Tu as vu à mon avis toute perfection,[3]
Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
S'il est dominé par le puissant Seigneur
Qui gouverne le monde de l'honneur.
Il vit[4] la où meurt toute peine,
Et il s'établit dans tous les esprits tendres,
Et il vient charmer les rêves de ceux
Dont il a pris les coeurs. Voyant
Que la mort demandait votre Dame,
Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant,
Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
Car le réveil te gagnait.
L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une
infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste
entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
il partit?
Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète,
dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose
que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera
partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou
une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se
départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec
Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore
supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei
Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne
peuvent être encore que de simples suppositions.
Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que
nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le
ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans
la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée
_nel gran secolo_.
Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru
rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne
pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès
cette première expression formulée et publiée d'une passion encore
secrète.
Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie
propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès
son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les
consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans
une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient
aussi bien que les foules?
Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien
difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous
devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont
peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes
dans des esprits faits autrement que les nôtres.
* * * * *
La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet
de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était
possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait
être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup
plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice,
déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5].
Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu
à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion
mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait
imaginaires?
Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
amphibologique:
_Veggendo_
_Che la vostra donna la morte chiedea...._
Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près
indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez
exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame
demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel
propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne
contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie,
semblable à celle que le poète de la _Vita nuova_ exprimera plus tard
(chap. XXVIII)?
Le langage des rimeurs du _trecento_, même les plus avancés dans le
_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par
moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui
de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont
il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une
clarté remarquable.[6]
Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de
quelques _rimeurs_ (poètes) modernes.
C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la _Vita
nuova_.
* * * * *
Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir
bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent
d'une part la poésie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.
Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime
que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.
Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure
à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec
une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7]
Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des
deux rédactions.
Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia:
«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»
* * * * *
«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît
donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y
joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait
seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors.
Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce
qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer
la noblesse de son propre amour, et à écarter tout _vizioso pensiero_,
qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8]
Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes
alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu
plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9] Nous devons donc
croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de
l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages
plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir.
Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des
passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir
une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons
humains.