Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel à la face de tout

ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres ouverts sous tes pieds, cette

immensité pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit

sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras des abîmes

plus profonds encore, des gouffres plus terribles.

SMARH.

Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y avais jamais songé. Je sais

qu’il est des hommes que leur pensée a effrayés et qui ont eu peur

d’eux-mêmes, comme j’ai peur de ces incommensurables précipices.

SATAN.

Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des horizons qu’elle ne

pourra atteindre, des hauteurs où elle ne pourra monter, et, plus que

tout cela, des gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler.

Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te sentiras le pied

glisser et tu rouleras dans ton âme, brisé!

SMARH.

Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont donc également

obscures?

SATAN.

Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre.

SMARH.

Je les croyais toutes deux grandes et vraies.

SATAN.

Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre?

SMARH.

Oui!

SATAN.

En effet, tu étais un saint.

SMARH.

Qui plaçait tout en Dieu.

SATAN.

Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc heureux, toi, tu

jouissais d’une béatitude pure et éternelle, tandis que, tout autour

de toi, tout ce qui vivait se tordait dans une angoisse infinie,

éternelle. Quoi! tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de

faux dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans l’existence;

la nature te paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses

mensonges; le monde te semblait plein d’harmonie, de vérité, de grâce,

lui, avec ses cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles

pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres! ce mensonge

était vrai! cette dérision te semblait bonne!

SMARH.

Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé, maître, je ne

sais combien de choses sont sorties de moi, combien de choses y sont

entrées; il me semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est

devenu plus obscur.

SATAN.

C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon s’agrandit;

on marche, on avance, mais le désert court devant vous, le gouffre

s’élargit. La vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la

saisir, elle le fuit, il court toujours.

SMARH.

Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait que Dieu.

SATAN.

Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable?

SMARH.

Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il s’était toujours

écarté de mon cœur, tant j’étais pur.

SATAN.

Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne puisse flétrir. Tu

ne savais pas qu’il remue tout dans ses mains armées de griffes, et que

tout ce qu’il remuait il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini

et la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend sur tout

cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et d’erreurs.

SMARH.

Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui l’enfante; mais le

bien?

SATAN.

Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien? Pourquoi cela est

bien? Qui donc a établi les lois du bien et du mal? Montre-moi dans la

création quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de

saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais senti ta volonté s’arrêter

à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler,

la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper?

n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de mort et tout ce

qu’il y avait d’inculte et de néant dans ces os vides? Pourquoi donc

les fleurs que tu portes à tes narines se flétrissent-elles le soir?

pourquoi, quand tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand tu

aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu veux marcher, la terre

s’abaisse-t-elle sous ton pied? pourquoi, quand tu veux marcher sur

les flots, s’abaissent-ils sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il

te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque chose, dormir,

marcher, manger? pourquoi sens-tu le poignard entrer dans tes chairs?

pourquoi tout ce qui est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire

souffrir? pourquoi vis-tu enfin pour mourir?

SMARH.

Oui, le repos est dans la tombe.

SATAN.

Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non! la mort donne la vie, et

la création serait de la corruption, le fumier fertilise et le bourbier

féconde.

SMARH.

N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité des choses?

SATAN.

Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des pourritures. Il faut que

tout vive, que tout renaisse et souffre encore.

SMARH.

Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué? pourquoi le souffle du

mal féconde-t-il la terre? pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais?

Pourquoi es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller de ce

songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme défaillir de tristesse et

d’amertume.

SATAN.

C’est le mystère du mensonge et de la vie; le vrai n’est que le

vautour que tu as en toi et qui te ronge.

SMARH.

Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais!

SATAN.

Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise, car tu n’as pas

vécu, tu es à peine un enfant sorti de ses langes et de sa crédulité.

Oui, celui qui a fait tout cela est peut-être le démon de quelque

enfer perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et la création

elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer dont il est le Dieu, et où

tout est puni de vivre.

SMARH.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à rêver à ton paradis, aux

joies promises; j’aimais à te prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me

remplissait l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus

déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui m’enveloppe.

J’aimais à voir les roses où ta rosée déposait des larmes qui tombaient

avec les parfums qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me

plonger dans le nuage d’encens... à répandre des fleurs sur ton autel.

SATAN.

Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent sur les

tombes; elles rendent hommage à la majesté du néant, elles parfument

les charognes sous les couvercles de leurs pierres.

SMARH.

Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais! sot que j’étais

dans mon cœur! ce bonheur était celui de la brute. Le bonheur est donc

pour l’ignorance; maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et

cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes ces beautés,

c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses? Oh! non, non, j’aime

encore, j’ai en moi l’amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui qui

me conduit jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu?

SATAN.

Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec toi et qui fait

trembler le monde, est fort car il brave tout, et vrai car il souffre.

Ils montent encore.

SMARH.

Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur, il me semble que

cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je

vais m’anéantir aussitôt!

SATAN.

Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur première avait

succédé l’enivrement de la science, tu te regardais déjà comme un Dieu

pour être monté si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait

ta gloire!

SMARH.

Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans la terreur.

SATAN.

Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu? Tu étais si grand,

si haut, si heureux! et maintenant tu es si bas, si tremblant, si

petit! C’est donc cela, un homme? de la grandeur et de la petitesse, de

l’insolence et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton existence.

SMARH.

Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait mal; je ne sais

rien, l’angoisse me ronge, et tu sais, toi! Mais pourquoi donc ces

mondes?... Pourquoi tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux

infinis qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge; l’autre autour

de moi, il va m’écraser.

SATAN.

Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font horreur? tu l’as

voulu!

SMARH.

Qu’ai-je voulu?

SATAN.

La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est

le mensonge, c’est la vanité.

SMARH.

Mieux vaudrait le néant!

SATAN.

Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu monter encore?

Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible mystère de tout cela, si

tu le connaissais! ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se

dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées.

SMARH.

Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me dévore; je brûle, je

tremble de m’y perdre, de rouler comme ces planches emportées par les

vents et de brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez! grâce!

SATAN.

Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le sombre infini.

SMARH.

Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi redescendre sur

ma terre, rends-moi ma cellule, ma croix de bois, rends-moi ma

vallée pleine de fleurs, rends-moi la paix, l’ignorance. (Ils

descendent.) Merci! Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi

dans la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes.

SATAN.

Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu reculeras

peut-être aussi épouvanté; viens, viens, je vais te montrer l’enfer

de la vie; tu vois les tortures, les larmes, les cris, viens, je vais

déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais étendre la nappe

de l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu, viens dans

les bras du démon, qui te berce et t’endort.

La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme; le soleil

se couche sous les flots.

SMARH.

Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement s’y sent bien, il y

est né.

SATAN.

Pourquoi la maudit-il toujours?

SMARH.

Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature est belle!

SATAN.

Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas? comme ses mystères te sont

dévoilés?

SMARH.

Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de tes sophismes, je ne

suis plus ici dans les régions du ciel, où tous ces mondes errants

m’effrayaient; non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il

faut vivre.

SATAN.

Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que tu y respires, que

tu y souffres, créature humaine; explique-moi donc le mystère d’un de

ces grains de sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte

d’eau de l’Océan?

SMARH.

Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme les rayons du

soleil lui donnent des teintes roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le

parfum de la vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs

et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent? vois donc cette

bande d’écume qui festonne le rivage avec des coquilles et des herbes;

regarde comme cela est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que

mon âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends cette

mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois cette immensité que

j’embrasse de l’œil?

SATAN.

Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini, jusqu’à

l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois l’avoir saisi quand tu as

glissé dessus.

SMARH.

Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas fait pour l’homme,

pour son bonheur, pour sa joie. Vois donc aussi ces hautes falaises

blanches sur lesquelles plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes

noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes tassées et

ses fleurs ouvertes.

SATAN.

Et regarde aussi comme tu es petit au pied des rochers, comme tu es

petit même auprès des brins d’herbe que foulent les bœufs et qui se

redressent après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la mer

roule en criant, comme si elle avait des chaînes dans le ventre.

SMARH.

Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.

SATAN.

Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase sous son talon

invisible? Écrase donc un grain de sable, homme fort!

SMARH.

Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier et sans chemin.

SATAN.

Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de mille flottes.

SMARH.

J’évite sa colère.

SATAN.

Fais-en une semblable.

SMARH.

J’échappe à ses coups.

SATAN.

Quand ils ne sont plus.

SMARH.

Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je pas une

intelligence qui m’a fait le roi de la création, qui m’a placé au

premier rang, qui dompte la nature, la maîtrise et la bâillonne?

N’est-ce pas moi qui remue la terre, bâtis des villes, dirige le cours

des fleuves? Dis, nieras-tu la puissance de l’homme?

SATAN.

Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse, remue, qui s’agite, qui

construit, qui meurt! honneur aussi à la mort qui fait les poussières

et les ruines, qui dévore le passé, qui abat les palais construits!

honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le conduit avec des

guides de bronze, qui le maîtrise par tous les sens, qui le tourmente

sous toutes les formes, qui le fait mourir, le dissout et le reprend

dans son sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et qui

souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses ouvrages sans fin,

pour sa poussière immortelle!

SMARH.

Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas moins la puissance.

SATAN.

C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es éternel et tu

meurs, tu es fort et tout te dompte, tes œuvres sont durables et elles

périssent; le palais que tu as habité dure moins que la tombe qui

renferme ta poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi;

puis rien, comme toi.

SMARH.

Les œuvres de l’homme ont changé la face du globe.

SATAN.

Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées, les prairies

avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont mangée, elle renfermait un

principe de création et tu l’as épuisée par la culture. Tu crois que

tes moyens artificiels et le misérable fumier que tu répands feront

une création quelconque, une fécondité, non, non, te dis-je; jeté sur

le monde, tu as voulu, dans ton orgueil immense, dompter cette nature

qui t’environne, tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as

cru être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse et le

néant.

SMARH.

Oh! tu mens! je me sens fort.

SATAN.

Vraiment! comment donc?

SMARH.

Sur tout; sur les animaux d’abord.

SATAN.

Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et tu l’as élevée

unie, mais la pierre tombe et roule, et les champs sont maintenant

où il y avait des tours, et les pyramides sont moins hautes que les

herbes, sous la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se

sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter la mer dans des

quais, et tu t’es cru grand parce que chaque jour elle venait battre à

la même place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque

jour elle la dévore.

SMARH.

Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est pas ordonné sur

une échelle de forces et d’intelligences successives?

SATAN.

Oui, et de misères. Continue.

SMARH.

Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le cheval à la

fourmi, et la fourmi au caillou?

SATAN.

Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval

écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre.

SMARH.

Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit?

SATAN.

Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout

ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie! le géant souffre plus que

les insectes! Tu te crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds

les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la

fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la

pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups,

quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui,

tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui

te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair,

mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant

pourquoi cela? pourquoi ceci?

SMARH.

C’est vrai, comment donc?

SATAN.

C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent; que la

mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit; c’est

que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est

que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et

qu’il te perd.

Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des

rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils

s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs

ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit

retentit dans les cavernes.

SMARH.

Cette nature est sombre.

SATAN.

Tout à l’heure tu la trouvais si riante.

SMARH.

Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que les ténèbres

enveloppent la terre.

SATAN.

Comme des langes qui la couvrent.

L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot

s’est retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le

clapotement, toujours diminuant, des derniers battements de la

vague entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd.

Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.

SMARH.

Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande!

SATAN.

Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton cœur qui fléchisse

et qui te crie que tu es faible, humble et petit devant tout cela?

SMARH.

Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que crainte, appréhension?

SATAN.

Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe; quand sa pensée

travaille, il glisse aussi, il tombe encore, il roule toujours, tu sais.

Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la

lune, la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les

ténèbres couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que

par les lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On

entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses.

SMARH.

Comme la mer mugit! sa colère est terrible.

SATAN.

Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles déracinent, elles

dévorent. Vois comme les rochers sont frappés; entends-tu l’Océan qui

les ébranle et qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein

avec les grains de sable?

SMARH.

Comme les vagues sont hautes! (Il se rapproche de lui.) Celle-ci

monte, elle va me prendre dans son vaste filet d’écume pour me rouler

avec elle... ah! elle tombe, elle meurt... Au secours! au secours!

Il veut fuir. Satan l’arrête.

SATAN.

Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner un coup de pied à

l’Océan, ta colère ne fera pas seulement jaillir un peu d’eau.

Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan

le traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre

les rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues

noires se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble

lassée.

SMARH.

Grâce! grâce!

SATAN le traîne sur les genoux.

Debout! debout! homme fort, la tête haute devant la tempête! Est-ce de

cela que tu as peur? Une vague, qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme

immortelle? Que te fait la vie?

SMARH.

Pitié! pitié!

SATAN.

Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la pierre qui résiste.

SMARH.

Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore! si ces rochers

allaient marcher vers le rivage!... La mer va m’entraîner! Quels

horribles cris!

Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des

flots; les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se

fait entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut

arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle

glisse dessus.

SMARH.

Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a eu toujours autant de

fureur dans l’existence, autant de cruauté dans ce qui est fort? Pitié,

mon maître! dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est

éternelle.

SATAN.

Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le mal était l’infini?

SMARH.

Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe sous les coups, son cœur

se ploie sous la douleur.

SATAN.

Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur est de bronze au

dehors et de boue au dedans. Oh! pauvre homme! tu es bien pétri de

terre, l’eau et le soleil te soulagent et te nuisent.

SMARH.

Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle ainsi pleine de

douleurs?

SATAN.

Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête? si ce n’est pour faire

et pour briser l’une et l’autre.

SMARH.

Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas usée!

SATAN.

Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé son pas

ineffaçable; celui du mal l’a percée jusque dans ses entrailles.

SMARH.

L’Océan est ce qu’il y a de plus grand.

SATAN.

Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère, n’est-ce pas? il

est jaloux de cette terre, depuis ce jour où il fut refoulé sur son lit

de sable où il se tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent

les flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait sans

rivages, et le choc de ses flots n’avait point de termes, les vagues ne

couraient point vers la terre, elles ne mouraient jamais, et la même

pouvait rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface unie de

l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité.

SMARH.

Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels, où la création

s’agitait dans ses germes, où la mer roulait des vallées, et où la

terre avait des océans sur elle?

SATAN.

Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis la fange sur

laquelle on a bâti des empires.

SMARH.

Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos était bon?

SATAN.

C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et sans rien qu’elle

broie.

SMARH.

Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture dans toutes ces

entrailles?

SATAN.

Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient mêlées l’une à

l’autre, comme de la salive sur de la poussière.

SMARH.

Et quand la création apparut, la terre fut retirée, et l’Océan refoulé

dans ses fureurs; depuis, il s’y roule toujours.

SATAN.

Un jour cependant il en sortit.

SMARH.

Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes furent maudits et que

la corruption eut gagné tous les cœurs.

SATAN.

Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes; leur lit,

ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même des océans entiers, elle

monta d’abord plus haut que de coutume, elle gagna les cités et

entra dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva

le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et elle monta

plus haut, elle gagna les déserts et vint aux pyramides; les pyramides

croyaient qu’elle mourrait à leurs pieds, et ses plus petites vagues

surpassèrent leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle s’élevait

toujours comme un voyageur qui monte, elle entraînait avec elle les

villes et les tours, et les hommes pleurant. Alors on entendit des

bruits étranges et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses

vus se cramponner à l’existence qui leur échappait; ils gravissaient

les montagnes, mais la mer montait derrière eux, les entraînait et

les roulait avec la poussière des choses éteintes. Alors quand les

pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées comme l’herbe, et

qu’une grande plaine verte, avec des débris de tombeaux et de trônes,

s’étendit de tous côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se

fit, et l’immense joie de la mort s’étendit sur cette solitude.

SMARH.

Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est donc faite que

pour renaître de sa propre mort et souffrir de sa propre vie. Horreur

que ce déluge! pourquoi tant de malheurs?

SATAN.

Mais le déluge dure encore.

SMARH.

Comment cela?

SATAN.

L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et l’immensité du mal ne

s’étendit-elle pas sur la terre? D’abord il emporta quelques hommes,

puis il vint dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta les

palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les forêts, et chaque

jour il s’étend comme un nouveau déluge, comme une mer qui monte.

SMARH.

Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que celui-ci?

SATAN.

Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de ravages.

SMARH.

Et où donc chercher un refuge si tout n’est que néant, corruption,

abîme sans fond?

SATAN.

Ah! où donc? où donc? que sais-je?

SMARH.

Le bonheur n’est donc qu’un mensonge?

SATAN.

Non, il existe.

SMARH.

N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition, dans les

passions qui remuent le cœur et le font vivre?

SATAN.

Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou supplices, le cœur se

gonfle et s’agite.

SMARH.

Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.

SATAN.

Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire.

Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît.

YUK.

Quoi, mon maître?

SATAN.

On te demande ce que c’est que la vie.

YUK.

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. · 第 2 / 19 段