Donne, ch' avete intelletto d'amore....
_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.
_La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le
sujet traité; la troisième est comme la servante_ (una servigiale) _des
précédentes. La deuxième commence à_: un ange a fait appel...; _la
troisième à_: Canzone, je sais....
_La première partie se divise en quatre_.
_Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites,
et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis
comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par
timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu
m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.
_La deuxième partie commence à_: je dis donc que lorsque...; _la
troisième à_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrième à_: avec
vous, femmes et jeunes filles....
_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence à traiter de
cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première,
je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on
s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est désirée.... _Cette deuxième
partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la
noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci.
Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant
quelques-unes de ses beautés, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette
deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des
beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines
beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne,
ainsi_: de ses yeux....
_Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit
plus haut: que le salut de cette femme, qui était l'opération de sa
bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le
recevoir_.
_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui
est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette
Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne
m'occuperai plus d'autres divisions_.
_Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait
avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui
n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir
expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone_.
* * * * *
Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine
Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort
difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la
sagacité des commentateurs.
On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de
Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.
Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la
Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce
sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et
_mal nati_, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la
conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues,
de la condition de notre monde, un véritable _inferno_, et des hommes,
_malvagi_ ou _malnati_.
Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette
Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto
d'amore_), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la
louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à
l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le
ciel, c'est qu'elle est encore vivante.
Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense
qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus
tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours
dans ses récite à l'ordre des temps. La _Divine Comédie_ est pleine de
prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est
permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rédaction définitive et
de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches,
de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.
Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le
roman de la _Vita nuova_ et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il
n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique,
il eût déjà conçu le plan de la _Divine Comédie_ et fait les préparatifs
de son voyage sacré.[2]
Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de
Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un éminent
critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
source antérieure à la _Vita nuova_. Je reproduis à peu près ses
paroles:
Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4]
Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire
concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]
C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que
nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....»
Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de
politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les
milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où
nous amène la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et
d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des
femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut
reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît
toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et
de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme
qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec
l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.
Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu
domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa
famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa
passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le
Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière
de courtoisie; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la
cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie
effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien
superficiels sans doute.