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APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D’UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE.
APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT
ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES
II
1839-1842
ŒUVRES DIVERSES.--NOVEMBRE.
[Logo]
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCX
_Tous droits réservés._
LES ARTS ET LE COMMERCE[1].
[1] Janvier 1839.
La futilité des arts et l’utilité du commerce sont devenus mots banals
dans le monde. Bien des gens n’estiment, en effet, une étoffe qu’à la
longueur, une chose qu’à son poids et une couleur qu’à son éclat, et
font plus de cas en eux-mêmes d’une balle de coton que de toutes les
tragédies possibles; ils diraient bien comme Malebranche en voyant
_Athalie_: «Qu’est-ce que cela prouve?»
Ceux-là ne voient, en effet, dans l’art qu’un passe-temps après dîner,
une récréation qui égaie, un jeu qui délasse, et considèrent les
spectacles comme la meilleure invention de la police pour pincer les
masses en lieu sûr; ces gens-là, sans doute, regardent la marchandise,
la denrée, le bois, le cuivre comme les premières choses d’ici-bas, et
quant à la pensée pure, libre, indépendante, quant au génie créateur et
grandiose, quant à la poésie, à la morale, aux beaux-arts, chimères!
fantaisies! futilité! diront-ils. Honneur, selon eux, à la machine qui
crie, au rouleau qui tourne, à la vapeur qui remue! honneur à l’indigo,
au savon, au sucre, au navire qui transporte tout cela, à celui qui
l’exploite et calcule, s’enrichit, à celui qui achète et qui vend! Mais
Homère, mais Virgile, mais Shakespeare, qu’est-ce que cela prouve?
Corneille, Racine, qu’est-ce que cela prouve? Se nourrit-on avec des
vers, s’habille-t-on avec des peintures, mange-t-on des statues?
Raphaël et Michel-Ange, qu’est-ce que cela prouve? Citez-moi des noms
qui ont servi au genre humain, ceux de Pitt et de Jacquart, mais vos
poètes, vos artistes, rêveurs vaniteux qui meurent de faim et demandent
des statues!
Ah! insensés! est-ce que l’âme aussi n’a pas ses besoins et ses
appétits? et si vous ne sentez pas en vous-mêmes cet instinct, qui
demande à se nourrir non pas de vos denrées, à se réchauffer non pas de
vos forêts, à se vêtir non pas de vos étoffes soyeuses, mais à faire
quelque chose de grand et à satisfaire cette âme qui a une soif immense
de l’infini et à qui il faut des rêveries, des vers, des mélodies,
des extases, qui a besoin de se réchauffer au feu du génie, et de
s’entourer de mysticisme, de poésie, eh bien, si vous ne sentez pas
cela en vous, de quel droit venez-vous me parler d’intelligence et de
pensée? il n’y a rien de commun entre vous et moi.
Pour un esprit qui bâtit et détruit, qui marchande et qui trompe, je
vous l’accorde, mais pour une âme, je vous la refuse; vous n’en avez
point.
C’est vous qui ne voyez dans les lettres que la comédie qui vous fait
rire malgré vous, comme les farces de la foire, dans un tableau que
des couleurs broyées et étalées sur des toiles, et dans l’architecture
quelque chose qui peut vous bâtir des douanes et des entrepôts.
Je vous abandonne de grand cœur le luxe, le commerce, l’industrie,
les ports et les manufactures, les étoffes et les métaux, mais
laissez-moi pleurer au théâtre, laissez-moi écouter Mozart, regarder
Raphaël, contempler tout un jour les vagues de l’Océan! laissez-moi mes
rêveries, ma futilité, mes idées creuses; votre bon sens m’assomme,
votre positif me fait horreur.
Ce qu’on regarde maintenant comme d’une utilité fort secondaire
passait autrefois pour de la plus urgente nécessité; les arts
semblaient si nobles à l’antiquité qu’ils en firent remonter l’origine
aux Dieux, la poésie chez les Grecs était une hymne, les tragédies
se jouaient dans les fêtes religieuses, et ce public de trente mille
spectateurs écoutait à la fois ce qu’il y a de plus grand dans l’homme,
la poésie, glorifiait ce qu’il y a de plus grand dans la nature, la
divinité.
C’étaient alors les beaux temps de l’art, ceux où les prêtres de la
pensée étaient rangés au même niveau que les prêtres de Dieu; la poésie
était une religion et le génie avait ses autels.
Quand la Grèce fut vaincue, n’imposa-t-elle pas son joug à Rome, sa
maîtresse, par ses orateurs et ses artistes? Caton prévoyait bien cette
victoire des vaincus sur les vainqueurs, mais il ne put la prévenir,
et lui-même, sur ses vieux jours, se mit à apprendre la langue de ses
esclaves.
Athènes entra donc dans Rome, comme l’Étrurie déjà y était venue,
avec ses mimes et ses bouffons. Cette ville, maîtresse du monde,
était condamnée à redevenir successivement le germe de toutes les
civilisations qu’elle avait combattues et qu’elle devait absorber.
En effet, le conquérant peut détruire des ports, brûler des flottes,
démolir les manufactures, détourner les fleuves, boucher les canaux et
enchaîner les populations, mais l’esprit? Où trouverez-vous des chaînes
pour arrêter ce Protée qui parie avec les sons, qui se dresse avec la
pierre, s’exprime et pense avec des mots? Quelle sera la digue pour
arrêter ce torrent? Où sera la prison pour enfermer ce soleil?
L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par tous les
peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les Franks, les Allemands,
les Normands, les Espagnols, les Sarrazins? Le monde entier est venu
marcher sur elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces
peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient vite sous ce
soleil du Midi, sur cette terre libre et féconde que tant de grandes
choses ont illustrée et qui montre avec plus d’orgueil les ruines de
ses cités mortes que nos nations modernes ne montrent leurs cités
vivantes! Car sa poussière est grande, car ses cendres ont de la
gloire; tout ce qui a une âme de poète, de peintre, ne désire-t-il
pas aller vers cette terre sainte de l’art, où les pierres ont de
l’immortalité, où les débris ont de l’avenir encore?
On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant rendues puissantes
par leur commerce; ce furent, il est vrai, de grandes cités, et leurs
richesses nous apparaissent maintenant à travers l’histoire comme
quelque chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas dans de
pareils gouvernements, en même temps qu’une vigueur et une force peu
communes, quelque chose de monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les
temps modernes un trône plus triste, une gloire plus lugubre et plus
sanglante que cette ville de Venise avec son peuple d’espions et de
bourreaux, et le nom de Carthage n’est-il pas pour nous plein d’horreur
et de cynisme?
La Hollande aussi s’est élevée par son commerce, et ce petit peuple
de marins et de commerçants, qui a d’abord eu à lutter contre l’Océan
puis contre l’Europe entière, et qui s’est fait puissant en domptant
les dangers du premier et en acquérant les richesses de la seconde,
n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine et rapetissée entre la
noble France et la mystique Allemagne, ces deux pays qui ont le plus
d’avenir? Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis
l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la vainquît de son épée,
et que reste-t-il de l’épée de notre empereur? Chaque État en a pris
un éclat, chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône.
L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes vivent, Corneille
vit, Racine vit, Voltaire domine toujours, et sa langue, cette langue
si pure et si limpide, telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes
les cours. Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres, à
Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette Italie, patrie du Dante
et de Virgile, si pauvre et si triste, ne nous paraît-elle pas plus
grande et plus majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes, ses
Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et puis, que reste-t-il
maintenant de Carthage? Et de Venise? où sont donc ses navires, ses
trésors, sa puissance, ses richesses enviées du monde?
Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de Rome, leur souvenir
occupe le monde.
Certes, les relations de commerce furent un grand bien pour les nations
modernes, et c’est un merveilleux fait de la Providence de faire servir
l’intérêt des hommes à leur union; l’industrie donne aux nations une
source inépuisable de richesses que les sociétés anciennes, dans leur
noble orgueil, ignorèrent; chez nous les relations de commerce nouent
les relations politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports
d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre l’Europe et
l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme, avant que l’Orient et
l’Occident échangeassent leurs produits? Il a fallu tout le XVIe et
le XVIIe siècle, la guerre de Trente ans et mille batailles, pour que
le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques s’alliassent
ensemble. Et puis Shakespeare et Byron passent chez nous, tandis qu’on
arrête les épingles et les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de
contrôle pour le génie, parce qu’il est libre et immortel.
Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve dans les ruines; on
les oublie parfois longtemps, mais on les retrouve intactes au milieu
d’une poussière qui n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent.
Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est un poète, esprit
creux! cela, ce sont des vers, niaiseries! Eh bien, ce poète et
ces vers sont plus immortels que votre palais dont les pierres se
disjoignent, que votre empire qui se démembre, que vos trésors qui se
dispersent, et ce blasphème vient de ce que l’intérêt a tari le cœur,
puis l’esprit. D’abord on a menti, maintenant bien des hommes croient
qu’ils ont raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie, que
le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme qui fait agir le corps;
sans les arts, où serions-nous? Allez! Corneille et Racine ont plus
fait pour la France que Colbert et Louis XIV.
N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde à prétendre sans
cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap
a plus de valeur qu’un poème?
Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils s’épuisent et
s’usent; Homère est-il vieux?
Vos magasins regorgent de marchandises, mais faites-moi à la commande
_Tartufe_, _Othello_, _Cinna_?
La France, en un an, peut donner des milliards; en un siècle, elle ne
fait pas dix vers de Corneille.
Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland, qui a 17
millions de rentes, ou l’homme qui possède le monopole de toutes
les exploitations avec le baladin William Shakespeare. Que fera le
premier? Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes d’or, ses
tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons, ses fabriques, ses valets
qu’il paie, ses chiens, ses voitures; que me fait cela? Et le second
me lit des vers, c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la
corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases; c’est-à-dire
qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il me rend grand et fier,
que je trépigne malgré moi, que l’enthousiasme m’enveloppe et que je
suis heureux de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie, que je
l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des temples!
Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier; ses navires
m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses
fabriques le drap; mais le poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car
tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la
puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner;
tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes
les délices du cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur
et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es
poète!
Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la
vie, a toujours dirigé le corps.
Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les
rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est que plus tard, lorsque la
chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand,
jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors
regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend
des pièges et médite des larcins.
Il en est de même des peuples: ils sont d’abord poètes et prêtres,
guerriers et législateurs, commerçants et industriels; c’est à
l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les
civilisations futures.
Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie
est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue
intelligente et créatrice; il y a là dedans la sève du bien-être
matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez
un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de
diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à
l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa
création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est
là son œuvre.
Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème!
Indigesta moles.
OVIDE.
_Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix
Montyon._
_Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en étonner,
car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit._
SMARH
VIEUX MYSTÈRE.
La mère en permettra la lecture à sa fille.
L’AUTEUR.
SMARH[2].
[2] Avril 1839.
L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la venue du Christ.
Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis dans le désert,
comme une lueur dans l’ombre, et l’oasis s’était tarie, et la lueur
n’était plus, et tout n’était que ténèbres.
L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le ciel, l’avait
reportée sur la terre; elle avait recommencé sa vieille vie, et les
empires allaient toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le
silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité.
Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout s’était fait vil.
On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les hommes étaient faibles
et méchants, le monde était fou, il bavait, il écumait, il courait
comme un enfant dans les champs, il suait de fatigue, il allait se
mourir.
Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre bien sa dernière
minute; il fallait finir l’orgie et tomber ensuite ivre, ignoble,
désespéré, l’estomac plein, le cœur vide.
Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et cette roue du mal
qui broyait les hommes depuis la création allait s’arrêter enfin, usée
comme sa pâture.
Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme un cri de
triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait s’ouvrir et chanter ses
victoires.
Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau Messie?
tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières espérances vers le
Christ? Non, la voix répéta plusieurs fois: «Michel à moi! réponds
ici!» Cette voix était triomphante, pleine de colère et de joie.
LA VOIX.
Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me broyer la
poitrine, car alors le Christ avait affermi cette terre où tu me
foulais, elle était jeune et pure; maintenant elle est vieille, usée,
ton pied y entrerait dans les cendres.
Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce cœur ulcéré je l’ai
versé sur la terre, et cette rosée de malédiction a porté ses fruits.
Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le doute, pas une
croyance que je n’aie terrassée par le rire, pas une idée usée qui ne
soit un axiome, pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre!
Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite pour la félicité
de l’homme, comme je l’ai maniée et pétrie, comme je l’ai battue,
fatiguée, comme j’ai remué dans sa bouche le mors des douleurs!
Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne l’avait pas bu)
ferait un Océan plus large que toutes les mers du Créateur. Toutes les
malédictions sorties du cœur feraient un beau concert à la louange de
Dieu.
Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient pas; j’ai jeté
en l’air des mots, ils ont pris cela pour des idées, ils ont couru,
ils se sont évertués à les comprendre, ils ont creusé leurs petits
cerveaux, ils ont voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont
approchés du bord et je les ai poussés dedans.
Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à l’amitié qui s’appelle
grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois! Honneur à
la colère ivre qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse,
à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme! Honneur
à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer
d’aise, grandeur humaine!
Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière heure! je l’ai élevé,
j’ai été sa nourrice et sa mère, je l’ai bercé dans ses jeunes ans;
j’ai été sa compagne et son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a
pris!
Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!
Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours chéris, je lui
fermerai les yeux, je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son
dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur.
Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour, chaque jour je
t’insulte, chaque jour je prends l’empire du Christ, chaque jour des
âmes entières se donnent à moi.
Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit comme une relique;
cet homme-là, tu verras comme je vais le plonger dans le mal en peu
d’heures, et puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et
si mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux glaçon qui la
refroidissait.
Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien digne de créer un
monde et si elles ne me font pas l’égal de celui qui les enfante!
Le soir, en Orient, dans l’Asie Mineure, un vallon avec une
cabane d’ermite; non loin, une petite chapelle.
UN ERMITE.
Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur;
l’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier, puisse sa
bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer!
Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les
miennes. (Après avoir congédié ses fidèles.) Je les aime tous,
ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu; ces
femmes me semblent des sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme
je les embrasse avec plaisir!
Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce comme la vôtre et
capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps,
quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand
j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au
paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent à moi, il me semble que mon
cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque
chose.
Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter
au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se
coucher lentement avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les
étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela
avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond
en extases et en rêveries.
Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous m’avez donné l’amour, que
faut-il de plus? Quand vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous
bénissant et je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore.
Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous! (Il s’agenouille et
prie.)
SATAN, en costume de docteur.
Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses pensées.
SMARH.
L’homme de Dieu se doit à tous.
SATAN.
Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les déserts pour venir
recueillir les paroles de votre bouche et converser avec vous sur
nos hautes destinées. Un homme comme vous en sait long; nous sommes
savants, nous autres, n’est-ce pas?
SMARH.
Quelle est cette science?
SATAN.
Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à force d’avoir
réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous sommes arrivés à résoudre
d’étranges problèmes; pour moi, rien n’est obscur. (A part.) Tout est
noir.
Une femme mariée entre pour parler à Smarh.
YUK.
Que voulez-vous, douce mie?
LA FEMME.
Consulter notre père en religion.
YUK.
Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter, à
savantiser avec ce saint homme que vous voyez là, en habit de docteur,
on ne peut l’approcher.
LA FEMME.
Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque théologien de Grèce?
YUK.
C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté et les moines,
auxquels il a conseillé d’excellents tours pour se divertir. Pour la
théologie, il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme vous,
il y jette de l’eau trouble et y fait pousser des cornes.
LA FEMME.
Que voulez-vous dire là?
YUK.
Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une gorgette à faire
pâmer toute une classe d’écoliers.
LA FEMME.
Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux parler à l’ermite.
YUK.
Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans vigueur dans
les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais peuplé tout un désert,
maintenant je me suis consacré au service de la religion et je suis en
tout lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne,
comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de confesser, de
préparer les hosties, de nettoyer, de gratter, d’écurer; je suis, en un
mot, son serviteur indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de
moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais sage comme une
pierre en mes actions. Et vous, qui êtes-vous, la mère? Vous m’avez
l’air d’une bonne femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à
certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un bon, excellent homme,
mais un peu benêt, entre nous soit dit; je le connais, et la nuit de
vos noces vous fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses que
les femmes ordinairement savent trop bien, mais qu’elles font semblant
d’ignorer; j’en ai connu qui se pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout
en disant: «Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis l’âge
de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée, vous êtes demeurée sage
comme la Vierge; vous avez des enfants... charmants, qui ressemblent à
leur mère.
LA FEMME.
Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les aime bien, ces
pauvres enfants!
YUK.
Et vous êtes heureuse ainsi?
LA FEMME.
Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus?
SMARH répond au docteur.
A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur dans la science, je
n’ai point travaillé, lu, compulsé.
SATAN.
Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que d’autre chose;
mais ce n’est point la science des livres dont je parle, maître, c’est
celle du cœur et de la nature.
SMARH.
Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien des ans de ma vie.
SATAN.
J’avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce mot-là doit-il
s’appliquer à un homme qui possède beaucoup de livres, comme à une
bibliothèque, plutôt qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car
la vraie science, c’est Dieu.
SMARH.
Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude.
SATAN.
Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être
ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être
entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous
consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort
et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous;
vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez,
pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les
familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme!
SMARH, humilié.
Oh! vous me flattez, frère!
SATAN.
Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux
femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos
enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez,
servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un
pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières.
SMARH, étonné.
Qu’ai-je donc?
SATAN.
Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre
cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les
deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu
à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis
et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de
jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces
femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment
d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon?
Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient
pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils
voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou
bouché?
SMARH.
Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble
que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.
SATAN.
Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à
qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête
homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu;
qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et
que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître.
Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous
dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous
avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le
mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en
rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en
savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous
donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que
vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme
vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui
vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton
âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi?
SMARH.
Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé.
SATAN.
Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car
tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses
douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour
si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence
pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience,
puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.
YUK à la femme.
Heureuse avec un pareil homme?
LA FEMME.
Mon Dieu, oui, il le faut bien.
YUK.
Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est
lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes
vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais
autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs
et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas
eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient,
il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!
Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule,
isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre!
Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et
souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez
aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose!
et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant,
vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant
aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que
sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si
j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites
les plus beaux rêves du monde.
LA FEMME.
Oh! le méchant homme!
YUK.
Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux
démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis
longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce
bientôt?»
LA FEMME.
Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je
venais consulter même...
YUK.
Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner
ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit
pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique.
LA FEMME, à part.
Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je
résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées
qui m’obsèdent.
YUK.
Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables.
Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi
quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux
bras!
LA FEMME.
Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes
enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je
vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée.
YUK.
Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil
meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer
leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que
la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient,
elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu
savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme
s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un
tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches,
comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton
cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos
voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on
souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir?
LA FEMME.
Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces
pensées-là me font rougir, j’en ai honte.
YUK.
Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les
roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond
du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?
LA FEMME.
Je ne sais comment résister à cette force.
YUK.
Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous
trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge
ronde! et quel dommage!» dites-vous.
LA FEMME.
Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les
miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres
laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur.
SATAN, à Smarh.
C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela.
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
La science que je sais.
SMARH.
Laquelle?
SATAN.
La science du monde.
SMARH.
Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon?
SATAN.
L’un et l’autre!
SMARH.
Et comment acquiert-on cette science?
SATAN.
Tu le sauras!
Il disparaît.
YUK.
Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un
jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos
regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là,
dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et
vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes
et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits.
LA FEMME, égarée.
Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu
et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir
sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes;
que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes
désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah!
toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme
je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là
mon bonheur.
YUK.
Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes
ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le
tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche
sur mes lèvres!»
LA FEMME.
Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous
me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment
tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et
dit avec profondeur:) Oh! les belles choses!
Elle sort.
YUK, riant.
Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les
gamins de la ville et à tous les valets de ferme.
La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.
SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.
Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de
qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et
au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour
moi et je n’y vois rien que des ténèbres.
Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de
voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins
inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini,
si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais
vous voir, ô Dieu que j’adore!
Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.
Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier
Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus?
L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?
Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs
livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me
faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de
Dieu.
Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens
que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le
commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet
inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu,
comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y
entrer.
Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos,
je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais
en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à
continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le
chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des
ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette
molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie
dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles
des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées,
j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma
tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux
mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque
chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans
vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même
que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de
l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que
cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.
Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces
fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles
sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait
les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle
plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout
cela, j’ai pour elles une envie jalouse.
Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini.
Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai
dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!
Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
Satan paraît.
SATAN, SMARH.
SATAN.
Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.
SMARH.
Pourquoi faire?
SATAN.
Pour vous, mon maître!
SMARH.
Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?
SATAN.
Ne vouliez-vous pas connaître la science?
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science.
SMARH.
Comment l’appelle-t-on donc?
SATAN.
C’est la science.
SMARH.
Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?
SATAN.
Dans l’infini.
SMARH.
L’infini, c’est donc elle?
SATAN.
Et celui qui le connaît sait tout.
SMARH.
Mais il n’y a que Dieu.
SATAN.
Dieu? qu’est-ce?
SMARH.
Dieu, c’est Dieu.
SATAN.
Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.
SMARH.
Dieu, c’est donc tout?
SATAN.
Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus
haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton
intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te
tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la
hauteur de toutes ces choses, ce sera moi.
SMARH.
Et que m’enseigneras-tu donc?
SATAN.
Tout!
SMARH.
Viens donc!
Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.
SMARH.
Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais
tomber.
SATAN.
Tu as donc peur?
SMARH.
Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le
vertige me prend, soutiens-moi.
SATAN.
Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu
as peur.
SMARH.
Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je
l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole
bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
SATAN.
Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste?
SMARH.
Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!
SATAN.
Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour
tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un,
dans l’immensité de l’autre.
SMARH.
Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait
être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans
noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.)
Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?
SATAN.
Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour
aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde
marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur
lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis?
SMARH.
Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les
étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui
les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les
mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création
qui s’agite!
Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde
perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes
jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de
feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme
des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette
immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de
toutes parts, je le dévore à mon aise.
Ils montent toujours.
SATAN.
Es-tu content de mes promesses?
SMARH.
Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle
autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule.
SATAN.
Tu te plains donc?
SMARH.
Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.
SATAN.
Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait?
SMARH.
N’est-ce pas pour moi?
SATAN.
Pour toi seul, n’est-ce pas?
SMARH.
L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?
SATAN.
Monte encore.
SMARH.
Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?
SATAN.
Jamais! monte toujours!
SMARH.
Grâce!
SATAN.
Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette
éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme.
SMARH.
Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité
m’étourdit et me tue.
SATAN.
Qui t’a donc troublé ainsi?
SMARH.
Ma tête est faible.
SATAN.
Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais,
et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au
coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine!
SMARH.
Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette
immensité me fatigue.
SATAN.
Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu
verrais!
SMARH.
Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis?
SATAN.
Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu
souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela!
tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà
tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide,
d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car
le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop
fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours!
C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres,
pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune
d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui
mange et qui dévore toujours.
Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est
qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul
cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.
SMARH.
Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui
qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les
vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du
Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes
sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre
les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante
dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages?
Et où est-il? dans quel coin de l’espace?
SATAN.
Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître?
quelle est cette démence qui te ronge?
Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans
l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les
grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il
s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut,
bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa
robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le
vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a
créé, et sa création est le malheur.
SMARH.
Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne
travaille pas cette éternité?
SATAN.
Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le
sable.
SMARH.
Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes
allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard.
SATAN.
Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées
irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse
et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes;
lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.
SMARH.
Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc
alors?
SATAN.
Le vide!
SMARH.
Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous
roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau,
n’est-ce pas?
SATAN.
Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous
devions naître.
SMARH.
Et ses bornes étaient encore plus loin?
SATAN.
Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela.
SMARH.
Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu
pour le faire.
SATAN.
Il s’était fait de lui-même.
SMARH.
Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors!
comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée
dans cette immense nuit éternelle!
SATAN.
Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle
tourne toujours.
SMARH.
Ne se lassera-t-elle jamais?
SATAN.
Je l’espère, car l’éternité...
SMARH.
Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler,
quand même il ne serait que du vide.
SATAN.
Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et
ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil,
un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes
seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...
SMARH.
Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?
SATAN.
Pourquoi non?
SMARH.
Eh quoi! l’éternité aurait une borne?
SATAN.
Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour
cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme
les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que
cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi
comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre
rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton
œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir!
Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour
anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans,
le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort,
quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que
je vous envie!
SMARH.
Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître.
SATAN.
Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il
n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire.
SMARH.
Et nous sommes donc libres.
SATAN.
Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté?
SMARH.
Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais
enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait;
et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne
pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais
maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus
à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les
limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur
autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne
pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas
à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir,
les germes et les débris?
Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme
leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu
et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est
blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me
semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils
alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même.
SATAN.
Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté n’est ni pour ces
astres qui roulent dans le sentier tracé dans l’espace et qu’ils
gravissent chaque jour, ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour
moi qui suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle
grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière au vent, du
néant dans du néant, un homme dans l’infini!
SMARH.
Mais notre course s’avance, combien de choses nous avons déjà passées!
Si je redescends sur le monde, il me sera trop étroit, je serai gêné
dans son atmosphère d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où
allons-nous? qui nous emporte toujours vers là-haut sans que rien
n’apparaisse?
SATAN.
Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités, et
toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui, le néant est plus grand
que l’esprit de l’homme, que la création tout entière; il l’entoure
de toutes parts, il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a
l’infini, l’homme n’a que la vie d’un jour.
SMARH.
Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin!
SATAN.
Et des Dieux y perdraient leur existence à le sonder.
SMARH.
Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai?
SATAN.