Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de

leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer

qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et

vide.

Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec

vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du

mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus

que de la poussière qu’enlèveront les vents.

Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas

hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix

tuera des hommes sur son passage.

Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le

plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur

la terre.

Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes

quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous

grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque

lupanar immonde où je vous reverrai souvent.

Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet

jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas

horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute,

les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina

tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez,

c’était celui de Yuk.

Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre

jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever.

Tout était morne, mort et détruit autour de lui.

Il disait:

--Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un

dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de

la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh!

quelle pitoyable création!

Et il se mettait à rire aussi.

--Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels sont ces esprits qui

m’ont conduit où j’ai été?

Satan se présente à lui et lui dit:

--C’est moi, c’est moi, je suis le Diable!

Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.

SATAN.

D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre? Si je voulais, je

t’emmènerais déjà dans mon enfer, où ta chair repousserait toujours

pour brûler toujours, car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu

pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu pas plein de

doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur que pour ceux qui espèrent dans

la joie de leur foi.

As-tu compris une seule des choses que tu as vues? As-tu senti tout ce

dont tu dis que tu as dégoût? Que sais-tu de la vie?

SMARH.

Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à peine je l’ai

vue; je crois toujours voir la lumière, et puis tu me replonges dans

l’ombre. Non! je ne vois plus qu’un horizon noir, obscur et vague.

Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au ventre, le soleil s’est

couché, il n’y a plus sur la plaine qu’une teinte morne et rouge,

comme le reflet d’un incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne

s’éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans les ténèbres? Où

veux-tu que j’aille? et pour quoi faire? Me donneras-tu des prairies

pures, des océans sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité?

SATAN.

Non! je veux au contraire que les tempêtes et les vanités soufflent

dans ton existence comme le vent dans la voile, t’entraînent vers

quelque chose d’immense, d’inconnu, et que moi seul je sais.

SMARH.

Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau? Tu veux donc que

l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait?

SATAN.

Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme

un vautour, viendra manger ton âme.

SMARH.

J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux

festins! tu vas me conduire ainsi par les mondes! Oh! j’en ai assez.

Grâce! toujours de l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux

entrailles! pitié! pitié!

SATAN.

Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée

s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa

course ivre et chancelante.

SMARH.

Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps?

car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences

passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais

ainsi je tomberai en poussière.

SATAN.

Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui

nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu

pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.

Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les

passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le

cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner

jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de

plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu

vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une

mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront

usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai

toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que

tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela?

Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord

et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger

longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute

l’amertume.

Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque

chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des

mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée,

j’accomplirai ton désir.

SMARH.

Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus;

j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas

un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et

d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du

soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché

depuis des siècles sur une route de fer.

Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout au fond de mon

âme, quelque chose qui remue encore, et qui palpite, et qui veut vivre,

quelque chose qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant dans

la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne comme si mes

veines étaient d’airain rouge.

Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute fumeuse de parfums,

venait baigner mon cœur et l’endormir! Si le vent frais des nuits d’été

pouvait ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues!

SATAN.

Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie; tu te plaindras

quand tu seras vieux; sois ferme, aie le cœur dur pour vivre longtemps

et ne désespère pas de l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le

monde, il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille

dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce qu’il tourne.

Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le monde, pour te

plaire, s’étale comme une nappe. Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te

nourrir? De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est à toi!

Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent, leur dos était

long et se pliait comme un serpent, leur large queue noire battait

la terre, leur crinière flottait et sifflait au vent, leurs ailes se

déployaient comme des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent

emportés par eux, on n’entendait que le bruit des vagues d’air que

remuait leur vol, et celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée.

Ils couraient à pas de géant sur le monde; sous eux étaient perdus les

villes, les campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient

traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait aussi vite que

la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la tempête avec le

sable du rivage. Satan se tenait immobile, droit, plein de majesté et

d’orgueil, il regardait tout disparaître derrière lui, tout apparaître

devant; Smarh se tenait couché sur la crinière, à laquelle il se

cramponnait pour se soutenir.

Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée du monde.

Emportés par leurs chevaux, tout passait devant eux: pyramides, armées,

tombeaux, ruisseaux, manteaux de pourpre, empires, tout cela passait

comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs coursiers faisaient battre

leurs ailes et baissaient la tête pour mieux bondir, mais Satan les

pressait du flanc:

--Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai à la queue

de quelque comète qui, dans sa course éternelle, vous fera mourir de

fatigue. Plus vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour

quelques mille lieues que vous avez été toute une heure à faire?

Allons! plus vite, ou je vous casse la tête d’un coup de pied. Les

nuages roulent, la neige tombe sur les montagnes, la mer se tord et

mugit, l’air siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi

cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet océan. Quand vous

serez fatigués, vous irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et

quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le marbre de quelque

sépulcre.

Et la course recommençait, plus vive, plus longue, plus silencieuse,

plus terrible. On les voyait de loin, dans les airs, marcher sur le

vide et courir dans l’infini.

Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière eut bien battu

leur croupe, et que leurs flancs pressés furent couverts d’écume

et de sang, ils finirent par tournoyer en planant dans les airs et

s’abattirent sur la terre.

C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes cuivrées

illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière de village, parmi

les tombes grasses et les herbes. Les coursiers se traînaient sur le

sol jonché de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur

la terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des lézards,

couchés sur le ventre.

L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on voyait, à travers

ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre; des paysans

jouaient et couraient devant le porche.

Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux

allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un

silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler; la nuit vint,

Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.

Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur

l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau

et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait

comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible.

La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés; les feux

rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait

et semblait s’agiter comme les vagues; les hommes se mirent à fuir,

mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait.

Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie,

les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et

semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été

des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.

Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ

dans le désert. Il était seul. Tout à coup le Diable se présentait à

lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ

avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait

claquer ses ongles.

Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi,

mais plus horrible; il marchait dans le feu, et une sueur de sang

coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des

débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait

mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et de cadavres,

qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient

lentement.

Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une

pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la

terre en tombant.

Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans

les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du

ciel et descendait jusqu’à l’enfer.

Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin

qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau

fleuve.

On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes

ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient,

éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages

l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du

fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines

de silence, de fleurs.

Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque

serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller

mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres

scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent

aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs

verts.

La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide

de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un

grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon

large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de

volupté.

Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là

inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle,

comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il

voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres,

vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de

l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer

par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si

large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la

brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant

échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et

douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les

flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable

doré et jonché de coquilles blanches.

Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et

planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute

dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On

sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil.

Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est

demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la

nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse;

et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître

et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent.

De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui,

marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles

l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient

bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre,

et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier

avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur

ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur

gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes,

douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour.

Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de

lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs

hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et

leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient,

mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux

et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration

mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs

beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins;

souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras

invisibles et embaumés.

Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague

géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui

éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de

délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il

courait toujours.

Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue

grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de

dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir

soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles!

belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les

plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux

d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux

noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.

C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées

et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui

échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait

un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se

brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon

en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et

lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais

quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère,

de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il

allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait

et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa

pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en

voulant le franchir.

Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en

sortit un palais.

Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte

de mets ignorés; il se précipitait dessus en savourant avec délices

les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les

plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient

sculptés, ciselés; il y avait de place en place des femmes nues et

belles comme des statues, elles se confondaient avec elles; des clartés

ruisselantes illuminaient tout cela.

C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette

dans les blés, comme la voix qui dit: je t’aime, dans un baiser;

c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre,

ivresses infinies.

Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus

embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la

nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces,

avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses

ivresses, son délire; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de

plus délirant; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus

amoureux; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus

délirante d’un poète et les souvenirs les plus superbes et les plus

titaniques de Rome, une fête de nuit, une orgie toute pleine de femmes

nues, belles comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des coupes

d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons les plus fumeuses;

dites-vous, si vous voulez: il y avait un palais fait avec du marbre

et de l’or, des clartés sortaient des murs, les arbres portaient un

feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où sortaient des

nymphes avec des couronnes et des guirlandes, il y avait des danses et

des voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des piédestaux,

dans les poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous donc

qu’avec vos misérables mots, votre style qui boite et votre imagination

qui bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce qui arriva

cette nuit-là?

Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà si pauvre, si

châtrée d’elle-même, pouvez-vous exprimer tout le parfum d’une fleur,

tout le verdoyant d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement un

tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le mot rend la pensée

entière? est-ce que l’expression ne l’étreint pas dans elle-même?

Auparavant elle était libre, immense, impalpable, et vous la fixez,

vous la collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier

avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc! avec des mots, des

phrases et du style, faites-moi la description bien exacte d’un de vos

souvenirs, d’un paysage, d’une masure quelconque!

C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé longtemps à cette

superbe orgie, et que je suis lassé de voir que je n’ai avancé à rien,

et que je ne peux pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de

cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente, si fine, si

légère, une vapeur insaisissable et rose dans laquelle flottille l’âme

toute oppressée et toute confuse.

Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai été penser à Néron

sur les ruines de Rome, ou aux bayadères sur les bords du Gange,

j’intercalerai la plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis

d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement impudique,

qu’elle fera sur vous l’effet d’une tartine de cantharides, et que,

si vous êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que, si

vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce sera une page

qui passera en prodigalité la poésie de M. Delille, en intérêt les

tragédies de M. Delavigne, en exubérance le style de J. Janin, et en

fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui, si elle était

affichée sur les murs, mettrait les murs en chaleur eux-mêmes, et

ferait courir les populations dans les lupanars devenus désormais trop

petits, et forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue, à la

façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à la race humaine,

j’en conviens, qui est la plus douce et la plus inoffensive de toutes.

En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de plus poétique à vous

dire est de ne rien dire.

Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de rose, les roses le

fatiguaient, et il s’est assis par terre, sur le pavé de marbre blanc

incrusté de diamant; il est essoufflé, la sueur coule de son front,

son grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement

et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses membres sont brisés de

fatigue, son âme est navrée d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc?

Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent, elles retournent

leurs croupes vermeilles et blanches, leurs hanches de satin se

présentent à lui, leurs cheveux ondoient sur leurs épaules d’albâtre,

leur sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire,

leurs yeux, d’où découle une expression toute tendre, toute ardente,

noyés dans une amoureuse langueur, le regardent en face.

Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il

rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les

repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir.

On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé

pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous

les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une

viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose

à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a

recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin

d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums

les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à

peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il

l’a jeté par terre.

Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme

frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs,

les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il

aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les

resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il

aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces

choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc?

Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait

convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose

de surhumain et d’impossible!

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 5 / 19 段