Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il était pris d’une

cupidité insatiable. De l’or! il y avait dans ce mot-là une frénésie

satanique, et il amassait, il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait

de tout, des hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains et

ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui en faisaient, et

il en avait de quoi combler des océans, il s’y roulait dessus et disait

qu’il était riche. D’autres fois, il était jaloux, par caprice, d’un

haillon et il le volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il

avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les veines.

L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes, tes océans, tes

empires, tes peuples esclaves; tout à toi, à toi!» Et il se trouvait

grand, fort, beau, il se faisait dresser des autels, il était plein

d’orgueil, et son orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait

eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours.

Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de ses esclaves à ses

maîtresses, esclave lui-même, captif de ses vices, esclave et gêné d’un

pli de rose sous lui. Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il

frappa à la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout tomba,

les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté par le vent, le palais

fut fauché, le roi et ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela

dans son linceul, tout cela poussière et néant.

Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps; Satan dit que cela

l’ennuyait et qu’il en avait vu assez.

--De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du sentimental, de

l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature au lait pour un poitrinaire!

YUK.

Que voulez-vous que nous montrions au novice? des fiancés, des mariés

ou des morts? un mensonge ou un serment?

SATAN.

Oui.

YUK.

Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge sont synonymes, ainsi

que mariés et cocus, ainsi que fiancés et morts.

PETITE COMÉDIE BOURGEOISE.

SCÈNE PREMIÈRE

Un salon confortable, une maman qui tricote avec des mitaines,

une lampe avec un abat-jour, un jeune homme et une jeune fille

s’entreregardent.

LE JEUNE HOMME.

Eh bien?

LA JEUNE FILLE.

Eh bien?

LE JEUNE HOMME.

Mademoiselle!

LA JEUNE FILLE.

Monsieur!

LE JEUNE HOMME.

Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime de tout

mon cœur; si vous saviez...

La jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse un soupir, la

maman les regarde avec complaisance.

La conversation continue, on parle des projets de mariage, d’une tenue

de maison; la jeune fille fait grande parade d’économie, le jeune homme

grand étalage de magnificence.

On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec un gros bouquet,

et en sortant de chez sa fiancée il va chez son médecin, qui finit de

le purger d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse pour

l’épousée.

C’était un bon garçon, il avait fait son droit et avait fort bien usé

de ses trois ans d’étudiant; il avait débauché un régiment de modistes

et les avait toutes laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme

ça!» Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de se ranger,

de payer ses dettes, de s’établir et de se marier.

Sa femme était gentille, une grande fille blonde de dix-huit ans,

élevée sous l’aile d’une bonne mère, chaste, blanche, timide.

Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader, il en

était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination, il se serait posé

comme un amoureux de drame; cela lui semblait drôle tout de même.

Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie comme un ange,

le jeune homme était beau comme un gendarme; l’une rêvait à mille

instincts confus, pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait

entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile obscur des

convenances, qu’un coin de ce grand ciel qu’on appelle amour; l’autre

pensait en termes plus précis et en images plus distinctes à la nuit

qui allait venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme cela!» et

il n’en revenait pas d’étonnement.

SCÈNE II.

Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres rayonnent, les

pièces d’argent tombent goutte à goutte dans l’offerte, beaucoup de

cierges. Les mariés sont à genoux, la jeune fille frémit, palpitante

d’une joie pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs, il

a été une heure à se laver les mains avec différents savons d’or, il

embaume.

A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix claire, tout est

fini.

Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que vous savez; il a

raison, car il a devant lui au moins un demi-siècle de ménage.

Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la nuit de noces et

dire tout ce qui s’y fit, ce serait cependant curieux, mais la décence,

cette maquerelle impuissante, nous en empêche. Passons à la

SCÈNE III.

Lune de miel (voyez la _Physiologie du mariage_, du sire de Balzac,

pour les phases successives de la vie matrimoniale).

La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup plus bête qu’elle ne le

croyait; il lui avait paru si spirituel, quand il n’était encore qu’un

fiancé (suivant l’expression poétique), un parti (suivant l’expression

sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières), et une p... dans

l’horizon (suivant nous)!

De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses,

brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que

Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous,

qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans

le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie,

fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure

et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses

illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme

qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à

toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement

dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans

bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours

d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses

poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit,

disait-on!

Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle

avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son

mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer

ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser

la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur

était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai

le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé,

et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces

voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces

yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors

que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le

remplissait tout entier.

SCÈNE IV.

Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait,

le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car

c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là.

Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris

de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la

réputation du fils eut rejailli sur le père.

Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon.

Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer.

De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites

mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses

larmes.

SCÈNE V.

Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de

combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie

froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils

restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit,

unis par la loi, désunis par le cœur.

Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses,

des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis,

des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des

mensonges, une vie misérable et riche.

Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord,

seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame

était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.

La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici

la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à

enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en

spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si

vertueuse?

Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans

chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour

y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en

sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière,

ici un tonneau défoncé.

Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par

les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés;

il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin,

qu’écrasaient les roues des chars.

On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes

pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables,

le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait

sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard

et montait ses machines, la journée allait recommencer.

Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa

peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua

les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer

en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa

barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son

grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait

un froid rire de bête fauve affamée.

YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.

YUK.

Qu’as-tu, mon camarade?

LE PAUVRE.

Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne

m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me

regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos

vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le

Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de

pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des

feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que

je suis dans cette ville hideuse.

YUK.

Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.

LE PAUVRE.

Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en

a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux,

mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse.

Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que

je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce

qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles

étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah!

l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à

l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant

une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on

disait que j’étais laid.

YUK, riant.

Ah! ah! ah!

LE PAUVRE.

Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais

rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me

semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait,

le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne

et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont

heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi

cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.

YUK, riant.

Ah! ah! ah!

LE PAUVRE.

Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme,

ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi,

mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé.

Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à

ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église,

j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le

soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait

des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment,

elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise.

YUK.

C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches

et les pourpoints de velours.

LE PAUVRE.

Ne me parlez pas des riches, encore une fois,--je les hais! Moi qui

meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors

de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis

malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait

du bien.

SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.

Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;--tue-le, tu

l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait...

Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes

maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.

Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse

garnie de diamants pend à sa ceinture.

LE PAUVRE, en lui-même.

Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet,

si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des

chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?...

Mais tuer un homme!

SATAN, en lui-même.

Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans

la rue maintenant.

Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se

rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.

SATAN.

Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là!

Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk

se relève.

YUK.

Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait

plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi,

mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que

l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec

la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est

impossible.

Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir?

mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu,

ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée,

revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre?

est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait

ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient

les ménages qui sont garants de la foi conjugale?

Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la

morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions

philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si

je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment

concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les

trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier?

Les gens du guet prennent le pauvre.

SATAN.

Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux

de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa

prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes

avant de rendre l’âme.

Le pauvre s’échappe des mains des soldats.

Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un

magistrat, et pisse sur l’église.

C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses

pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils

y entrèrent.

La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes

projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et

cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une

lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y

avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était

haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait

plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue

avait tu sa grande voix;--seulement, tout au fond, un drap noir, un

cercueil, la messe des morts.

Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni

violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était

un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné

dans les rues, chacun se découvrit,--on salua la charogne.

Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre.

Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait

trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions,

elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle

était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit,

il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère.

L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants

du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue.

Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses

mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les

galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la

voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne

formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant,

les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et

faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec

leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand

tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de

partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils

disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne,

au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage

de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette!

Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un

gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux

de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs

manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir

comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante,

froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé

est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et

la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure

qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la

suivante lui marche sur la tête.

Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres,

les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace,

avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée

et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.

Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:

--Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté

les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les

reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants

ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant

de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de

mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.

Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux

s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant

la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus

d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant.

Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la

grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui

s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait

frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses

pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur

front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand

ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes!

ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi!

L’ÉGLISE.

On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base,

me renverseront, me démoliront pierre à pierre.

LE BÉNITIER.

Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain

j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés

à voir les cercles que cela faisait.

LA NEF.

Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais

l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs;

c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des

fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai

resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher

sur les dalles qui sont à mes pieds.

LES COLONNES.

Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes

nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres,

nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière

s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit

et l’écrase.

LES VITRAUX.

Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets

n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser

chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter

toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.

LES DALLES.

On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes

lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous

nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées

des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la

terre?

LA CLOCHE.

Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon

bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous

morts?

Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler

mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon

poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des

campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant

vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai

toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête

de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière

de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais,

je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois

que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire

fondre en boulets et de courir dans la plaine.

LES GARGOUILLES.

Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées,

suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous

crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur;

maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de

m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge

tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous

efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner,

ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en

avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de

pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec

les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans

l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des

ailes autour de nos flancs.

Et Satan aussitôt dit à l’église:

--Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma

marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car

tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je

t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand

tu n’y seras plus.

Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de

l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base

de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute

aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face

et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre,

où l’herbe te couvrira pour toujours.

Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma

coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque

cheval de guerre.

La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop

plein et qui crève.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 4 / 19 段