Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
l'économie littéraire de la _Vita nuova,_ il est nécessaire de jeter un
coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge.
Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les
moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient
à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
les écoles célèbres d'alors, --pour s'y battre à coups des syllogismes
sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue
Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin,
elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
à peu capables de vivre de leur vie propre.
Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les
contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre,
ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce
qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite _courtoise_, mêlée de
fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les
nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général
la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle
s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les
langues du midi.[17]
Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et
des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions
légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux
femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant
de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels.
C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des
rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque
enfin, préludaient aux accens plus virils de la _Divine Comédie_ et de
la _Jérusalem délivrée_.
Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait
encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les
événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son
coeur et les rêves de son imagination.
La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à
l'histoire de laquelle est consacrée la _Vita nuova_, fournit à ses
instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde.
Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées»,
tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_
des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.
Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue
tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
la signification qu'elles avaient.»
Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore
des jours orageux que la destinée lui préparait.