Qui cela? qui fait une pareille question? (Satan lui désigne

Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le

Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la

farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul

taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des

nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui

qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.

Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal

de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te

fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille

d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux

premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres

mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien

tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes

entremets.

Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours

ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies

pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous,

dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons

au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons

le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de

rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des

passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde

se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons

dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés,

et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et

le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent

éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et

meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et

s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel

nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant.

Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup

de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu

d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que

faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité?

Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons

un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du

grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.

Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A

l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par

des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or,

un éclatant soleil.--La femme et l’homme sont entièrement nus,

leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le

Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.

LE SAUVAGE.

Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le

battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du

soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent

jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se

replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein

mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins

qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit

des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur

ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie,

je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se

plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche

part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend

sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant.

La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille,

et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le

sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps

à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et

j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend

fier.

Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs

juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur

l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents,

l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.

HAÏTA.

Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands

yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large

poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes

cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure,

ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai

senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma

chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce

n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un

ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque

étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la

robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond

sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non!

C’était... je ne puis le dire.

Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un

espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi.

Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et

quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je

pleurais, et pourtant j’étais heureuse.

LE SAUVAGE.

Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une

nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et

le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et

blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche

empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs.

Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes

genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc;

je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber

sur le feuillage.

A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles

de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au

ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je

baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut

le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les

branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais

triste.

Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants

sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte

est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits

nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche.

Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont

venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais

le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le

gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs

yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses,

qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est

venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces

des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs

pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter

sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier

tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à

trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans

un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant

mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles

sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac.

Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore

ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des

désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs

inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver

en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta

m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme!

Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles

des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense

plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient

dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me

sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais,

en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me

regarde, je rougis; pourquoi cela?

D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment

peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même

amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour

même?

Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces

voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me

semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur

est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse.

Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne,

des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux

d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.

Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant,

de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les

grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici

sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque

chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais

peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main

invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté

par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler

dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir

dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de

mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres

sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre

où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour,

longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient,

et puis je ne les ai plus revues.

Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles

d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais

toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!

Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête

l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit:

Viens, viens!

Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte

de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec

l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura

des cris et des flots de sang!

Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui

passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir

seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.

Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac,

à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais

souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles,

car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la

laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc

manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils

monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille

mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par

l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et

sera parti dans la mort!

Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir,

je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le

vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne

reviendrai plus.

SATAN.

Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent

de partir? Pars donc!

Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains

de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu

auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes,

du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une

frénésie, une ivresse folle!

Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de

plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront

et tourneront en toi.

Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh!

si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour!

elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.

Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent

sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples

civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre!

Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et

tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des

nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras

de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des

nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues.

Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents

qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance,

l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui

t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent?

La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les

feuilles roulent sur l’herbe, marche!

Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un

palais d’or.

LE SAUVAGE.

Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le

sable.

Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.

Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu

les torrents!

Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui

m’attirait et me charmait, adieu! adieu!

LE GÉNIE DU SAUVAGE.

Arrête! Arrête!

Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta

jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi!

l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle

pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon

plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune

éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums

et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi!

vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus

rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans

l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent

mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des

bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les

baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?

Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un

incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera

de pourriture et d’orgueil.

D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un

soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont

quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour

venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer

ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la

cavale hennissait sur l’herbe.

Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus

dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les

fleuves.

Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils

ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout

a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert

s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une

ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient

que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans

une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort

désespérée.

Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche

acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit

et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni

le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni

ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé

d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de

porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs

voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse

une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est

mensonge.

Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan

se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la

civilisation s’étendre sur les prairies.

--Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et

ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.

Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on

n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent;

ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et

battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les

cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les

dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues,

longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches

lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un

nuage.

Yuk était avec eux.

Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent

des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans

l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient

par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y

avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la

ville.

Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et,

chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la

lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par

les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de

volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant

qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un

autre.

Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges,

des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient,

partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se

frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque

oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque

cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou

déterrer, élever ou abattre.

Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant

l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant

le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il

faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu,

une conviction.

Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long,

homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un

rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme

l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là

flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés

par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps,

squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité,

grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague

mobile et éternelle de l’infini.

Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce

et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son

œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des

astres, les ténèbres étaient encore là.

--Entrons ici, dit Yuk.

Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un

escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le

pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on

sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait

sous vous et que des soupirs montaient.

Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de

ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait

des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à

tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et

il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt

à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la

corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la

foule.

Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus

s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme

du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient

et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient

quelques lambeaux.

Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes,

des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la

poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il

sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur

les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des

crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il

avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait

cela de la gloire.

Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés,

tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître?

et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais

son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui

s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui

cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des

parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est

nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la

flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les

ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de

plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses

richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil.

Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les

esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous

les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours

il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur

son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les

fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des

brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs,

femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de

Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes

comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes,

toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes

les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours.

Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait

en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme

aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules

blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait

des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus,

il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait

avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son

corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés,

d’autres fanges dans son sommeil.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 3 / 19 段