Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le
Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la
farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul
taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des
nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui
qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.
Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal
de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te
fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille
d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux
premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres
mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien
tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes
entremets.
Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours
ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies
pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous,
dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons
au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons
le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de
rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des
passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde
se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons
dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés,
et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et
le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent
éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et
meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et
s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel
nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant.
Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup
de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu
d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que
faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité?
Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons
un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du
grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.
Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A
l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par
des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or,
un éclatant soleil.--La femme et l’homme sont entièrement nus,
leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le
Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.
LE SAUVAGE.
Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le
battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du
soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent
jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se
replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein
mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins
qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit
des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur
ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie,
je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se
plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche
part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend
sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant.
La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille,
et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le
sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps
à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et
j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend
fier.
Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs
juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur
l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents,
l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.
HAÏTA.
Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands
yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large
poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes
cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure,
ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai
senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma
chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce
n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un
ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque
étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la
robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond
sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non!
C’était... je ne puis le dire.
Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un
espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi.
Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et
quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je
pleurais, et pourtant j’étais heureuse.
LE SAUVAGE.
Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une
nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et
le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et
blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche
empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs.
Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes
genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc;
je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber
sur le feuillage.
A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles
de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au
ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je
baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut
le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les
branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais
triste.
Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants
sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte
est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits
nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche.
Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont
venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais
le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le
gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs
yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses,
qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est
venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces
des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs
pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter
sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier
tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à
trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans
un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant
mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles
sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac.
Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore
ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des
désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs
inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver
en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta
m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme!
Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles
des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense
plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient
dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me
sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais,
en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me
regarde, je rougis; pourquoi cela?
D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment
peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même
amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour
même?
Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces
voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me
semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur
est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse.
Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne,
des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux
d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.
Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant,
de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les
grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici
sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque
chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais
peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main
invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté
par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler
dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir
dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de
mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres
sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre
où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour,
longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient,
et puis je ne les ai plus revues.
Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles
d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais
toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!
Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête
l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit:
Viens, viens!
Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte
de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec
l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura
des cris et des flots de sang!
Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui
passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir
seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.
Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac,
à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais
souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles,
car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la
laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc
manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils
monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille
mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par
l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et
sera parti dans la mort!
Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir,
je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le
vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne
reviendrai plus.
SATAN.
Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent
de partir? Pars donc!
Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains
de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu
auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes,
du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une
frénésie, une ivresse folle!
Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de
plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront
et tourneront en toi.
Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh!
si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour!
elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.
Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent
sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples
civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre!
Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et
tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des
nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras
de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des
nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues.
Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents
qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance,
l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui
t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent?
La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les
feuilles roulent sur l’herbe, marche!
Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un
palais d’or.
LE SAUVAGE.
Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le
sable.
Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.
Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu
les torrents!
Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui
m’attirait et me charmait, adieu! adieu!
LE GÉNIE DU SAUVAGE.
Arrête! Arrête!
Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta
jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi!
l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle
pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon
plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune
éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums
et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi!
vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus
rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans
l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent
mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des
bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les
baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?
Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un
incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera
de pourriture et d’orgueil.
D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un
soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont
quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour
venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer
ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la
cavale hennissait sur l’herbe.
Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus
dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les
fleuves.
Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils
ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout
a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert
s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une
ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient
que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans
une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort
désespérée.
Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche
acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit
et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni
le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni
ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé
d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de
porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs
voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse
une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est
mensonge.
Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan
se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la
civilisation s’étendre sur les prairies.
--Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et
ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.
Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on
n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent;
ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et
battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les
cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les
dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues,
longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches
lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un
nuage.
Yuk était avec eux.
Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent
des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans
l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient
par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y
avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la
ville.
Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et,
chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la
lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par
les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de
volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant
qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un
autre.
Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges,
des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient,
partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se
frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque
oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque
cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou
déterrer, élever ou abattre.
Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant
l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant
le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il
faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu,
une conviction.
Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long,
homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un
rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme
l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là
flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés
par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps,
squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité,
grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague
mobile et éternelle de l’infini.
Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce
et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son
œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des
astres, les ténèbres étaient encore là.
--Entrons ici, dit Yuk.
Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un
escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le
pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on
sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait
sous vous et que des soupirs montaient.
Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de
ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait
des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à
tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et
il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt
à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la
corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la
foule.
Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus
s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme
du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient
et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient
quelques lambeaux.
Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes,
des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la
poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il
sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur
les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des
crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il
avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait
cela de la gloire.
Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés,
tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître?
et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais
son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui
s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui
cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des
parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est
nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la
flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les
ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de
plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses
richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil.
Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les
esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous
les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours
il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur
son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les
fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des
brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs,
femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de
Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes
comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes,
toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes
les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours.
Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait
en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme
aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules
blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait
des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus,
il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait
avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son
corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés,
d’autres fanges dans son sommeil.