II

J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de

l'existence du Poète de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de

s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme _de

Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il paraît assez difficile de leur

assigner une date, relativement en particulier à la _Vita nuova_, qui

doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une

oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée

avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours

d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a

pas été terminé.

Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du

Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et

celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possédons sur

ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble

possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la

réalité.

La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des

temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation

très modeste.

Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute

dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs

propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne

connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa

condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était

de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée.

Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence

absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre

de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le

monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire

de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor

Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore

enfant.[7]

Dante avait perdu sa mère (_Bella_) de bonne heure, et son père s'était

remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (_matrigna_) a pu

prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il

en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut

s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême

politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage,

semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine.

Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études

théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où

s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous

apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par

conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les

écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu

jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de

grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de

trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits

de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il

ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu

répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de

tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie

(astronomie) de ce temps-là.

Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait

étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la

poésie,bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son

amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le

développement de ses instincts poétiques.

On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son

éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comédie_ avec des

expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]

Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il

était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne

rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est

donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec

lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel

et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.

On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous

trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Béatrice. Il

ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le

faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette

beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del

Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]

S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais

s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans

cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû

montrer une moindre précocité.

Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes

que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et

scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de

saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique,

ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce

coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des

conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être

même se former déjà des fantasmagories délirantes.

Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11],

et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous

entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait

pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait

des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir

choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs,

comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur.

Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses

habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la

_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un

instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens

quelconques ou de sa propre pensée.

Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous

dit que c'est un sujet d'étonnément (_una piccola maraviglia_) qu'alors

qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer

des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer

autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que

pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses

passions et ses impulsions».[13]

Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune

tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui

concerne d'autres périodes de son existence.

La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de

Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des

écarts dont il témoigne un repentir si poignant.

A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens

dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et

qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité?

Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de

Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études

auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les

préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui

attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]

Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de

l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il

n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante

nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité,

c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses

faiblesses et ses remords.

Il est encore un point que je voudrais toucher.

On s'est plu à voir dans la _Divine Comédie_ une _construction

architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète

de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait

aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de

la _Vita nuova_ dont l'interprétation est en effet assez problématique.

Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.

La _Vita nuova_ est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion;

c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la

scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une

douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la

nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte

que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées.

La _Divine Comédie_ est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les

expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la

vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations

que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est

le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes.

Je ne pense donc pas que le poète de la _Vita nuova_, quand il la

composa, ait eu une intuition prévise de la _Divine Comédie_. Quant aux

passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à

revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront été

introduits par de tardives interpolations.

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 14 / 170 题