l’écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête

pour humer la vapeur du sang.

Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé, car la tête en

avant et fronçant le sourcil, son œil dévore l’horizon, il marche à

grands pas dans l’avenir et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a

un démon ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des armes

qui s’entrechoquent: «Encore, encore cela! il y a un océan que tu

n’as pas traversé, un empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il

se sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux, il désire

que le monde soit plus grand pour que sa conquête soit plus grande, il

voudrait courir avec le canon pour porter plus vite la mort et le néant.

Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes sur les

océans et des armées sur les empires, il va toujours cassant, broyant,

emportant dans ses deux bras les peuples éplorés et traînant le monde

esclave à la croupe de son cheval.

Quand son navire fend les ondes, la carène remue les cadavres balancés

par la vague et les débris des flottes. Quand son cheval galope,

souvent le sang lui vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre

dans le ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi par

la lueur de l’incendie.

Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre était déserte du

Sud au Nord. Il passa par l’Asie et l’Europe, l’ancien et le nouveau

monde; il traversa les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau

brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les forêts, tout garda

l’empreinte sanglante du talon du vainqueur qui avait broyé quelque

chose à chacun de ses pas.

Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien des bois pleins

de mousse, de larges feuillages et des belles roses, et il ne désaltéra

pas au ruisseau sa gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses

mains, il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder les

nues s’en aller et venir dans le ciel.

Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert et insatiable

comme lui. A mesure qu’il avançait, son ambition se grossissait aussi,

la montagne montait toujours plus vite que le voyageur.

Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son cheval s’abattit

au bout du monde, devant l’infini Océan que l’homme ne peut franchir,

au bord duquel il reste toujours, regardant s’il ne verra pas

apparaître quelque cavale pour partir, quelque étoile pour l’éclairer;

il est là, s’amusant à ramasser des débris de coquilles et parcelles de

grains de sable.

Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre était déserte,

vide d’esclaves et d’armées. Il leva les yeux vers le ciel et fut pris

d’une ardeur sans bornes:

--Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y étouffe, s’écria-t-il,

élargis-moi cette terre! étends ses océans, recule-moi ces bornes-là,

élargis-moi l’atmosphère où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se

bornera là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose: l’éternité!

l’éternité!

Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait

faite, il fit une pyramide de têtes de morts séchées par les vents,

il balaya avec des drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit

dans une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula vite, la

poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent, la terre but le

sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui:

--L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi!

Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort d’un tombeau, avec

un long linceul tout pourri, qui enveloppait un squelette avec des

lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait

une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de courtisane; son

bâton, c’était un sceptre doré qui portait un soc de charrue.

Il se leva plein de colère:

--Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité?

YUK.

C’est moi qui l’ose.

--Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout pleins de la poussière

des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes

des générations.

Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie.

--C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il y a immortalité

sinon pour moi?

YUK.

Pour moi.

--Qui donc es-tu?

YUK.

Et toi?

LA MORT.

La mort! et toi?

YUK.

Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des

tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est

le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé,

le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre,

le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des

insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque

chose.

Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta

face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête

jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les

pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te

fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable

qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes

dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges

jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis

un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta

gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce

que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé

pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait

rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il

broiera le monde d’un seul coup!

LA MORT.

Qui donc es-tu?

YUK.

Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs,

n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais

les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait

pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre

et les charognes de loups sous les feuilles des bois?

Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme

ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du

bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et

souillait l’autel?

Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque

orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta

bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu

ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les

mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts?

Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux

faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies?

au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des

pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une

voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures?

N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose

qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu

une autre éternité dans l’éternité?

Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini,

et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue

laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y

avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture?

après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?

LA MORT.

Qui donc es-tu? parle! parle!

YUK.

Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le

bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a

été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me

connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu

tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton

linceul troué.

LA MORT.

C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu

me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir,

à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus

qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.

YUK.

C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte

chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.

LA MORT.

C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans

l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma

bouche et la poussière que font mes pieds.

Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul

jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière

d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses

jours purs, avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un

était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense

confusion, tout un chaos de pensées; et qu’il était parti avec cet

être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à

des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y

atteindre; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un

roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini.

Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus

faible que l’aile d’une mouche; il avait encore là senti quelque chose

qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et

il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.

Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les

cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent,

le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.

Il y avait là un vide dans son souvenir.

Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique,

toutes les femmes l’appelant, lui souriant; il se rappela ses voluptés

et ses dégoûts, toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout

écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits

d’armes; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre,

et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans

une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le

combattant avec des griffes de fer, secouant son corps, le déchirant,

le faisant tourner, courir; elle le harcèle, le poursuit sans qu’il

puisse l’éviter. Cela dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé

de fatigue.

Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus cruelle que

celle du Christ, car elle était sans espoir, sans aucun horizon qui

apparût au bout de ce long chemin vide et plein de douleurs, sans

soleil qui perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui aussi

sua une sueur de sang et de larmes, et on les entendait tomber sur la

terre.

Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il avait peine à

porter et qui le brisait. Il l’avait portée dans la vie, et arrivé au

haut du calvaire, il la laissa tomber de lassitude.

Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois jours, et son tombeau

n’était point un couvercle de pierre, mais c’était le cadavre vivant de

la pensée qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et du

fini.

Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes silencieuses, quand

tout pesait si durement sur lui, il s’éleva cependant comme un dernier

soupir, un dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux,

d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha ce qu’il n’avait

jamais vu, désira ce qui n’existait pas; il tendit les bras vers un

infini sans bornes, et il se prit à rêver de belles choses inconnues.

Son âme, toute usée, comme une vieille voile que les ouragans ont

crevée et qui est retombée sans souffle, commença à palpiter, comme si

une brise du soir, courant sur une mer du Sud et apportant des parfums

et de doux et vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son

cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au soleil.

Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan allait la casser sur sa

tige? Pauvre fleur! pauvre âme!

C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore, l’âme imprégnée

d’amour, de rêveries, d’extases.

Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les champs où son père

labourait, ni sur le rivage où la barque de ses frères aînés était

attachée, car il aimait à contempler les nues fugitives, les moissons

qui se ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il allait dans

les bois et il écoutait la pluie tomber sur le feuillage, les oiseaux

qui roucoulent sur la haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent

dans les airs et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait

la neige tomber, il écoutait le vent mugir.

Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses amours. Il

courait jusqu’à ce que ses pieds eussent touché le sable et que le vent

des vagues vînt sécher ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le

soleil brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses pieds; que

lui faisait cela? lui qui écoutait les flots mourir sur la grève et qui

regardait le soleil qui se baigne sous l’écume.

Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle dans son aire, et

là, comme lui, il contemplait le soleil et l’Océan. Il regardait au

loin toute la verte plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures

de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait et

diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait la même vague pendant

longtemps, le même brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où

l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que roulait le vent

sur le rivage.

Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait les doigts,

et il prenait plaisir à voir les rayons de sable partir de différents

côtés et disparaître en tourbillonnant, en s’élevant. Le soir, il

regardait le soleil s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu

s’élancer des vagues et former un immense réseau lumineux; les mouettes

rasaient les flots, le sable, emporté par la brise qui s’élève,

roulait et courait sur le rivage. La nuit, c’étaient les étoiles, la

lune, les rayons argentés sur les vagues vertes.

Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il grandit sans

faire autre chose que de mener une vie contemplative, une vie de

pleurs, d’extases, de rêveries, une vie molle et paresseuse; il vécut

comme les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant le ciel.

Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait, les oiseaux dans

les bois, les feuilles qui tremblent au vent, les fleuves qui coulent

dans les prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues

écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui tombent, neiges

sur les tombeaux, rayons de soleil, clairs de lune, tous les chants,

toutes les voix, tous les parfums, toutes ces choses qui forment la

vaste harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient dans son

âme, y vibraient en longs chants intérieurs qui s’exhalaient par des

mots épars, arrachés. Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur,

de plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est la musique

intérieure, celle des pensées; les vers mêmes ne sont que l’écho

affaibli qui vient de l’autre monde.

Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était

rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il

avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable,

les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en

aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait

regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres

tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel.

Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?

Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses

yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il

voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les

jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la

brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis

invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que

la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui

montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages

qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un

autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque

chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces

clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté

et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.

Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque

grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les

filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les

flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui

erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les

sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir

dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et

les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les

rameaux morts; rien de tout cela!

Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend

chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit

dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas

apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni

sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige

dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous

l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y

dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il

montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe,

c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il

naquit.

De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette

colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle

déborde à droite dans le marais.

Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le

bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait

à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour

chasser les moucherons.

Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une

bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème

d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais

quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un

tourbillon de poussière.

Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux,

ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il

comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité

depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y

bourdonnaient, il avait voulu être poète.

Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de

dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers

laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce

géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir

échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la

saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa

jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si

railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang,

son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme

du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour

qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le

dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces

pauvres anges qui sont partis de votre cœur.

Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme

une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans

notre oreille ses notes amoureuses.

Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste

qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature

dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue

qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de

sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau,

de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs

baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or,

le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois

fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la

rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de

l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le

poète?

Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil

ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme

comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de

volupté, d’extases.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 6 / 19 段